Le « mur des cons », ou comment réprimer la bêtise ?

Le dîner de cons. Francis Veber. 1998. Jacques Villeret et Thierry Lhermitte.

Dénoncer la « connerie » ne saurait tenir lieu d’analyse juridique. Comment l’affaire du « mur des cons » pourrait-elle traitée par la justice ?

Dénoncer la « connerie » ne saurait tenir lieu d’analyse juridique. Comment l’affaire du « mur des cons » pourrait-elle traitée par la justice ?

Par Roseline Letteron.

Le dîner de cons. Francis Veber. 1998. Jacques Villeret et Thierry Lhermitte.

On a beaucoup parlé du « mur des cons » affiché dans les locaux du Syndicat de la magistrature, une succession de photos clouant au pilori un certain nombre de personnalités. À l’origine de sa révélation au grand public, une vidéo enregistrée avec un téléphone mobile par un journaliste de FR3, Clément Weill-Raynal, enregistrement réalisé à l’insu des membres du Syndicat occupant les locaux. Sans que l’on ait une connaissance bien précise de son cheminement, le film a finalement été diffusé par le site « Atlantico », et repris par tous les médias.

Le mauvais goût de la démarche ne mérite guère commentaire. Les représentants du syndicat invoquent un « défouloir » ou une « blague de potache ». Mais l’examen un peu approfondi du fameux mur révèle un humour extrêmement douteux de la part de magistrats censés respecter une obligation de réserve. Les magistrats bénéficient d’un statut et d’une protection particuliers. Ils ont également des devoirs spécifiques à l’égard des justiciables, dont l’activité syndicale ne saurait les exonérer. Comment justifier des propos aussi grossiers à l’égard de personnes dénommées ? Comment peut-on admettre de voir figurer au milieu de ce mur les photos de parents de jeunes femmes victimes de tueurs en série ? Comment peut-on à la fois se déclarer impartial et afficher d’une manière aussi caricaturale ses opinions politiques ? On serait tenté d’affirmer que les « cons » sont ceux qui ont construit le mur, et non pas ceux dont la photo a été affichée.

Les trois intervenants

Dénoncer la « connerie » ne saurait tenir lieu d’analyse juridique. Certaines personnes stigmatisées comme « cons » disent être tentées de porter l’affaire devant la justice. L’affaire présente quelques difficultés sur ce point, car elle fait intervenir trois acteur essentiels :

  • Les victimes, premières concernées, sont désireuses d’obtenir condamnation du Syndicat et, le cas échéant, réparation du préjudice subi.
  • Les auteurs de l’affichage sont susceptibles d’être poursuivis pour injure ou diffamation de même que les responsables du syndicat, qui ont laissé se développer une telle pratique.
  • Le journaliste, l’homme par lequel le scandale est arrivé, est l’auteur de la divulgation de l’information, celui qui l’a rendue publique.

Un seul mur, deux injures

Le fondement juridique du recours est évidemment l’injure. En effet, la diffamation ne peut être invoquée, dès lors qu’elle suppose l’allégation ou l’imputation d’un « fait » qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne. En l’espèce, nul « fait » n’est invoqué, et la seule photo des intéressés suffit à les stigmatiser comme « cons ». Reste donc l’injure, définie comme « toute expression outrageante, terme de mépris ou invective qui ne concerne l’imputation d’aucun fait » (art. 29 de la loi du 29 juillet 1881). Encore faut-il distinguer en l’espèce s’il s’agit d’injure privée ou d’injure publique. Or le « mur des cons » parvient à réunir, dans un même fait, les deux types d’injures.

Affichage sur le mur : injure privée

Ceux qui ont affiché les photos sur le « Mur des cons » sont coupables d’injure privée. Ils rappellent d’ailleurs qu’un local syndical est un lieu privé, à l’abri des intrusions, y compris celles de l’entreprise ou du service public qui le met à disposition du syndicat. La chambre sociale de la Cour de cassation, dans une décision du 3 janvier 2010, a ainsi sanctionné pour atteinte à la liberté syndicale l’entreprise qui avait décidé unilatéralement le déménagement d’un local syndical, contraignant ceux qui le fréquentent à passer sous des portiques de sécurité et à présenter un badge pour pénétrer dans le bâtiment.  Peu importe que l’entreprise en question exerce son activité dans une zone aéroportuaire sécurisée, la liberté syndicale l’emporte en l’espèce, dès lors que l’employeur a refusé toute concertation.

