Solidarité spontanée : le cas des alcooliques anonymes

Les raisons du succès des « Alcooliques anonymes » sont intrinsèquement reliées à une philosophie libérale de la société.

Par Gabriel Lacoste, depuis le Québec.

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Une opinion couramment admise parmi les défenseurs d’un État-Providence, c’est qu’une société organisée autour d’interactions spontanées entre individus sans supervision politique adéquate ne peut solutionner des problèmes comme la toxicomanie, la délinquance, l’abus ou la négligence envers les enfants, la violence conjugale et ainsi de suite. Le financement et la contrainte d’institution démocratique sous le leadership d’associations citoyennes seraient à cette fin nécessaire. Les alternatives reposant sur la charité ou d’autres initiatives privées inspirent la méfiance. Les individus aux prises avec ces difficultés, leurs proches ainsi que les communautés environnantes se désolidariseraient mus par un égoïsme fondamental. Ce doute se nourrit de la croyance fausse qu’une telle option est seulement rêvée. Or, il y a un cas illustrant comment une solidarité spontanée est non seulement possible, mais réelle et probablement plus efficace que leurs pendants étatiques : les Alcooliques Anonymes.

Les alcooliques anonymes, en bref

Le mouvement des alcooliques anonymes a pris naissance de l’initiative spontanée de deux individus aux prises avec des problèmes de consommation d’alcool. Aucune politique gouvernementale n’a planifié, subventionné et commandé la chose. Quiconque à Montréal ou en Amérique du Nord se cherche un endroit pour obtenir du support lorsqu’il veut cesser de boire peut se trouver aujourd’hui facilement un lieu de rencontre qui s’en inspire. Ces groupes s’articulent autour de meetings ayant lieu souvent dans de petites salles où un ancien consommateur offre un témoignage ou anime une discussion. Un rituel d’accolades, de poignées de main et de prières accompagne l’événement de manière à souder les liens de fraternité. De plus, des médailles et des gâteaux sont remis pour indiquer le nombre de temps d’abstinence de chacun. Les plus avancés dans leur démarche de sobriété parrainent les nouveaux arrivants en devenant des mentors pouvant être appelés à tout moment en cas de besoin. L’implication volontaire des membres au moyen de diverses tâches est valorisée et ceux-ci y voient une opportunité d’intégration dans le groupe. Le financement de ces activités peut reposer essentiellement sur des contributions volontaires insignifiantes. D’autres types d’associations allant des cocaïnomanes aux dépendants affectifs aux outremangeurs ont été mis sur pied sous ce modèle.

Ces organisations spontanées peuvent venir en aide aux gens de plus d’une manière. Elles les sortent de leur isolement et les mettent en situation de recevoir les conseils et rétroactions de leurs pairs. Ceux qui ont déserté le marché du travail peuvent bénéficier des réseaux de contact des plus vieux pour y retourner. Les sans-abris peuvent se regrouper ensemble pour obtenir un logement et en partager les frais. Le groupe constitue une source d’information sur les ressources formelles et informelles disponibles pour répondre à toutes sortes de besoins. De plus, les membres y apprennent à suivre un code de vie sain. Les meetings constituent même un réseau de rencontre pour célibataires endurcis.

Il est difficile de chiffrer l’efficacité de ces organisations, car il n’y a pas de documentations laborieuses visant à faire le décompte et le suivi de chacun des membres, comparativement aux organisations gouvernementales qui s’adressent aux mêmes populations. Cependant, en tant qu’intervenant travaillant dans un centre pour hommes en difficultés qui hébergent ceux qui y participent, je peux attester des perceptions qui les entourent. Nombreux sont ceux qui y voient une source d’aide supérieure à celle qui est offerte par l’État. Les groupes de discussions et rencontres individuelles, censées encadrer le toxicomane dans sa démarche de réintégration de la société, offerte par des diplômés accrédités dans des programmes sociaux inspirent en comparaison la méfiance.

Souvent, ces aidants salariés sont des jeunes n’ayant jamais éprouvé leurs difficultés. Il est courant d’y entendre des sarcasmes selon quoi ils n’ont aucune autorité pour leur dire quoi que ce soit, n’ayant pas l’expérience de la vie nécessaire. Leur bonne volonté est reconnue, mais leur autorité reste à construire. Inversement, les anciens consommateurs AA qui partagent et parrainent les nouveaux arrivants leur inspirent un respect naturel et leur servent de modèles comparables à celui de grands frères. Bien sûr, les choses ne sont pas parfaites. certains désapprouvent la dimension religieuse de l’organisation ou y voient une trappe les enfermant dans un cercle de gens à problèmes. Cependant, dans la balance, la contrepartie gouvernementale ne fait pas mieux, au contraire, car l’intervenant salarié, fondamentalement, ne sera jamais l’ami ou la copine de cette personne.

Le préjugé du missionnaire

rlh socialistes anonymesAfin de mieux comprendre et évaluer la relation entre l’État et les populations censées être sous sa bienveillante assistance, il est intéressant de noter qu’entre la culture des aidants salariés munis de diplômes et œuvrant dans les programmes sociaux et la culture des AA, il y a un fossé comparable à celui d’un prêtre catholique parmi les indigènes.

