Euthanasie : l’affaire Lambert, suite et fin ?

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Le Conseil d’État autorise l'arrêt des traitements de Vincent Lambert, patient tétraplégique en état végétatif depuis six ans.

Par Roseline Letteron

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Le Conseil d’État s’est finalement prononcé le 24 juin 2014, sur le cas de Vincent L., tétraplégique en « état de conscience minimum » depuis cinq ans. Il estime que les conditions posées par la loi Léonetti pour renoncer au « traitement n’ayant d’autre effet que le maintien artificiel de la vie » sont remplies et que sa poursuite traduirait une « obstination déraisonnable ». La décision de mettre fin à l’alimentation et à l’hydratation du patient n’est donc pas illégale et le Conseil d’État reconnait donc à Vincent L. le droit de mourir dans la dignité.

Le cas de Vincent L. est prévu par  l’art. L 1110-5 al. 2 csp. qui trouve son origine dans la loi Léonetti du 22 avril 2005 : « Les actes de prévention, d’investigation ou de soins ne doivent pas être poursuivis par une obstination déraisonnables. Lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou n’ayant d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie, ils peuvent être suspendus ou ne pas être entrepris ». Il s’agit là d’un cas d’ « euthanasie passive », formule qui ne figure pas expressément dans la loi, mais qui désigne le droit qu’elle consacre de ne pas subir une « obstination déraisonnable ». Elle s’oppose à l’ « euthanasie active » qui consiste à injecter un produit mortel à un patient atteint d’une maladie incurable, avec son consentement. Si la seconde est toujours illicite dans notre système juridique, la première n’est pas rare. Dans ses conclusions, le rapporteur public Rémi Keller mentionne que 25 000 décès par an sont dus, dans notre pays, à une décision d’arrêt de soins.

La procédure de la loi Léonetti

Vincent L., âgé d’une trentaine d’années lors de l’accident dont il fut victime, n’avait pas pris la précaution de faire connaître sa volonté par des « directives anticipées » et n’avait pas davantage désigné une « personne de confiance » faisant connaître son souhait dans une telle situation.

En l’absence d’une telle procédure, le Conseil d’État se réfère cependant au témoignage de l’épouse de Vincent L. qui affirme que ce dernier, infirmier de profession, avait plusieurs fois exprimé le souhait de ne pas être maintenu artificiellement en vie, dans l’hypothèse où il se trouverait en état de grande dépendance. Ce témoignage est confirmé par le frère de l’intéressé.

Ces témoignages sont un élément du dossier mais ne peuvent être suffisants pour affirmer l’existence d’une volonté réelle de Vincent L. C’est pourquoi le Conseil d’État s’assure que la procédure organisée par la loi Léonetti, en l’absence de directives anticipées, a été respectée. Elle prévoit que lorsqu’une personne est hors d’état d’exprimer sa volonté, l’arrêt du traitement doit être réalisé par une procédure collégiale réunissant les médecins traitants, qui se prononcent après avis de la « famille » ou, à défaut « un des proches » du patient. (art L. 111-4 csp).

Le problème, on le sait, est que la famille de Vincent L. se déchire depuis cinq ans. D’un côté, son épouse et son frère veulent mettre en oeuvre les dispositions de la loi Léonetti et interrompre l’alimentation et l’hydratation du parent qui leur semble relever de « l’obstination déraisonnable ». De l’autre côté, ses parents ne cachent pas leurs convictions religieuses et veulent garder l’espoir d’une éventuelle guérison. Ils ont donc engagé un contentieux pour écarter l’application de la loi Léonetti et obtenir le maintien en vie de leur fils.

La cinquième décision de justice

Le 11 mai 2013, le tribunal administratif de Châlons en Champagne a suspendu une première décision d’interrompre l’alimentation du patient pour des motifs de procédure, ses parents, éloignés géographiquement, n’ayant pas été consultés. Le 16 janvier 2014, ce même tribunal a ordonné une nouvelle suspension, cette fois en se fondant sur des considérations médicales, et en estimant que Vincent L. recevait effectivement un traitement destiné à le maintenir en vie, et donc à garantir son droit à la vie, au sens de l’article 2 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme. C’est cette décision qui a fait l’objet d’un recours devant le Conseil d’État, émanant de l’épouse de Vincent L. d’une partie de sa famille ainsi que de l’hôpital de Reims. Le juge unique, compétent en référé, a décidé le 6 février de renvoyer l’affaire en formation collégiale, et l’assemblée du contentieux, par une ordonnance du14 février 2014, a demandé de nouvelles expertises médicales. C’est sur la base de ces expertises qu’a été rendu cet arrêt du 24 juin, la cinquième décision de justice intervenant sur le cas de Vincent L.

Comme le fait justement observer le rapporteur public Rémi Keller, cette cinquième décision traite d’une affaire hors du commun, puisque le Conseil se prononce sur la légalité d’une décision médicale ayant pour conséquence d’entraîner la mort d’une personne par l’arrêt de son alimentation. Ceci dit, le Conseil d’État insiste sur le fait que son arrêt est une décision d’espèce. C’est d’ailleurs le sens du communiqué de presse du vice Président du Conseil d’État, décidément très enclin à la communication depuis l’affaire Dieudonné, qui affirme qu’il s’agit de contrôler la légalité de la procédure concernant le cas de Vincent L. et non pas de poser une règle de principe.

