Vous reprendrez bien un peu d’action syndicale ? Allez-y, c’est permis

Bernard Thibault syndicats mafieux CGT

Quand des « chercheurs membres de l’Observatoire de la discrimination et de la répression syndicales » défendent l’amnistie des criminels s’ils ont agi dans le cadre de revendications sociales et syndicales, ils offrent un témoignage poignant de l’idéologie et du déni qui priment en France.

Par Baptiste Créteur.

On savait que la liberté d’expression en France admettait pour limite les contours du prisme socialiste ; on sait désormais que ce prisme étroit laisse sa place à la plus grande bêtise, grâce aux signataires d’une tribune dans Libération, Une «démocratie sociale» qui ne résiste pas à l’épreuve de la répression syndicale : Sophie Béroud, politiste, Université de Lyon 2 ; Thomas Bréda, économiste, London School of Economics ; Jean-Michel Denis, sociologue, Université Paris-Est Marne la Vallée ; Cécile Guillaume, sociologue, Université de Lille 1 ; Karel Yon, sociologue, CNRS; Étienne Penissat, sociologue, CNRS ; Jean-Marie Pernot, politiste, IRES.

Ils tiennent avant tout à faire étalage de leur impressionnante capacité à déformer la réalité pour faire passer les syndicalistes français, ceux-là même qui n’hésitent pas à stocker des armes et détourner l’argent de leur employeur, pour de sympathiques défenseurs des salariés français – quand bien même les syndicats détruiraient l’emploi et les entreprises qui les emploient.

Il ne s’agit pas d’amnistier des criminels mais des salariés qui se sont engagés pour défendre leurs collègues.

Un joli tour de passe-passe sémantique, mais on peut tout à fait envisager les deux à la fois – si tant est qu’on puisse considérer des actes de violence comme des gestes de « défense » et que les perpétrer serve la cause syndicale théorique depuis longtemps oubliée, à savoir la représentation des salariés et la défense de leurs intérêts.

On peut également appeler les voleurs des citoyens qui se sont engagés pour sortir de la pauvreté et pour défendre leur niveau de vie, et sans doute la sémantique parviendra-t-elle également à faire que le viol semble acceptable. Mais il ne le sera jamais. L’égalité devant la loi n’admet pas d’exceptions, pas plus que les droits naturels et imprescriptibles de l’homme.

Ce discours ne doit pas masquer une réalité plus crue : être syndiqué, exercer un mandat syndical, c’est bien souvent faire l’expérience de la répression et de la discrimination. […] Pas étonnant que les salariés évoquent la «peur des représailles» comme principale raison de leur non adhésion à un syndicat (sondage TNS-Sofres, 2008).

La répression et la discrimination seraient plutôt subies par les non syndiqués, qu’on empêche de travailler sans hésiter à recourir à la force, et ceux qui viennent constater les dégâts causés par « ceux qui se sont engagés pour défendre leurs collègues ». Aujourd’hui, les salariés sont nombreux à avoir peur des représailles non pas de leurs employeurs s’ils se syndiquent, mais des syndicats s’ils ne cèdent pas à leurs requêtes parfois éminemment malsaines.

Parce qu’elle contraint le patronat à composer avec les syndicats, la loi de 2008 sur la représentativité syndicale a pu apparaître comme un remède à ces difficultés.

Il est si facile en France de dialoguer avec les syndicats que le terme approprié est « composer » et qu’il faut l’imposer aux chefs d’entreprise par la loi. Les syndicats français sont campés sur des positions nauséabondes et archaïques qui reviennent à lutter contre le capitalisme et à réduire à néant la propriété privée pour mieux s’en saisir.

En tant que chercheurs, nous observons toute une série de pratiques visant à entraver et contrôler l’action syndicale : guérilla juridique contre les syndicats «combatifs», développement du recours à des cabinets experts dans la «gestion des relations sociales», mise en souffrance et sanction des syndicalistes qui osent revendiquer, flicage des syndiqués, résurgence de syndicats «maison», etc.

Il n’y a que quand on est chercheur en France ou écrivain en novlangue qu’on peut qualifier l’action juridique contre des syndicats qui agissent régulièrement au mépris de la loi de « guérilla juridique », diaboliser la délégation du dialogue avec des individus fermés au dialogue et évoquer des faits sans ressentir l’impérieux besoin de démontrer leur réalité et leur pertinence. Il faut aussi être chercheur en France pour considérer les relations entre chefs d’entreprise et syndicats sont par essence conflictuelles et sont une manifestation de la nécessaire lutte des classes ; les syndicats représentent à peine 5% des salariés français, et ce n’est sans doute pas la faute du patronat.

Parce que l’État fait mine d’ignorer ce problème public, la Fondation Copernic, la CFTC, la CGT, FO, la FSU, Solidaires, ainsi que le Syndicat des Avocats de France et le Syndicat de la Magistrature, avec l’appui de nombreux chercheurs et de personnalités qualifiées, ont décidé de créer un Observatoire de la discrimination et de la répression syndicales. Il s’agit de rendre visible un problème largement ignoré par la statistique publique, rarement pris en compte par les études menées sur les relations professionnelles, voire purement et simplement occulté ou nié par le patronat. Au delà de la mise à jour et de la dénonciation de pratiques patronales anti-syndicales, l’enjeu est de produire l’information la plus complète possible dans ce domaine.

Un observatoire de plus, dont la création ne s’accompagne étrangement pas de celle d’un Observatoire de la discrimination et de la répression commises par les syndicats. Que le chercheur se rassure : de nombreux problèmes sont ignorés par la statistique publique, ainsi que par la presse et, plus grave, par les représentants du peuple, au nombre desquels figure notamment la dette de l’État qui rend l’enjeu des luttes syndicales plus que minable.

Il serait bon de mettre à jour et dénoncer les pratiques syndicales anti-patronales, et anti-entreprise. Elles sont nombreuses et, grâce à une proposition de loi déjà acceptée par le Sénat, seront probablement amnistiées, tout simplement. On apprend dans le Nouvel Observateur qu’il faut faire des compromis sur les principes fondateurs du pays.

La porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, avait assuré que le gouvernement tenterait de trouver un « équilibre » entre « droit syndical » et « respect de la légalité républicaine ».

L’équilibre entre droit syndical et respect des droits naturels et imprescriptibles de l’homme est simple. Des droits imprescriptibles n’admettent ni exceptions, ni compromis. Envisager de trouver entre eux et quelque autre principe que ce soit, c’est avouer qu’on ne comprend ou n’admet pas leur caractère « imprescriptible ».

Il est effarant de constater qu’une loi instaurant une inégalité des citoyens devant la loi selon leurs motivations et le contexte puisse être votée par les représentants du peuple français. Les sénateurs remettent en cause l’État de droit, habitués qu’ils sont à jouir de nombreux privilèges et passe-droits qu’ils souhaitent aujourd’hui étendre aux syndicalistes. Après tout, les syndicalistes aussi préfèrent le pouvoir à la liberté et souhaitent dans leur majorité vivre aux crochets du reste du pays et lui imposer leurs décisions ; faire cause commune s’impose comme une évidence.

Les signataires de cette tribune en faveur de l’amnistie des syndicalistes hors-la-loi et les sénateurs qui l’ont votée signent par là leur adhésion à une idéologie qui sacrifie ouvertement les droits individuels au profit du règne de la force. Ces droits sont inaliénables, et on ne peut y renoncer pour soi-même – bien que certains soient apparemment prêts à le faire ; que des représentants du peuple les lui enlèvent n’est qu’un signe de plus que la France prend le chemin du totalitarisme.