Les différentes formes de pouvoir et le probable futur de notre démocratie

Parce que des ressorts assez primitifs nous poussent à écouter un homme politique plutôt qu’un autre, la démocratie apparaît d’une incroyable fragilité.

Parce que des ressorts assez primitifs nous poussent à écouter un homme politique plutôt qu’un autre, la démocratie apparaît d’une incroyable fragilité.

Par Claude Robert.

 

hollande

On apprend dans les écoles de management qu’il existe trois sortes de pouvoir et qu’il est préférable pour un manager de posséder un minimum de chacun des trois pour obtenir des résultats :

  • Le pouvoir hiérarchique
  • Le pouvoir charismatique
  • Le pouvoir de compétence

On y apprend avec justesse qu’un dirigeant qui n’a que pour seul pouvoir celui de sa fonction, le pouvoir hiérarchique donc, aura des difficultés à l’exercer car ce ne sera que contrainte pour les personnes managées, en l’absence de toute autre légitimité solide comme celle qui donne l’envie de suivre quelqu’un qui y incite (pouvoir charismatique), ou celle qui donne l’envie de collaborer avec quelqu’un avec lequel on réalise de belles choses et avec lequel on apprend beaucoup (pouvoir de compétence)…

Le pouvoir charismatique, lorsqu’il est seul présent chez un dirigeant, s’avère psychologiquement moins contraignant pour les personnes dont il est responsable, au début tout au moins, et ceci tant que l’absence de pouvoir hiérarchique et l’absence de compétences n’en ont pas gâché l’attrait. Mais dès lors que les décisions de ce dirigeant sont remises en cause par le vrai pouvoir hiérarchique, ou dès lors que les mauvais résultats des actions entreprises sont avérés, son pouvoir charismatique va s’essouffler et ne pourra plus compenser l’absence des deux autres.

Le pouvoir de compétences, lorsqu’il est le seul des trois à être présent chez un dirigeant, ne suffira pas non plus, ou pas à tous les coups. Il ne peut en effet se suffire qu’avec des gens qui sont assez « secondaires » pour ne juger leur dirigeant que sur les compétences et l’efficacité des décisions qu’il prend ou qu’il suscite dans ses équipes. Auprès des autres populations, dont les réactions sont plus « primaires » c’est-à-dire fondées sur une appréciation plus instinctive, affective et immédiate, le pouvoir de compétence s’usera très vite par l’absence de motivation et même par absence de respect de la fonction tout court.

Cette loi fonctionne à tous les niveaux de pouvoir et de responsabilité, et on la retrouve logiquement poussée à son paroxysme en ce qui concerne les hommes politiques qui nous gouvernent, avec en plus une différence qui n’est pas des moindres : dans une organisation ou dans une entreprise, le dirigeant n’est pas choisi par les personnes qu’il manage, mais par la ligne managériale, tandis qu’un homme politique, lorsqu’il est élu au suffrage universel, est choisi par les électeurs.

Il va donc de soi que la phase de l’élection, et plus particulièrement la campagne électorale qui la précède, constitue une dimension totalement spécifique à l’accession au pouvoir politique : n’importe quel postulant qui pourra convaincre les électeurs pendant ce laps de temps-là, sera élu par eux, avant même d’avoir fait ses preuves. Ainsi, pendant cette phase cruciale que constitue la campagne électorale, les candidats peuvent être certes crédités des trois pouvoirs, pour peu qu’ils aient eu auparavant de hautes responsabilités, une forte cote de popularité et de beaux résultats. Mais ceci n’est valable que pour les candidats dont l’électeur se rappelle voire même comprend les précédentes responsabilités et les précédents résultats. Pour les candidats dont les électeurs ont oublié ou n’ont pas vraiment saisi ces dimensions-là, ou pour les candidats n’ayant jamais eu auparavant de mandat électoral d’importance comparable, l’électeur ne pourra appuyer son choix que sur l’appréciation de l’individu, son image présente, la sympathie qu’il dégage pendant la campagne, ce qui n’est autre que son pouvoir charismatique puisque tous ces éléments-là sont purement visuels et affectifs.

Le philosophe Michel Serres nous dit que « la seule autorité qui peut s’imposer est fondée sur la compétence » (Le Point, 20.09.12) car c’est la seule qui fait grandir, qui tire vers le haut. Ceci est tout à fait exact mais auprès de qui cette autorité de compétence peut-elle suffire ? Les électeurs sont-ils majoritairement secondaires ? Au moment de l’élection, combien sont-ils à faire l’effort de se renseigner sur les résultats précédemment obtenus par les candidats et à considérer ceux-ci ? Combien au contraire se fient à leur feeling, à la façon dont le candidat s’exprime, se débrouille pendant les quelques rares débats encore organisés, ou répond aux questions des journalistes ? Tout cela ne se réduit bien souvent qu’à du pouvoir charismatique.

