Répondre à l’ascension du FN

Une réponse outrancière à un programme outrancier ne mène qu’à l’escalade. Mieux vaut répondre aux inepties frontistes par l’argumentation.

Par Anthony Végat

Dans son éditorial du 27 mai, Libération demandait aux « acteurs de la société française de réfléchir à une réponse encore introuvée à l’ascension du FN, une réponse populaire au populisme ». Un appel salutaire.

Le développement de cette mouvance politique constitue à la fois une inquiétude et une incongruité. Une inquiétude, évidemment, car cela semble traduire une adhésion de plus en plus large à l’idéologie du repli sur soi que véhicule le FN. Et une incongruité, car la moindre parcelle de son programme peut en réalité être battue en brèche par le bon sens et l’argumentation. Malheureusement, aujourd’hui, la stratégie de riposte la plus répandue consiste à invectiver et caricaturer le Front National. Une réponse outrancière à un programme outrancier ne mène qu’à l’escalade. Les sympathisants, se sentant incompris et insultés, ne peuvent que renforcer leur soutien à ce parti qui lui, les comprendrait.

Plutôt que d’alimenter cette escalade stérile, il suffirait en fait de répondre systématiquement aux idées frontistes par l’argumentation, et d’agir en conséquence.

À mes yeux, la réponse à cet appel de François Sergent dans Libération se résume à trois mots : démonter (l’argumentaire du FN), proposer (les solutions adéquates), diffuser (le plus largement possible ces réponses).

Alors il faut s’y atteler. Par exemple l’immigration, l’un des piliers des préoccupations frontistes. Les immigrés prendraient le travail des nationaux. Cela est faux : un immigré, lorsqu’il vient travailler en France, ne passe pas 24h/24 sur son lieu de travail. Il consomme aussi. Il achète des produits alimentaires, va chez le coiffeur, se divertit et crée ainsi des emplois qui n’existeraient pas sans sa présence sur le territoire. Par ailleurs, de nombreux travailleurs immigrés occupent des postes où les difficultés de recrutement sont importantes, que ce soit dans le bâtiment, l’hôtellerie-restauration ou l’entretien. Donc, non seulement le travailleur immigré crée des emplois en consommant mais il occupe souvent des postes susceptibles d’être vacants.

L’autre accusation classique est que l’immigré viendrait profiter des prestations sociales. Mais prend-il le travail des nationaux ou vient-il percevoir des allocations chômage ? Nouvelle incohérence du discours d’en face. Pour percevoir des allocations chômage, il faut avoir travaillé. Donc de quoi parle-t-on ? S’agit-il plus précisément des aides versées aux demandeurs d’asile qui patientent des mois dans l’attente d’une réponse à leur dossier ? Il y a là effectivement un dysfonctionnement majeur : l’administration verse des aides, financières et en nature, aux demandeurs d’asile mais leur interdit de travailler. Tout en plaçant le demandeur en situation de complète dépendance économique, elle répand auprès de certains Français un sentiment d’injustice. Pour équilibrer la situation, le demandeur d’asile doit certes pouvoir être aidé le temps d’obtenir la réponse à son dossier mais il conviendrait de lui permettre de travailler sur le territoire pendant cette période. Cela lui éviterait d’une part de tomber dans les affres du travail clandestin, et d’autre part, d’être considéré par une part croissante de la population comme un poids économique. Le problème n’est donc pas l’existence de l’asile politique mais les conditions de sa mise en œuvre.

Un autre sentiment d’injustice parfois répandu est lié au fait que des étrangers obtiendraient des titres de séjour via le regroupement familial dans le but de vivre ensuite des allocations familiales obtenues « grâce » à leurs enfants. Il convient là aussi de rationaliser cette crainte pour mieux y faire face. Si des étrangers bénéficient du regroupement familial, c’est qu’un membre de la famille vit déjà en France et y dispose de revenus suffisants pour les accueillir. Cette condition de revenus est une condition légale. Une fois arrivés en France, il se peut alors effectivement que ces étrangers restent au foyer et perçoivent des allocations familiales et d’autres avantages sociaux. Ils se retrouvent alors dans la même situation que des millions d’autres foyers français dans lesquels il est possible de vivre avec un seul salaire, voire pas de salaire du tout mais en recevant allocations familiales, RSA ou autres aides spécifiques. Il est évident que lorsque la différence de revenu est faible entre un travail rémunérateur et la perception d’aides sociales, un grand nombre de personnes seront naturellement dissuadées de subvenir par elles-mêmes à leurs besoins, qu’elles soient françaises ou étrangères. Le problème est donc issu d’un dispositif social et fiscal dissuasif en France, et non pas de l’immigration familiale.

Lorsqu’il parle d’immigration, le FN offre une vision simpliste et démagogique. Pour le contrer efficacement, il convient non seulement de répondre point par point à ses incohérences, mais également de traiter les dysfonctionnements qu’il met en évidence sans s’en rendre compte. Il s’agit notamment de revoir en profondeur le système social et fiscal français, afin qu’il assure certes, une protection, mais surtout qu’il stimule l’initiative individuelle, au bénéfice à la fois des Français et des étrangers que nous accueillons.