L’application de la loi

Pour le Conseil d’État, les débats religieux ou éthiques n’ont plus lieu d’intervenir dans son prétoire. Ils se sont déroulés au parlement et ont conduit précisément à l’adoption de la loi Léonetti qui constitue le droit positif applicable au cas de Vincent L. Sur ce point, la décision repose sur une distinction très nette qui devrait d’ailleurs être rappelée plus souvent. D’un côté, la fonction législative doit dégager des règles en fonction de l’état de la société que le parlement représente. Rien ne lui interdit donc, au contraire, de prendre en considération des éléments de nature morale ou éthique dans la rédaction de la loi. De l’autre côté, la fonction juridictionnelle, celle à laquelle participe le Conseil d’État, a pour mission d’appliquer la loi. Il ne lui appartient pas d’en écarter les dispositions au profit de « valeurs » morales ou éthiques ou d’un droit naturel considéré comme supérieur mais qui ne trouve aucune fondement dans le droit positif.

Le Conseil s’assure donc que la loi Léonetti a été respectée. Il observe tout d’abord que le principe de collégialité a été respecté tant au niveau de la consultation de la famille qu’à celui de la décision médicale.

La collégialité de la décision

Cette collégialité existe d’abord au sein du corps médical, car la décision n’est pas prise par un médecin traitant mais par une équipe médicale. Et celle-ci doit consulter « la famille », procédure prévue par l’art L. 111-4 csp. L’arrêt du 24 juin 2014 donne quelques éclaircissements sur cette notion de famille, dont on sait désormais qu’il s’agit d’une famille aussi élargie que possible. On se souvient que, dans un premier temps, les médecins avaient seulement consulté la famille géographiquement proche du patient, en l’occurrence son épouse et son frère. Après la décision du tribunal administratif de mai 2013, ils ont élargi la consultation à ses parents et à d’autres proches. En tout onze personnes ont donné leur avis, dont sept se sont prononcées pour l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation de Vincent L. Une telle procédure présente l’avantage de ne pas faire peser sur un tout petit nombre de proches une décision extrêmement difficile à prendre et, en quelque sorte, de diluer la responsabilité à l’ensemble de l’équipe médicale et du cercle de famille. En revanche, elle présente l’inconvénient d’accroître le risque de contentieux.

L’obstination déraisonnable

La légalité de la décision ne s’apprécie pas seulement au regard de la procédure, et le Conseil d’État pénètre dans l’analyse de la légalité interne. Il s’assure de l’exactitude des faits et rappelle ainsi que Vincent L. est en état végétatif, totalement inconscient. Pour reprendre la formule du rapporteur public, « le traitement dont il bénéficie n’a pas d’autre effet que de le maintenir artificiellement en vie, emmuré dans sa nuit de solitude et d’inconscience ». Il est donc précisément dans le cas prévu par la loi Léonetti.

Encore faut-il que le maintien artificiel en vie puisse être considéré comme une « obstination déraisonnable ». Sur ce point, l’opinion des experts se révèle déterminante et le Conseil observe que « l’état (du patient) s’est détérioré, dès lors qu’il est dorénavant dans un état végétatif chronique, que les lésions cérébrales sont irréversibles et le pronostic clinique mauvais ». En tout état de cause, il n’existe aucune chance de progrès ni de retour à une communication, même minimale.

Le juge estime en conséquence qu’il y aurait bien obstination déraisonnable à maintenir Vincent L. en vie et estime que l’interruption de tout traitement n’est pas illégale, dans de telles conditions. Le droit applicable précise cependant que toutes les mesures doivent être prises pour éviter d’éventuelles souffrance et accompagner la personne jusqu’à ses derniers moments, conformément à l’article R 4127-37 csp. Cette exigence peut aller jusqu’à la mise en oeuvre de traitements antalgiques et sédatifs destinés à « sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage » (art. R 4127-38 csp).

Vers un recours devant la Cour européenne ?

Reste que rien ne dit que l’arrêt du Conseil d’État marquera la fin de l’histoire de Vincent L. Il est tout à fait possible que ses parents demandent à la Cour européenne de prendre une mesure provisoire ordonnant la suspension de la décision du Conseil d’État, sur le fondement de l’article 39 du règlement de la Cour. L’objet de cette procédure d’urgence est en effet de maintenir une situation de fait, afin de sauvegarder les droits dont la reconnaissance est demandée au juge du fond. Les parents de Vincent L. pourraient donc demander à la Cour d’ordonner son maintien en vie, dans le but de ne pas rendre impossible un recours fondé sur la violation de l’article 2 de la Convention, article qui garantit le droit à la vie.

Il est vrai que le succès d’une telle démarche demeure hypothétique. Dans sa décision Diane Pretty c. Royaume Uni du 29 avril 2002, la Cour laisse aux États une grande latitude pour définir le contenu du droit de mourir dans la dignité. En l’espèce, la Cour avait rejeté le recours d’une patiente britannique, atteinte d’une maladie dégénérative, qui considérait que le refus d’une euthanasie active opposé par les autorités britanniques était constitutif d’un traitement inhumain et dégradant, au sens de l’article 3 de la Convention européenne. Sans cacher la compassion qu’elle éprouvait pour la requérante, la Cour a cependant estimé que les dispositions de la Convention ne sauraient être invoquées pour contraindre un État à adopter un système juridique acceptant l’euthanasie active.

Dans le cas de Vincent L., le Conseil d’État rappelle que le droit français a défini un cadre juridique et adopté une loi refusant « l’obstination déraisonnable ». Il ne s’agit pas de porter atteinte au droit à la vie, car le médecin ne tue pas son patient, mais se borne à renoncer à des soins qu’il sait sans espoir, attitude parfaitement autorisée par le droit positif.

Quelles que soient les suites d’un éventuel recours devant la juridiction européenne, la décision Vincent L. présente un grand intérêt. Le Conseil d’État rappelle que l’application de la loi permet seule de trouver des solutions dans des cas où la décision est difficile et toujours douloureuse. Car la loi Léonetti est peut être contestée, mais elle a au moins le mérite de permettre une décision, ce qui est loin d’être négligeable.


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