Malheureux Français

Les Français sont moins heureux que les autres. Et comment pourraient-ils l’être, alors que le manque de libertés entrave leur recherche du bonheur ?

Les Français souffriraient de nostalgie, d’un manque de bonheur que la conjoncture économique ne suffit pas à expliquer. Pour Claudia Senik, les causes de ce « débonheur » sont à explorer plus profondément ; difficile de comprendre pourquoi les Français, dont les conditions de vie sont en apparence semblables à celles de leurs voisins, sont moins heureux. Difficile de comprendre, si l’origine est culturelle, pourquoi les immigrés présentent les mêmes caractéristiques dès la deuxième génération. Et difficile de comprendre, surtout – ce que ne dit pas l’économiste – pourquoi les Français qui s’exilent sont heureux au point d’arborer un sourire digne d’un président sur une photo que l’AFP retire pour raisons éditoriales.

Si les Français ne sont pas aussi heureux que les autres alors qu’ils ont en apparence le même niveau de richesse et de développement, c’est que le bonheur n’est pas uniquement matériel. Même si certains hommes politiques sont prêts à sacrifier leurs principes pour s’enrichir, la plupart des individus ne sont pas dans ce cas et leur bonheur repose sur l’accomplissement de leurs valeurs.

Le bonheur est l’état de conscience d’un individu qui procède de l’accomplissement de ses valeurs. (Ayn Rand)

Et concrètement, en France, mieux vaut renoncer à ses valeurs si on veut réussir : les vertueux sont sanctionnés et les autres récompensés, les innocents sont punis et les coupables remerciés. La justice n’existe que dans certains cas, c’est-à-dire n’existe pas ; la justice sociale, qui n’a de justice que le nom, tourne en revanche à plein régime et offre aux uns la jouissance de ce que les autres ont produit.

S’il vaut mieux renoncer à ses valeurs, c’est qu’en France, on manque de liberté ; on ne peut pas vraiment faire de choix, et ceux-ci n’ont pas les conséquences qu’ils devraient avoir. Monter une entreprise laisse aujourd’hui peu de temps pour s’occuper réellement de son projet ; la paperasse, le droit du travail, le droit fiscal ont trop de poids.

Ils ont trop de poids, non seulement parce que les hommes politiques manquent du courage nécessaire pour au moins remettre à plat ce que des années d’accumulation et d’empilement ont créé, mais aussi parce qu’on donne au droit un rôle qu’il ne devrait jamais avoir : celui de restreindre la liberté des individus.

Il est sain que la propriété, la sûreté et les libertés individuelles soient garanties et protégées. Mais au-delà de ce cadre, il n’y a aucune légitimité à ce que l’État choisisse pour les individus. L’argument de la « volonté générale » n’a pas de sens ; est-elle par nature supérieure à la volonté individuelle ?

La social-démocratie se fonde sur l’idée qu’il est nécessaire de partager les fruits de la croissance, que la société ne peut être juste que si on y met en place une justice sociale. Justice sociale qui supposerait un coupable et une victime ; la notion même de justice sociale suppose que les créateurs de richesse sont coupables et que les autres sont leurs victimes. Elle explique l’inégalité des conditions par des inégalités de départ entre les individus, aggravées ensuite lors de leur éducation.

Elle se focalise sur des différences matérielles et culturelles à la naissance et dans les premières années de la vie, puis via l’héritage, sans tenir aucun compte de ce que les générations précédentes ont transmis – pas uniquement à leurs enfants. Leurs invention rendent nos vies plus riches, longues et saines, les richesses qu’ils ont créées nous bénéficient directement en rendant les produits plus accessibles, plus fiables, plus performants. Et ce processus incessant bénéficie à tous, pas uniquement à ceux qui prennent part à l’échange.

Quelle que soit sa situation présente, quelle qu’ait pu être sa situation de départ et quels qu’aient pu être les événements de sa vie, il a toujours le choix de raisonner ou non – sans nier ses émotions, mais en cherchant à les comprendre. Il a toujours le choix de chercher les causes de ses difficultés ou d’y remédier, il a toujours le choix de déplorer sa situation ou de chercher à la changer. Que certains aient eu la vie un peu plus dure n’enlève rien à la responsabilité qu’ils ont dans les choix qu’ils font.

Encore faut-il, pour qu’ils puissent s’accomplir et s’épanouir, qu’on leur laisse assez de place pour exprimer leurs préférences et leurs talents. C’est parce qu’on les prive d’une partie significative des fruits de leur travail pour en offrir la jouissance à d’autres ; c’est parce qu’on restreint leur liberté de choix et les prive ainsi de l’espace dont ils ont besoin pour exprimer leur créativité, travailler à leurs projets, poursuivre leurs propres buts et, au premier rang de ceux-ci, leur propre bonheur ; c’est pour cela que les Français ne sont pas heureux. La liberté ne rend pas heureux, mais elle permet de chercher à l’être.