C’est Marx qu’on ressuscite

Aux États-Unis, les critiques libéraux qui ont lu le livre de Thomas Piketty ne s’y sont pas trompés et ont qualifié l’ouvrage de « marxiste ».

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Piketty Marx (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

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C’est Marx qu’on ressuscite

Publié le 3 juin 2014
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Guy Sorman.

Karl Marx a quarante-trois ans, il est français et vient de publier une somme de 800 pages sous le nom de Thomas Piketty. Comme Marx en son temps, Piketty a peu d’audience en son pays mais il a trouvé son public aux États-Unis. Là-bas, la gauche universitaire fort malheureuse de vivre au cœur du capitalisme, entretient la nostalgie du socialisme qu’elle n’a jamais connu. En Piketty elle a trouvé son prophète ; l’économiste Paul Krugman en est devenu le premier évangéliste. Dans le regard de Krugman, Piketty offre des qualités marxiennes : il vient d’Europe, une garantie de romantisme et le livre de Piketty se présente comme scientifique. Le succès de Marx en son temps vint de ce qu’il créa l’expression de « socialisme scientifique ». Le mimétisme chez Piketty est sans équivoque puisque son livre s’intitule Le Capital, au vingt-et-unième siècle. Les critiques libéraux de Piketty aux États-Unis, qui ont lu le livre en question, ne s’y sont pas trompés et ont qualifié l’ouvrage de « marxiste ». Mais « marxiste » aux États-Unis, voici une épithète qui tue. Krugman l’évangéliste proteste donc : comme il l’a écrit dans le New York Times, dire que Piketty est marxiste reviendrait à ne pas lire Piketty. La tactique est aussi surannée que toute idéologie totalitaire : « si vous êtes anti-communiste, c’est que vous êtes payé par le patronat ».

img contrepoints359 PikettyQue propose Piketty et qui lui vaut une telle réception aux États-Unis ? Comme Marx – eh oui – Piketty « démontre » que le capitalisme est nécessairement victime d’une contradiction interne : le capital dans le long terme serait plus rémunérateur que le travail. Les capitalistes accumulent la fortune et ils la transmettent, générant ainsi une oligarchie financière. Celle-ci, à terme, n’a aucun intérêt à entreprendre, puisqu’elle s’enrichira plus par les placements que par la création d’activités nouvelles. C’est ainsi que les descendants des entrepreneurs deviendront des rentiers et que le capitalisme périra, faute de création.

Historien vorace et conteur habile, Piketty régale le lecteur de mille anecdotes et de quelques statistiques pour nous persuader de cette dégénérescence du capitalisme. Hélas pour sa thèse, l’histoire ne la confirme pas : le capitalisme occidental depuis deux siècles, aura généré une immense classe moyenne et l’aristocratie de l’argent n’a cessé de se renouveler plutôt que de se transmettre. Mais la réalité ne saurait faire obstacle à la théorie : Piketty, bon prophète, diffère la catastrophe inévitable. Les rentiers n’auraient pas encore pris le pouvoir parce que quelques regrettables accidents de parcours ont ralenti la démonstration : les guerres par exemple, qui ont une fâcheuse tendance à redistribuer les fortunes. Quant aux périodes où la rente recule, de 1945 à 1974 par exemple, Piketty nous assure que ce fut une exception à la règle : comme tout millénariste, il repousse chaque jour le Jugement dernier.

Mais Krugman a un peu raison. Piketty n’est pas totalement marxiste, car il nous offre une rédemption ici-bas, par la réforme dans le capitalisme, afin d’éviter la révolution : un impôt confiscatoire sur le capital, un impôt nécessairement mondial puisque l’économie est mondiale. Grâce à l’égalité des conditions ainsi rétablie par la fiscalité, les entrepreneurs continueront à entreprendre sans jamais devenir des rentiers. Paul Krugman chevauchant Piketty comme les Évangélistes ajoutèrent à la parole du Christ, nous assure dans ses commentaires du New York Times que l’égalité est la condition de la prospérité durable en économie de marché. Cette piété-là, ni chez Krugman ni chez Piketty, n’est étayée par aucun argument scientifique. De fait, il serait intéressant de mesurer la relation entre équité sociale et développement économique. Les travaux dont on dispose illustrent plutôt qu’une certaine inégalité par l’émulation sociale qu’elle suscite est nécessaire à la croissance et que trop d’égalité par l’impôt transforme l’entrepreneur en rentier : c’est l’expérience scandinave ou britannique des années 1960. L’empirisme contredit totalement la théorie de Piketty.

Il est étonnant aussi que Piketty, tout au long de son ouvrage, mentionne si peu l’origine du développement, et de la richesse fabuleuse de certains entrepreneurs : l’innovation. Comme si un Bill Gates, par exemple, était devenu l’homme le plus riche du monde par hasard. Il faut donc envisager que la théorie de Piketty, comme l’apologie de Krugman, n’ont aucun caractère scientifique mais relèvent de la politique pure. Piketty n’aime pas la société occidentale telle qu’elle existe ; Paul Krugman déteste les financiers de Wall Street. Ces deux-là étaient destinés à faire cause commune, exploitant leur qualification d’économistes pour avancer masqués et justifier « scientifiquement » leur haine des riches. Un autre Français en Amérique, Alexis de Tocqueville, avait écrit qu’en démocratie, les citoyens seraient prêts à renoncer à leur liberté pourvu que l’égalité triomphe. L’accueil réservé à Piketty aux États-Unis actualise Tocqueville plus que Marx : il se trouvera toujours en démocratie, une partie de l’opinion prête à renoncer au développement économique pourvu que l’égalité l’emporte. Telle est, me semble-t-il, la morale de l’aventure de Piketty en Amérique et la base de son fan-club.


Sur le web.

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