Pour François Fillon, il faut en France une réforme « brutale »

François Fillon (Crédits Andrew Newton licence Creative Commons)

À l’occasion d’une visite à Londres, l’ancien premier ministre a accepté de répondre à une des questions de la rédaction de Contrepoints.

Alex Korbel : Lorsque Nicolas Sarkozy a été élu en 2007, le nouveau gouvernement dont vous étiez Premier ministre avait un plan pour réformer le pays. Votre gouvernement a commencé à mettre en œuvre ces réformes (autonomie des universités, contrat unique, etc.) pendant les cinq premiers mois de son existence jusqu’à ce que la crise financière de 2008 force le gouvernement à interrompre ces réformes et s’adonne à une politique de relance fondée sur une hausse des dépenses publiques financées par une hausse de la dette publique. Si vous ou vos idées ont l’opportunité de diriger à nouveau le pays, comment ferez-vous pour poursuivre votre programme de réformes lorsqu’une grave crise se présentera, ce qui ne peut qu’arriver ?

François Fillon :

opening quotation marksLa question que vous êtes en droit de vous poser, c’est « Vous avez été premier ministre 5 ans, pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »

Premier élément de réponse : je suis parfaitement conscient, ce qui n’est sans doute pas le cas de tout le monde parmi les dirigeants français, des erreurs qui ont été faites et j’essaie de m’appuyer sur ces erreurs pour corriger la trajectoire.

La deuxième chose, c’est qu’il ne vous a pas échappé – je l’ai dit tout à l’heure – qu’il y avait une institution en France qui s’appelle la Présidence de la République. Je n’ai jamais été Président de la République, et dans notre système politique, encore plus ces dernières années, encore plus avec le Président Sarkozy, le pouvoir s’est concentré sur la Présidence de la République.

François Fillon

Or, ce n’est pas trahir un secret de dire qu’il y avait, et qu’il y a toujours je crois, un désaccord assez profond entre Nicolas Sarkozy et moi sur deux choses. Premièrement, concernant la gravité de la situation financière, Nicolas Sarkozy et moi n’étions pas du tout sur la même ligne. Il considérait que cette question du déficit n’était certes pas marginale, mais qu’elle pouvait être réglée assez facilement par une croissance forte qui viendrait et qui permettrait de régler les dettes.

Et deuxièmement, nous n’avions pas la même conception, la même vision de la gravité de la crise. Au fond, il me disait toujours : « Tu es pessimiste. Tu dis « la France est en déclin ». Non, la France n’est pas en déclin, il y a juste une sorte de baisse de tension comme il y en a eu souvent dans les cycles économiques et tout ça va repartir. Il suffit d’un peu de volontarisme, il suffit d’un discours politique entraînant, il suffit de quelques mesures fortes pour faire redémarrer l’économie. »

C’est un désaccord que nous avons eu…

Aujourd’hui je vous le dis, si j’avais été dans la même situation, mon engagement, ma conviction, sont que la seule solution pour faire redémarrer le pays, c’est un choc : se focaliser sur les dix réformes économiques efficientes et fiscales les plus importantes, en trois mois, de façon assez brutale, en utilisant tous les moyens que permettent les institutions politiques françaises (et il y en a) pour aller vite. Et ensuite, on se tient à la mise en œuvre de ces mesures.

Ça veut dire quoi ? Cela veut dire qu’on ne cherche pas, comme on le fait trop souvent en France à chaque élection, à tout réformer, à tout changer, à vouloir engager des réformes dans tous les secteurs, à vouloir changer la société, à vouloir se mêler de tout…

Bien sûr, il y a plein de choses qui ne marchent pas et qui devraient être corrigées, mais il y a une priorité aujourd’hui, c’est de faire redémarrer l’économie. C’est donc de faire les quelques réformes que je viens d’évoquer.

Un nouveau code du travail, avec un nouveau contrat de travail, une vraie liberté d’organisation du travail dans l’entreprise, une réforme radicale du système social et en particulier de l’indemnisation du chômage, une réforme radicale de la formation professionnelle et l’enclenchement des baisses de dépenses et en particulier des baisses d’effectifs avec les réformes structurelles qui vont avec, c’est-à-dire que l’on supprime des échelons administratifs, on privatise un certain nombre de fonctions. Et là, on redonne de l’espoir et de la perspective à ceux qui continuent à servir l’État.

Si on fait ça, dans un délai de six mois, sans trembler, et même s’il y a des affrontements – au fond, ils sont peut-être nécessaires – je suis convaincu qu’on change la psychologie française et qu’on peut obtenir des résultats qui ne sont pas forcément quantifiables par les économistes. Parce que je pense qu’aujourd’hui, en France, il y a deux sujets : il y a toutes les contraintes objectives qui pèsent sur l’économie, et il y a le moral qui fait que les gens n’ont pas envie de se lancer dans des aventures économiques difficiles, parce qu’ils ont le sentiment qu’il n’y a pas d’avenir, que tout est bloqué.

closing quotation marksIl faut accepter l’idée d’être très impopulaire. Je crois que ce n’est pas un sujet, d’autant plus que tous les responsables politiques, les Présidents de la République Française depuis quelques années, depuis quelques décennies, ont cherché à être populaires et ont été battus. Je pense que c’est peut-être en ne cherchant pas à être populaire qu’on peut être réélu.

Interview réalisée à l’occasion de la Margaret Thatcher Liberty Conference, co-organisée par Génération Libre en tant que partenaire français.