Le Mur de Facebook, précédent virtuel du « Mur des cons »

Le critère essentiel permettant la qualification d’injure privée ne réside pourtant pas dans la nature du local, mais dans la notion de communauté d’intérêt. Dans une décision très récente du 10 avril 2012, la Cour de cassation, cette fois la première chambre civile, a considéré que l’injure figurant sur le « mur » de Facebook ne pouvait être qualifiée d’injure publique si les internautes consultant ce mur formaient une communauté d’intérêt. Celle-ci se définit à travers une appartenance commune, des inspirations ou des objectifs partagés, le sentiment de former une entité suffisamment fermée pour ne pas intégrer des personnes considérées comme des tiers par rapport à l’auteur des propos. Dans le cas d’un local syndical, l’appartenance à une communauté d’intérêt ne fait évidemment aucun doute. Envisagé sous l’angle pénal, le « Mur des cons » s’apparente en effet à une succession d’injures privées visant chacune des victimes. La peine reste modérée puisqu’il s’agit d’une contravention, passible d’une amende de trente-huit euros. En revanche, rien n’interdit aux victimes d’engager une action civile pour obtenir réparation du préjudice qui leur a été causé.

Diffusion des images du « Mur » : injure publique

De manière un peu surprenante, la situation du journaliste qui a filmé le Mur à l’insu des membres du syndicat est plus délicate. Il a en effet diffusé des photos injurieuses, qui, de son fait, sont devenues publiques. Or l’injure publique, réprimée par l’article 33 de la loi du 29 juillet 1881, est un délit passible d’une amende pouvant monter jusqu’à 12 000 €. Heureusement pour lui, deux éléments sont susceptibles d’atténuer sa responsabilité, voire de l’écarter.

Le premier trouve son origine dans le droit de la presse. L’article 42 de la loi de 1881 pose le principe selon lequel l’auteur principal de l’infraction est le directeur de publication, alors que l’auteur n’a que le statut de complice. Celui qui a filmé le mur pourrait ainsi être poursuivi, non pas pour injure publique, mais pour complicité d’injure publique. Rappelons que Laurent Ruquier a été mis en examen, en septembre 2012, pour complicité d’injure publique, alors qu’il avait diffusé, dans une émission télévisée, une caricature de Marine Le Pen que l’intéressée n’avait pas appréciée. La différence avec la situation de M. Weill-Raynal est cependant de taille : Laurent Ruquier présentait le dessin injurieux de manière favorable, alors que le film du « Mur des cons » visait à dénoncer la pratique du syndicat.

C’est précisément cette observation qui devrait permettre d’écarter la responsabilité pénale de l’intéressé. La Cour européenne des droits de l’homme considère, en effet, que les journalistes doivent bénéficier d’une indulgence particulière, lorsque leurs propos ont pour objet de développer un débat public. Cette jurisprudence, initiée dans le domaine du droit à l’image, pourrait tout à fait être adaptée à la diffusion d’injures, lorsqu’il s’agit non pas d’y souscrire mais de les dénoncer. N’est-ce pas précisément le cas de l’intéressé qui voulait mettre sur la place publique une pratique scandaleuse et non pas en être le complice ?

D’éventuelles sanctions disciplinaires

In fine, les possibilités d’action pénale à l’encontre des responsables du « Mur des cons » apparaissent relativement limitées. Nul n’ignore d’ailleurs qu’il est bien difficile de punir la simple bêtise. En revanche, il reste l’action disciplinaire. Une telle action est déjà envisagée par la chaine de télévision qui emploie M. Weill-Raynal, qui s’étonne que les images litigieuses aient été transmises à un autre média. Il s’agit là d’une procédure liée à l’exercice du contrat de travail, et à l’obligation de loyauté qui pèse sur le salarié à l’égard de son employeur. Le contenu injurieux ou non des images diffusées n’a donc rien à voir avec cette éventuelle action disciplinaire.

Pour ce qui est des magistrats, ceux qui ont réalisé le « Mur des cons », rien n’interdit d’envisager une action pour manquement à l’obligation de réserve. Celle-ci pèse en effet sur les agents publics à la fois pendant et hors leur temps de travail. Le caractère privé du local syndical ne suffit donc pas à écarter leur responsabilité. Sur le fond, l’affichage des photos injurieuses peut constituer un manquement à la réserve, dans la seule mesure où il risque de semer le doute sur l’impartialité des juges, et par là même, de la justice. Quoi qu’il en soit, l’important est que les afficheurs finissent par accepter la morale de François Pignon, selon laquelle « il faut toujours s’y reprendre à deux fois avant de traiter quelqu’un de con« .


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