L’anti-progressisme selon Taguieff

Publié Par Anton Wagner, le dans Lecture

Une critique du livre de Pierre-André Taguieff, Les Contre-réactionnaires. Le progressisme entre illusion et imposture, Denoël, Paris, 2007.

Un article d’Anton Wagner.

« À travers bien des avatars, le progressisme, né dans l’enthousiasme pour les Lumières, a fini par devenir une nouvelle orthodoxie et, à travers son instrumentalisation par le totalitarisme communiste, une doctrine de haine doublée d’un permis de haïr avec bonne conscience. Le progressisme, c’est la foi dans le progrès sans l’esprit critique ni le sens de la tolérance » (p. 19).

En débutant la lecture de cet ouvrage, dois-je admettre, je m’attendais à trouver des éléments contre tous ceux qui font profession d’incarner le progrès. Ceux que l’auteur nomme les contre-réactionnaires et qu’il définit ainsi : « ceux qui recourent au progressisme pour mettre en accusation leurs rivaux, leurs adversaires ou leurs ennemis, en vue de les disqualifier totalement, en commençant par les exclure de l’espace des débats légitimes » (p. 11).

Bref, les contre-réactionnaires font un usage rhétorique et polémique de l’idée de progrès dans un but de domination culturelle et politique. Or, l’histoire montre que ce progressisme-là a pu justifier les pires régressions, à l’image du projet communiste.

Mais si ce livre peut effectivement servir à démystifier le « progressisme » instrumental du gauchisme, il vise également un autre but bien plus ambitieux : démystifier la notion de progrès elle-même. Et là, Taguieff sort aussi les crocs contre le libéralisme, ce à quoi je ne m’attendais pas.

Alors il est bien vrai qu’il n’est plus possible, de nos jours, de partager la foi béate des Turgot, Condorcet, Comte et autres Spencer dans un progrès infini et inéluctable de l’humanité, tant du point vu matériel que moral.  L’histoire du XXème siècle nous a assez instruits en la matière pour que nous sachions à quel point le progrès technique et scientifique est ambivalent, et combien l’homme reste au fond de lui la bête fauve qu’il n’a jamais cessé d’être.

Taguieff se propose donc d’interroger cette confrontation entre le progressisme héritée des Lumières et la réaction anti-progressiste. Il s’agit pour lui de dégager une troisième voie, entre l’optimisme naïf désormais impossible et le pessimisme apeuré en réalité peu souhaitable. Ah ! mythique troisième voie : combien sont partis à ta recherche !

Sans conteste, sujet et matière sont fort intéressants et auraient pu faire une lecture passionnante. Mais je trouve que ce n’est pas du bon Taguieff. Deux raisons principales.

En premier lieu, la lecture est très fastidieuse. Le livre est long (620 pages environ) et richement garni de redites nombreuses. Il n’est pas impossible que l’auteur change à chaque fois d’angle d’analyse, mais cette variation me parut peu saillante et l’on ne comprend pas pourquoi repasser encore par les mêmes thèmes. Le style de l’auteur n’arrange, en outre, rien.

En second lieu, je trouve Taguieff bien naïf vis-à-vis de la remise en cause du progrès qui, aujourd’hui, prend la forme de l’écologie politique. À un moment, il cite le fameux rapport Stern sans aucune distanciation critique… Il s’appuie sur la pensée de Hans Jonas, mais il serait intéressant de lire ce qu’en pense un auteur comme Jean de Kervasdoué pour qui « sa critique de l’attitude scientifique en général paraît d’autant plus fragile que, quand il se risque à traiter de sujets précis, qu’il s’agisse d’agriculture ou d’énergie, il démontre son incommensurable incompétence » (voir La Peur est au-dessus de nos moyens, chapitre 10).

Quand on a lu les ouvrages de Pierre Kohler (L’Imposture verte, Albin Michel, 2002), de Jean de Kervasdoué (Les prêcheurs de l’Apocalypse, Plon, 2009, La Peur est au-dessus de nos moyens, Plon, 2011), de Bruno Tertrais (L’Apocalypse n’est pas pour demain, Denoël, 2011), ou encore cette étude sur les mouvements écologistes, ou quand on fréquente les sites zététiques comme Imposteurs ou celui de l’AFIS, on ne peut que ressentir une certaine vacuité dans la démarche de Taguieff. Car s’il a bien vu que le progressisme a pu servir, et sert encore, d’arme de terrorisme intellectuel, il se peut fort bien que l’écologie politique vise au même usage. Comme Taguieff s’en tient à une réflexion non appuyée sur une évaluation concrète des problèmes environnementaux, toute sa réflexion semble comme sans objet réel, suspendue dans le ciel éthéré des idées.

Ce d’autant plus qu’il ne la décrit pas, sa fameuse troisième voie…

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  1. Je n’ai pas bien compris : le thème du livre, c’est l’idéologie du progrès ou de l’écologie ? Les mérites comparés du progressisme et de l’écologisme ?

  2. La troisième voie, on l’a vue à l’oeuvre avec Blair et on sait désormais ce que c’est. On est passé d’un pays un poil plus libéral que la France, à pire, et ce en juste quelques années. On ne va pas utiliser le mot arnaque, pour ne choquer personne.

  3. En fait, Taguieff aborde plein de sujets différents. Ainsi, il part d’une critique des contre-réactionnaires (gauchistes, antifascistes, antiracistes, pro-immigrationnistes, vigilants de toute sorte, etc.), puis dérive sur la notion de Progrès en tant que telle qu’il questionne à partir (entre autres) de l’écologie.

    Les contre-réactionnaires sont en fait le prétexte à une réflexion plus globale sur les notions de progrès, de réaction, etc. Le résultat est parfois fouillis.