Quelle est la nature du pouvoir charismatique ? Il y a des ouvrages de référence qui tentent d’analyser en quoi a pu tenir la capacité de persuasion des leaders charismatiques que notre histoire récente a révélés. Certaines thèses sont critiquées [1] mais, au-delà des possibles querelles d’écoles, il semble qu’il émane de ces études un certain nombre de fondamentaux quant aux caractéristiques qui favorisent le pouvoir charismatique :

  • Il serait proportionnel au volume du corps,
  • Il est très dépendant de la confiance en soi,
  • Il s’accommode mal d’un débit verbal et d’une gestuelle rapides,
  • Il va de pair avec un discours maternant, protecteur,

Dans son essai Anatomie du pouvoir, John Kenneth Galbraith n’y va pas par quatre chemins : « le pouvoir échoit toujours à ceux qui sont capables de trancher dans l’inconnu avec la plus parfaite assurance. Le pouvoir n’élit pas ceux qui savent mais ceux qui, souvent par bêtise, croient savoir et ont le don d’en persuader les autres » [2].

Or cet élément confiance en soi semble d’autant plus central qu’il incorpore forcément le volume du corps (plus rares sont les petits chétifs à avoir une grande confiance en soi) et qu’il détermine également le débit, la gestuelle et le discours : plus on a confiance en soi, moins on a un débit, une gestuelle et un discours stressés. Au contraire, la confiance génère de la sécurité pour autrui. Ainsi serait donc l’origine du phénomène de leadership, une simple histoire d’apparence…

À l’aune de ces hypothèses quant aux ressorts assez primitifs qui nous poussent à écouter quelqu’un plutôt qu’un autre, la démocratie apparaît tout d’un coup d’une incroyable fragilité. La période électorale constitue en effet l’instant critique pendant lequel l’accession au pouvoir se joue et dont il émerge un Président compétent et visionnaire, en résonance avec les problèmes du moment, ou tout le contraire. Or si comme le dit Peter Slodterdijk, « l’électeur compétent » n’est qu’un « mythe », alors la moindre des choses serait de tout faire pour que les campagnes électorales poussent à la transparence et à la vertu, en visant à la meilleure information des électeurs afin que leur processus de décision soit le moins primaire possible et en incitant les candidats à faire preuve de la plus grande honnêteté. Pourquoi lors des quelques débats encore organisés en France, aucune instance ne vérifie les propos et les affirmations des postulants et ne leur demande de s’en expliquer ensuite lors d’un débat ultérieur ? Pourquoi n’existe-t-il pas des règles strictes qui interdisent les attaques ad hominem lors de ces trop rares débats ? Pourquoi les candidats n’ont-ils jamais l’occasion de faire des présentations visuelles et chiffrées comme on le fait dans la moindre des entreprises chaque fois qu’il s’agit de décider entre telle ou telle stratégie ? Pourquoi les candidats sont-ils généralement interrogés par des journalistes alors qu’il faudrait mobiliser des spécialistes (indépendants) de l’économie, des finances, de l’éducation, de la santé, de la recherche, de France et d’ailleurs ?

Enfin, la période électorale est d’autant plus dangereuse dans l’hexagone que plusieurs sondages effectués ces dernières années attribuent aux Français une note peu reluisante en matière de culture économique (Codice/TNS Sofres 2008 et 2009, IFOP 2011) et que certains économistes (C. Saint-Étienne ou  le prix Nobel d’économie E. Phelps pour n’en citer que deux) déplorent régulièrement cette méconnaissance.

Si en effet l’on rajoute à la rusticité des critères de décision humains une couche supplémentaire d’ignorance des enjeux et des mécanismes économiques, alors on obtient l’élection présidentielle à laquelle notre pays a assisté en 2012, élection qui a bien sûr médusé plusieurs de nos voisins, élection dont effectivement est ressorti gagnant le candidat qui a totalement passé sous silence les problèmes du pays et promis la facilité à travers des décisions financièrement intenables. Pourquoi dans ce cas ne pas départager les candidats sur une épreuve de karaoké ? N’est-ce pas vers quoi se dirige notre démocratie ?


Sur le web.

Notes :

  1. Par exemple G. Lebon et sa « Psychologie des foules » sont sévèrement critiqués par M. Pagès dans La vie affective des groupes.
  2. Page 48 ; édition Histoire Immédiate/Seuil.