D’où viennent les statistiques sur la prostitution ?

L’abolitionnisme est une idéologie qui repose sur une vision tronquée de la réalité, souvent fondée sur des approximations statistiques et des mensonges.

Par Alain Borgrave.

J’ai eu l’occasion dans un précédent article d’analyser les fausses statistiques concernant l’ampleur de la traite dans la prostitution. Les chiffres cités ne sont rien moins que dix fois supérieurs à la réalité.

Mais les problèmes ne s’arrêtent pas là : d’une façon plus générale, les arguments utilisés par les abolitionnistes sont soit douteux soit purement et simplement mensongers. On nous dit que 68% des prostituées souffriraient de stress post-traumatique, que 78% d’entre-elles auraient été abusées dans leur enfance, que l’espérance de vie d’une prostituée serait de 40% inférieure à celle du reste de la population, que 9 prostituées sur 10 voudraient quitter le secteur immédiatement si elles en avaient le choix, etc.

En réalité ces statistiques, présentées comme scientifiques, proviennent d’une abondante littérature engagée qui n’a de scientifique que le nom. Il s’agit dans la plupart des cas d’études réalisées par des activistes anti-prostitution, basés sur des échantillons biaisés, dont la méthodologie est contestable et n’ayant pas suivi la procédure normalement standard des comités de relecture.

Comme le dit Ronald Weitzer (G. Washington University) :

Dans aucun domaine des sciences sociales, l’idéologie n’a aussi profondément contaminé la connaissance que dans les études sur l’industrie du sexe. Trop souvent dans ce domaine, les canons de la recherche scientifique sont suspendus, et celle-ci est dévoyée dans le but de servir un programme politique. La plupart de ces travaux (…) proviennent d’auteurs qui adoptent une version extrême du féminisme radical – extrême dans le sens de doctrinaire et non-scientifique.

Melissa Farley et le Stress Post-Traumatique

Un exemple parmi d’autres de l’utilisation de ces statistiques : une étude de Melissa Farley, selon laquelle 68% des prostituées souffriraient du syndrome de stress post-traumatique est citée à cinq reprises dans le rapport parlementaire Geoffroy-Bousquet de 2011 sur la prostitution (par exemple page 86). Cette étude parle aussi de l’incidence de la violence sur les prostituées.

D’abord, il faut savoir que Melissa Farley, qui se présente comme une psychologue est en réalité une activiste féministe anti-prostitution. Dont les travaux et la méthodologie font partie de ceux critiqués par Ronald Weitzer, et dont le témoignage a été rejeté par une cour canadienne pour partialité et incohérences (352-355).

Ensuite, comme l’explique Marion David (paragraphe 19), l’échantillon utilisé dans cette étude est biaisé car il est composé à 75% de prostitué(e)s qui étaient ou avaient été SDF. Il n’est donc absolument pas représentatif des prostituées en général, et semble être conçu pour présenter un grand nombre de personnes vivant dans la précarité. De plus la méthodologie de détermination de l’incidence du Stress Post-Traumatique pose problème puisque en particulier, « la passation de questionnaires en dix minutes environ sur le lieu de prostitution n’est pas (…) suffisante pour effec­tuer une telle évaluation ».

Au contraire, les études universitaires réalisées rigoureusement en suivant par exemple la méthodologie des échantillons de contrôle, selon laquelle les personnes sondées sont comparées à des personnes de même âge dans la population générale, donnent des résultats tout à fait différents. La santé mentale des prostituées est comparable à celle des autres personnes, à part pour certains groupes à risques :

Il n’y a aucune différence de santé mentale ou d’estime de soi entre les deux groupes. Nous n’avons trouvé aucune élément démontrant que le travail du sexe serait inévitablement associé aux troubles psychiatriques, bien qu’il puisse y avoir des sous-groupes de travailleurs/euses du sexe confrontés à des problèmes particuliers.

Les statistiques falsifiées

D’autres statistiques se situent dans un registre différent : il s’agit ici de chiffres tout simplement mensongers, cités pour créer un effet de choc. On peut en trouver deux exemples dans cette tribune d’Osez le féminisme parue dans Libération : l’âge moyen d’entrée dans la prostitution serait de 14 ans et l’espérance de vie des prostituées aux États-Unis serait de 34 ans.

  • L’âge moyen d’entrée dans la prostitution serait de 14 ans. Bien-sûr ce chiffre est faux. Le chiffre réel se situe autour de 25 ans. Par exemple l’âge médian d’entrée dans la prostitution au Danemark est de 27 ans (p. 164). Le chiffre de 14 ans concerne en réalité l’âge d’entrée dans la prostitution infantile (p. 92), et non dans la prostitution en général.
  • L’espérance de vie des prostituées aux États-Unis serait de 34 ans. La source habituellement citée pour cette fausse statistique est cette étude. L’âge moyen de décès de 34 ans concerne les 6% de prostituées de l’échantillon qui sont décédées durant une période de 32 ans. Pour connaître l’espérance de vie il faut bien sûr connaître l’âge de décès beaucoup plus tardif des 94 autres pourcents de l’échantillon. L’espérance de vie de l’échantillon total est donc bien supérieure à 34 ans.

On peut se demander comment il a été possible de faire publier des chiffres aussi extravagants par un journal comme Libération. Journal qui a été contacté par nos soins mais qui n’a pas daigné nous répondre.

Violences

Je terminerai sur les violences dans la prostitution. Selon le rapport d’information réalisé par Maud Olivier :

toutes les études s’accordent sur le fait que les personnes prostituées sont victimes de violences particulièrement graves qui portent atteinte à leur intégrité physique et psychique.

Bien-sûr les études en question ne sont pas citées, on se contente d’un très large « toutes les études ». S’il est correct de dire que la prostitution de rue et les autres situations où les travailleurs/euses du sexe exercent leur activité de façon isolée représentent pour celles-ci une grande vulnérabilité aux agressions, on se garde bien de dire qu’il a été démontré que la prostitution en intérieur dans le cadre de régimes dépénalisés ou légalisés présente des risques très inférieurs (voir page 23):

Une décennie de recherche sur les maisons closes légales au Névada a conclu que celles-ci ‘offrent l’environnement le plus sûr pour les femmes qui vendent des services sexuels’. En Australie, sur 101 prostitué(e)s interrogées, 97% ont répondu qu’un avantage de travailler dans une maison close légale était la sécurité qu’elles procurent (Woodward et al. 2004). Une enquête du Ministère de la Justice aux Pays-Bas (Daalder 2004) a conclu que la ‘grande majorité’ des prostitué(e)s travaillant dans les maisons closes et les vitrines néerlandaises ont affirmé se sentir ‘souvent ou toujours en sécurité’.

On est donc dans la situation surréaliste où la vulnérabilité des prostitué(e)s à la violence est utilisée comme un argument pour défendre une approche répressive, qui a pour effet de les éloigner des lieux qui pourraient justement réduire cette violence.

L’abolitionnisme est une idéologie, qui comme toutes les idéologies, repose sur une vision tronquée de la réalité. Cette représentation se nourrit d’un argumentaire très touffu. Mais cet argumentaire se révèle in fine être fondé dans la plupart des cas sur des approximations et des mensonges.