De la responsabilité de l’électeur

En démocratie, le vote primaire ou émotionnel est le pire des fléaux.

Par Claude Robert.

Cela va tellement de soi que l’on a fini par l’oublier, voter est un acte lourd de conséquence et qui de ce fait devrait exiger un minimum de compétences. Lorsque l’on entend des citoyens dire d’un candidat en lice pour la Présidentielle : « celui-ci, je ne l’aime pas il est énervé », ou celui-là « je le trouve gentil », on est en droit de s’affoler car il s’agit là de processus de choix purement émotionnels et donc dangereux.

En marketing, les études ont montré qu’il existait plusieurs types de processus de choix, comportant des séquences plus ou moins linéaires, avec des critères soit éliminatoires, soit compensatoires, avec dans certains cas, des décisions qui sont prises de façon purement impulsive ou même purement visuelle. Mais les enjeux en ce domaine restent toutefois limités : un client peut se tromper sur une machine à laver, un séjour à Tahiti, des tranches de jambon ou une voiture sans que cela soit dramatique. L’erreur est certes cuisante lorsque le montant du bien ou du service est élevé, mais cela n’engage qu’une seule victime, le décisionnaire lui-même, et personne d’autre à l’exception de quelques proches, dans le pire des cas, ne souffre de sa décision.

Lorsque l’on vote pour élire le Président de la République, et que l’on est citoyen d’un pays dont la dette de l’État atteint des sommets, et dont l’économie ne génère plus assez de richesse pour limiter l’accroissement du chômage, de l’exclusion et de l’insécurité, voter n’a plus du tout la même dimension et les conséquences d’un mauvais choix ne concernent plus seulement l’auteur de la méprise, mais l’ensemble de la société.

Soyons honnête, ne nous voilons pas la face, et admettons cet effroyable constat : alors que nous nous trouvons en 2014 et que jamais les progrès de la connaissance humaine n’ont atteint de tels niveaux, de nombreux citoyens continuent de voter comme sans doute on l’aurait fait au Moyen-Âge s’il y avait eu des élections. Avec les tripes.

Le constat est encore plus dramatique lorsque l’on découvre que ces votes dits primaires (par opposition aux votes secondaires, c’est-à-dire réfléchis et ne visant pas la satisfaction immédiate d’intérêts primitifs) ne sont même plus seulement l’apanage de catégories les moins instruites : ils se généralisent ! Certains profils de formation sont certes plus vulnérables que d’autres, comme les cursus scientifiques, parce qu’ils n’ouvrent pas souvent l’esprit à la logique complexe et humaine (il faut par exemple relire Noblesse d’État de P. Bourdieu pour voir combien les écoles d’ingénieurs ont pris tardivement conscience de l’immaturité intellectuelle de leurs diplômés). Pour des raisons tout à fait différentes, les cursus les plus proches des lettres et des sciences humaines ne sont pas en reste. Alors qu’ils pourraient au contraire se distinguer par une plus grande propension à embrasser la complexité sociétale et les dangers du vote émotionnel, éducation nationale oblige, rares sont les cerveaux qui sortent de cette filière en ayant échappé au formatage marxiste (tandis que l’École Normale Supérieure continue de donner le la dans ce domaine en enfantant régulièrement les monstres idéologiques dont la France a le secret : après J.-P. Sartre et bien d’autres, voici A. Badiou). Enfin, les cursus commerciaux ou purement techniques sont d’autant plus vulnérables qu’ils ne sont pas portés sur l’ouverture aux questions de société et aux subtilités du jeu politique.

Or ce phénomène coïncide si parfaitement avec le relativisme et la chute de l’esprit critique actuels (plusieurs philosophes tels que A. Finkielkraut ou M. Gaucher le dénoncent, notamment pour ce dernier dans Les conditions de l’éducation) qu’il n’a aucune raison de ne pas s’amplifier… Le vote d’instinct, le vote aux tripes ou au faciès, le vote par rejet viscéral ou par attirance idéologico-affective, ce vote-là est voué au meilleur avenir !

