Renault : moins d’investissements en France, conseils aux syndicats

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Les syndicats français font aujourd’hui un affligeant constat : les investissements se font partout, sauf en France. Au cas où ils se demanderaient pourquoi, voici une petite explication.

Les syndicats français font aujourd’hui un affligeant constat : les investissements se font partout, sauf en France. Au cas où ils se demanderaient pourquoi, voici une petite explication.

Par Baptiste Créteur.

Même si Arnaud Montebourg semble se satisfaire des 7 500 suppressions d’emplois annoncées par Renault, ce n’est pas le cas des syndicats FO, CFDT et CGT, qui déplorent un fait qui les touche directement : «On investit en Russie, au Maroc, au Venezuela… partout, sauf en France» :

Cela ne m’étonne pas. C’est un alignement sur PSA, commente le syndicaliste dans la foulée. Tous les investissements se font à l’étranger. La direction a communiqué, il y a trois jours, sur un nouveau modèle crossover Captur : il sera produit en Espagne. On investit en Russie, au Maroc, au Venezuela… partout, sauf en France.

Patrick Monange, Force Ouvrière, déplore non seulement les investissements à l’étranger plutôt qu’en France de son entreprise, qui n’est pas la seule à faire ce choix. Il attribue cet état de fait au dirigisme technocratique français, source d’une politique industrielle consternante :

Pour les deux collègues, au-delà de l’aspect social, tout découle d’une politique industrielle consternante, d’orientations prises il y a plusieurs années, comme l’engagement vers la voiture électrique. Et de renvoyer le problème vers l’État. «Ce n’est pas du niveau de la contestation syndicale de base, poursuit Patrick Monange. Il faut qu’une enquête parlementaire se penche sur ces questions.»

Comme si la solution au dirigisme était une nouvelle intervention de l’État, la « contestation syndicale de base » ne suffisant plus. Face à de tels enjeux, le syndicaliste est un peu perdu.

Le syndicaliste parle d’un véritable dilemme pour les représentants des salariés : «Est-ce qu’on se bat pour ceux qui vont partir ou pour ceux qui vont rester ?»

La question est légitime. On sait que les syndicats français sont le meilleur rempart contre l’emploi ; jusque-là, ils protégeaient les avantages des salariés en tenant les chômeurs à l’écart. Mais qui protéger quand les employés actuels deviennent chômeurs ? Sans vraiment trancher, les syndicalistes ont déjà élaboré un plan d’action constructif :

Philippe Velu attend l’évolution des négociations : «J’espère qu’on va avoir des contreparties pour les salariés. On verra après si on s’engage sur un accord compétitivité emploi.»

C’est une évidence : il faut d’abord protéger les quelques salariés menacés à court terme ; l’intérêt à long terme de l’ensemble d’entre eux passe ensuite. Surtout, il faut que le chantage reste à sens unique, comme le rappelle Alain Tailleur, CGT :

Les projets industriels pour les quatre ans à venir sont connus, mais pas au-delà : la Clio à Flins (Yvelines), le mini-utilitaire à Sandouville… «C’est dans les mois qui viennent qu’on décidera des projets qui seront lancés dans quatre ans. Or, la direction fait du chantage là-dessus en disant : « Si, avec un accord, on rend les usines françaises compétitives, peut-être pourra-t-on leur affecter un nouveau projet. »»

La direction fait un chantage honteux en rappelant que pour que des projets soient lancés en France plutôt qu’ailleurs, il faut qu’ils soient compétitifs. En demandant des contreparties pour les salariés avant de réfléchir au moindre accord, les syndicats ne font que protéger l’emploi et poser leurs conditions pour un dialogue dépassionné. Dépassionné, constructif, des mots à retenir quand on parle de la CGT désormais.

À Flins, Ali Kaya, de la CGT, a d’abord un premier mot spontané : «Révolté !» Le délégué syndical a fait un calcul comparatif rapide des 7 500 suppressions de postes : «C’est comme si on fermait deux sites comme Aulnay.» Depuis quatorze ans non-stop, Renault enregistre des profits, explique-t-il, poursuivant : «Cette histoire d’accords compétitivité emploi, qui sont aussi négociés en Turquie et au Maroc, c’est du chantage. C’est la feuille de vigne pour maintenir des profits derrière. La crise a bon dos.» Deux appels à la grève, le 12 décembre et jeudi dernier, ont été suivis par un millier de grévistes. «Dans cet accord, on nous dit : « Il faut travailler plus parce qu’on vend moins de voitures ! »» Un mot d’ordre de grève a été lancé pour mardi, à Flins, et également sur d’autres sites. «On est décidé à se battre, quitte à paralyser la production.»