Les intervenants sociaux ont des opinions et une ouverture d’esprit variées envers le mouvement AA. En règle générale, ils sont athées et perçoivent la spiritualité qui l’incarne avec un dédain poli. De plus, ils désapprouvent souvent la rigidité des règles et des jugements provenant de ce milieu, ainsi que leur manque de scientificité. À titre d’exemple, les Alcooliques Anonymes visent l’abstinence totale de toute substance. En comparaison, Dollard-Cormier, un service gouvernemental de la région de Montréal offert par le gouvernement du Québec, vise la réduction des méfaits et accepte de travailler auprès du toxicomane à un objectif plus modeste comme réduire ou contrôler la consommation. D’autre part, les AA ont une philosophie basée sur un programme en 12 étapes un peu confus demandant de reconnaître son impuissance, de remettre sa volonté entre les mains de Dieu, de faire amende honorable et de s’impliquer dans le mouvement. À l’inverse, la formation des intervenants s’appuie sur une approche cognitive qui utilise des questionnaires et des techniques d’écoute active scientifiquement validés visant à introduire de la flexibilité dans les jugements qui font agir les toxicomanes de façon nuisible par rapport à des enjeux précis.

Il ressort de ce bref portrait un phénomène équivalent à celui de l’aidant civilisé, le missionnaire, qui entre en relation avec des sauvages. Un rapport d’expertise condescendante peut amener sournoisement l’intervenant salarié à systématiquement surévaluer sa capacité d’apporter une contribution significative à la situation tout en sous-évaluant systématiquement la capacité du « patient » de le faire. Un rapport de pouvoir infantilisant et humiliant peut ainsi s’installer et les réactions agressives d’opposition venant de l’aidé sont erronément interprétées par l’intervenant comme une faille de la personnalité de l’aidé plutôt qu’une résultante de la situation. Ce biais a d’ailleurs été reconnu par les psychologues sous le titre de « l’erreur d’attribution fondamentale ».

Cela nous suggère que l’aide gouvernementale prend significativement la forme d’une relation d’expertise envers des clientèles infantilisées. Son action peut s’avérer ainsi être nuisible plutôt que bénéfique en encourageant sournoisement chez des populations vulnérables une fausse perception d’incompétence et de dépendance accompagnée d’une humiliation constante de soi. D’ailleurs, la personne qui demande cette aide joue souvent le jeu de l’intervenant de manière à obtenir autre chose. Elle veut avoir un logement et de la nourriture subventionnés ou bien paraître devant sa famille ou des juges le temps de se remettre, et accepte de se livrer aux exigences du programme social de manière à les obtenir, mais n’a pas forcément demandé directement d’être parrainée par un représentant diplômé de l’État. D’autre part, la flexibilité des intervenants salariés peut s’apparenter à un manque de rigueur et de discipline pour le toxicomane.

Le mouvement des Alcooliques Anonymes n’a pas la scientificité et la flexibilité mentale de l’aide gouvernementale, mais il ne contient aucun de ces problèmes. Au contraire, il s’agit d’une structure de solidarité qui mobilise le pouvoir des toxicomanes de se sauver eux-mêmes. Il est donc raisonnable de croire que l’efficacité de cette forme d’aide est largement supérieure, en plus d’être énormément plus économique. Ce dernier point n’est pas banal si nous considérons que les ressources de la société ainsi économisées serviront à offrir à ces mêmes personnes souvent chômeuses des opportunités d’emploi ailleurs dans « le système ».

Morale de cette histoire

Selon moi, il est possible de se servir de ce cas en particulier pour fonder une philosophie libérale de la justice et de la solidarité sociale. Celle-ci préconise le désinvestissement de l’État des programmes sociaux. Or, ses opposants assument automatiquement que le vide ainsi laissé ne serait pas rempli et que le sort des populations qui en bénéficient se détériorerait. La supposition qu’un ordre spontané puisse y remédier apparaît comme de la spéculation et de la rêverie utopiste. Pourtant, l’histoire des Alcooliques Anonymes constitue un contre-exemple aussi frappant que tangible et concret à cette objection. Au contraire, une telle solidarité est non seulement possible, mais actuelle et elle performe déjà mieux que l’État.

Les raisons du succès de ce mouvement sont intrinsèquement reliées à une philosophie libérale de la société qui part du principe que ce sont les individus insérés dans une situation qui sont les principaux experts à en trouver des solutions et que les autorités extérieures ne sont, en comparaison, pas habilitées à le faire, surtout dans un cadre coercitif.

Nous pourrions en conclure que des initiatives comme celle des AA sont souhaitables en concert avec l’action de l’État, mais nous avons plusieurs raisons d’en douter. Comme je l’ai suggéré, l’aide de l’État peut être toxique et nuisible, en plus d’accaparer des ressources qui seraient plus utiles aux chômeurs si elles étaient en circulation ailleurs. D’autre part, la culture qui entoure les programmes sociaux et qui est véhiculée par les salariés qui y œuvrent tend à inhiber des initiatives comparables à celle des AA. En effet, notre réflexe collectif est de se tourner vers une institution démocratique pour mettre en œuvre des solutions à nos problèmes au lieu d’adopter une approche entrepreneuriale et de solidariser nous-mêmes les acteurs concernés, à la manière des fondateurs d’Alcooliques Anonymes. Les héros dont nous entendons parler enfant dans nos salles de classe sont des politiciens, alors qu’ils gagneraient à être à plutôt des gens de cette trempe. L’État agit probablement comme une énorme plante malade monopolisant l’espace d’un jardin de manière à étouffer le développement des semences qui s’y trouvent. Nous pourrions alors imaginer que, sans l’État, la graine que représentent des organisations comme les AA serait alors dans un terreau plus fertile pour éclore et qu’il y pousserait des arbres capables de mieux sauver le monde.