Transposons-nous ne serait-ce que quelques instants lors de la dernière élection présidentielle. Et rappelons-nous, parmi nos proches, diplômés ou pas, combien ont pu prononcer ces quelques verbatim lors des conversations consacrées à la politique auxquelles nous avons pu participer :

  • « Sarko, c’est un nazi, je ne voterai pas pour lui. »
  • « Marine, elle a l’air sympa. »
  • « On n’a pas besoin d’être en Europe, on est bien chez nous. »
  • « Hollande, il a l’air posé, ce n’est pas un excité. »
  • « Il a raison, en recrutant des fonctionnaires on donne du travail à tout le monde. »
  • « Il faut faire payer les riches, cela permettrait de supprimer la pauvreté. »
  • « Sarko, il met des talons hauts, je ne vais pas voter pour lui. »
  • « Sarko c’est la France des riches, ça pue. »
  • « Hollande a l’air flasque, je n’aime pas les gros. »

C’était pourtant en 2012. En France.

imgscan  contrepoints 2014625 élection voteL’accroissement des connaissances inhérent au monde moderne occidental n’aurait-il pas laissé sur le bord de la route les dimensions pourtant essentielles à la vie en démocratie ? À l’instar du « spécialiste » que dénonçait Ortega y Gasset il y a déjà une cinquantaine d’années, l’intelligence n’aurait-elle pas fait les frais de ce saut quantitatif ? En dépit de connaissances techniques toujours plus sophistiquées qu’ils accumulent, les électeurs sont-ils véritablement armés pour appréhender les enjeux d’une élection présidentielle ? Le leur a-t-on seulement appris ? Les programmes scolaires et universitaires actuels ne seraient-ils pas délétères d’un point de vue épistémologique ?

En démocratie, le vote dit primaire ou émotionnel est le pire des fléaux, et le vote idéologique, tout comme le vote religieux, en fait partie, car il ouvre la porte à tous les abus. Une population qui est incapable de raisonner de façon rationnelle, une population qui est encline à suivre la pente savonneuse des instincts et du plaisir immédiat, une population qui refuse l’effort de l’attention et du plaisir différé, c’est une population qu’il est facile de manipuler : avec des apparences, avec des discours enjôleurs et des promesses gratifiantes, avec des bons mots et des traits d’esprit racoleurs, avec des clichés et des symboles percutants, il est aisé de la retourner. Pourquoi ? Parce que son esprit critique est réduit à sa plus simple expression, parce que ses capacités d’analyse sont endormies, parce que sa capacité à renoncer au rêve et à la facilité est atrophiée, et pire que tout, parce que son aversion à l’effort et aux constats pénibles est devenue maximale. À cet ultime stade, lorsque le réel est par trop désagréable, elle est même devenue capable de ne plus pouvoir le regarder.

Pour survivre et pour rester digne de ce label, une démocratie n’a pourtant pas d’autre choix que d’éduquer ses sujets. Pour ne pas devenir une parodie d’elle-même, c’est-à-dire une sorte de pâle copie dont seule l’organisation régulière d’élections ferait encore illusion, elle se doit de générer ses propres contrepoisons. Contre l’ignorance et contre la primarité. Car faut-il le rappeler, le fait de voter est basé sur un principe bien fragile, celui de la compétence de l’électeur. À partir du moment où un électeur n’est pas conscient des enjeux, ne devient-il pas un danger pour son propre pays ?

Ce problème est bien sûr commun à de nombreuses démocraties et pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que G.W. Bush a été réélu grâce à une bonne partie de l’électorat populaire américain, celui-là même qui avait déjà beaucoup perdu pendant son premier mandat et qui avait encore beaucoup à perdre pendant le second. Lors de cette réélection, combien d’Américains ont-ils voté contre leur intérêt ? Sans même compter les dégâts de la guerre en Irak, de telles méprises, à si grande échelle soulèvent une question terriblement taboue : à quoi sert-il de faire voter des électeurs dès lors qu’ils ne sont même plus capables de voter pour leur propre intérêt ?

Hélas, la situation de la France actuelle est probablement plus inquiétante encore, car notre pays se trouve au centre d’une conjonction de facteurs à la fois nombreux et parfaitement négatifs :

  • ses hommes politiques mentent et déresponsabilisent les électeurs,
  • au lieu de s’opposer à ces impostures, la plupart de ses médias s’en font l’écho et bêtifient chaque jour un peu plus les électeurs,
  • l’enseignement fait l’impasse depuis longtemps sur la culture humaniste et sur l’histoire économique,
  • le politiquement correct et son relativisme ambiant découragent l’esprit critique alors même que les nouvelles technologies participent de ce phénomène en incitant au surf au détriment de l’analyse et du recul (il faut lire dans Le Debat n°160 « Bouleversement sur le front de la lecture » de Christian Vandendorpe).

Il existe une preuve irréfutable de ce concours de circonstances aggravantes typiquement français : la dernière élection présidentielle. Une démocratie qui a élu son Président sans même avoir eu le cran nécessaire pour aborder ses problèmes d’endettement et de compétitivité, mérite-t-elle encore d’être considérée comme telle ? N’aurions-nous pas déjà atteint le stade du simulacre ?


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