Partout dans le monde, les entreprises font un chantage ignoble avec les gouvernements et les salariés pour maintenir les profits. Pour lutter contre cette inacceptable situation, les syndicats proposent de paralyser la production. Apparemment, ils ont compris que les entreprises n’investissaient plus en France, mais sont incapables de proposer des solutions pour le retour de l’investissement, de la production et de l’emploi en France, tout aussi incapables d’ailleurs que le ministre du redressement productif Arnaud Montebourg.

Leur discours démontre une incompréhension ou une méconnaissance d’un fait : dans un système capitaliste, une entreprise a pour premier objectif de maximiser son profit. Que cela plaise ou non à ceux qui sont aussi prompts à dénoncer l’argent qu’à le dépenser, une entreprise fera son possible pour ce faire ; ce qu’on appelle « compétitivité », c’est la capacité, pour une même activité, de dégager du profit. Il ne reste que deux options pour sauver l’emploi : trouver un système meilleur que le capitalisme ou en accepter les règles et en tirer parti.

S’ils veulent se battre pour un modèle alternatif au capitalisme, nos amis syndicalistes pourraient se donner les moyens de leurs ambitions et aller vivre dans un pays plus en phase avec leurs valeurs – je ne pense pas que les Coréens du Nord, réputés fort sympathiques et très ouverts, refusent cet apport inespéré de la main-d’œuvre surcompétente et qualifiée qui compose les bataillons de FO, de la CGT et de la CFDT.

En l’absence d’un meilleur système, accepter les règles du capitalisme est en réalité la seule option. C’est celle que les syndicalistes français refusent pourtant de voir, ou qu’ils voient mais dont ils ne veulent pas. Afin de leur épargner la lecture d’ouvrages qui pourraient à jamais les traumatiser, voici quelques règles simples qu’ils seraient fort avisés d’intégrer.

Si la mission qu’ils se donnent est de favoriser l’emploi à long terme, alors ils se doivent de favoriser la croissance. Elle nécessite un environnement stable, dans lequel le droit prévaut et offre une lisibilité aux investissements futurs. Ils doivent également comprendre qu’empêcher la destruction de certains emplois nuit à la création des emplois qui auraient pu les remplacer. Le processus de destruction créatrice accompagne nécessairement l’innovation. Protéger les emplois actuels, c’est détruire dans l’œuf les emplois futurs.

L’innovation, en plus de créer des emplois, rend le travail plus productif ; elle permet d’améliorer les conditions de travail ainsi que le pouvoir d’achat. Un ouvrier a un meilleur niveau de vie aujourd’hui qu’il y a 150 ans et travaille dans des conditions moins pénibles – ce, grâce au capitalisme, au progrès technique, à l’innovation.

Les syndicats, s’ils acceptent de raisonner à long terme et d’embrasser les principes du capitalisme dont ils ont tant à espérer, devront changer leur façon de fonctionner, mais aussi leur mission. Ils ne sont pas chargés de défendre les intérêts des salariés contre ceux des actionnaires ; ils ont la responsabilité d’accompagner les actionnaires pour permettre à l’entreprise de faire plus de profits – en s’adaptant à la conjoncture quand cela est nécessaire – pour améliorer les performances de l’entreprise et favoriser la création d’emplois plus productifs, mieux payés et moins pénibles, mais pas seulement. Les salariés font partie de l’entreprise ; leurs intérêts ne peuvent pas être antinomiques.

Ils ont aussi la responsabilité de représenter les salariés – ils en représentent aujourd’hui moins de 5% – et les accompagner. Ce n’est pas en voulant adapter la réalité à leur prisme d’analyse qu’ils favoriseront l’emploi. Pour leur éviter des efforts inutiles et des mutineries tragiques, ils doivent comprendre qu’à la fin, la réalité gagne toujours ; on peut éluder la réalité, mais pas les conséquences de l’élusion de la réalité. Ce n’est pas en encourageant les salariés à faire grève avant toute négociation et en s’inscrivant dans un rapport de force – où ils sont d’ailleurs les seuls à recourir à la force – qu’ils les inciteront à se former, progresser, s’améliorer pour conserver leur emploi, en trouver un autre ou en créer de nouveaux.

La compétitivité n’est pas uniquement une question de salaire ; elle est principalement une question de productivité par rapport au coût du travail. S’ils ne veulent pas voir les salaires baisser ou le nombre d’emplois détruits augmenter car plus assez rentables, ils devraient faire en sorte que la productivité augmente et que le coût du travail diminue. Si ce n’est pas par une baisse des salaires, la diminution du coût du travail passera pour une diminution des prélèvements, donc de la dépense publique.

C’est en acceptant les principes du capitalisme que les syndicats pourront défendre les salariés « qui vont partir, ceux qui vont rester » et ceux qui aimeraient le devenir. Leur attitude face aux nombreux plans sociaux et destructions d’emplois et à l’inéluctable austérité à venir révèlera le choix qu’auront fait les syndicats entre défendre les intérêts des salariés et défendre leurs intérêts propres.