L’inexorable marche de la destruction créatrice

Publié Par Contrepoints, le dans Économie générale

Tant que les États-Unis restent eux-mêmes, ils accueilleront le chaos désordonné, qui n’est pas vraiment le désordre, mais plutôt ce que Postrel appelle « un ordre imprévisible, spontané, et toujours mouvant ». Les coordinateurs professionnels, c’est-à-dire les administrations, sont estomaqués. Tant mieux.

Par George Will.

Un autre exemple de destruction créatrice, Steve Jobs et l’iPad

Dans un mouvement de repli, la holding Sears commence à brader ses magasins (Le Wall Street Journal, le 24 février).

Retraite ne signifie pas abandon. Mais quand même…

En 1886, une cargaison de montres à 25$ d’un joaillier de Chicago a été refusée par le destinataire à Redwood Falls, Minnesota. Le joaillier a proposé de vendre la marchandise ne pouvant être délivrée à 12$ pièce à un agent de la station de chemin de fer, qui pourrait ensuite les vendre à d’autres agents, dont le nombre s’élevait à plus de 20 000. Ce que l’agent, Richard Warren Sears, 23 ans, a fait.

Bientôt, son entreprise de montres était en plein essor, il cessa alors de travailler sur les chemins de fer, déménagea à Minneapolis, puis rapidement au centre des chemins de fer du pays, à Chicago. Il y rencontra en 1887 Alvah Curtis Roebuck, un horloger et imprimeur. La vie rurale et le commerce de détail étaient sur le point de changer.

Comme feu Daniel Boorstin l’expliqua dans « Les Américains : l’expérience démocratique », Sears et Roebuck étaient sur le chemin tracé par Aaron Montgomery Ward. Après quelques années en tant que vendeur en magasin d’articles de mode dans l’Ouest rural, en 1872, l’année suivant l’incendie de Chicago, Ward, alors âgé de 29 ans, a loué un grenier d’environ 16 m² au-dessus d’une pension pour chevaux, et a lancé son entreprise de vente par correspondance. En deux ans, sa simple feuille tarifaire est devenue une brochure de 8 pages, puis un catalogue de 72 pages, avec des gravures illustrant la plupart des articles. Le catalogue de 240 pages de 1884 listait presque 10 000 objets.

Jusqu’alors, les marchandises que la plupart des Américains achetaient – les choses qu’ils ne pouvaient faire pour eux-mêmes – étaient des articles qu’ils pouvaient manipuler et examiner, vendus par des personnes qu’ils connaissaient. Dorénavant, ils étaient incités à acheter des biens sans les voir, provenant de distants étrangers.

Le nom Sears, Roebuck and Co. est apparu en 1893, et le catalogue était la devanture, le comptoir et le vendeur de l’entreprise. Le Big Book (« gros livre ») – dès 1894 le catalogue avait plus de 500 pages – est devenu le second dans la vie des américains juste devant le Good Book.

Dès 1903, Sears possédait sa propre imprimerie. Il y avait 1 million d’exemplaires du catalogue du printemps 1904, 2 millions l’année suivante, et plus de 3 millions pour le catalogue d’automne 1907. Tout ceci dépendait du gouvernement et de son mode de LGR des bureaux de poste – Livraisons Gratuites en milieu Rural.

Vers le milieu du 20ème siècle, Sears, Roebuck and Co. était connu à la ville comme le plus grand détaillant du pays, avec des magasins qui ont structuré les centres de nombreuses villes. Mais à Bentonville, en Arkansas, Sam Walton a eu l’idée de plus grands magasins en périphérie des villes. Sears est devenu une victime de la révolution de la vente au détail de Wal-Mart.

De nos jours, les nouvelles mères s’inscrivent à Amazon Mom pour se faire livrer régulièrement des couches. C’est la transformation du XXIe siècle d’une innovation dans le commerce à longue distance qui a débuté dans le Chicago du XIXe siècle.

La destruction créatrice se poursuit à l’ère numérique. Après 244 ans, la première publication ayant eu lieu cinq ans avant la Tea Party de Boston de 1773, l’Encyclopaedia Britannica sera désormais uniquement disponible sous forme numérique, alors qu’elle essaye de rattraper les sites Web de référence tels Google et Wikipedia. Une autre victime du numérique a oublié qu’elle vendait la préservation des souvenirs, aussi connue sous le nom de « Moments Kodak », et non pas du film.

Les États-Unis sont maintenant divisés entre ceux qui trouvent ce retournement social troublant et ceux qui le trouvent grisant. Ce qu’a postulé Virginia Postrel en 1998 dans « L’avenir et ses ennemis : le conflit croissant sur la créativité, l’entreprise et le progrès », le meilleur livre pour sortir le pays de ses ruineuses envies pour la propreté, est encore plus vrai maintenant. De nos jours, le conflit politique et culturel principal réside, selon Postrel, entre les gens, étiquetés à tort « progressistes », qui ont soif de statu quo social, et ceux, paradoxalement appelés conservateurs, qui accueillent le changement perpétuel de la société par le dynamisme.

Les adeptes du statu quo voient Borders succomber aux livres électroniques (et à Amazon) et déplorent la disparition des choses familières. Les dynamistes disent : détendez-vous, la lecture est en plein essor. En 2001, l’iPod est apparu et les magasins comme Tower Records (NdC : chaîne de magasins de musique disparue en 2006 aux États-Unis) ont alors disparu. À qui manquent-ils ?

Théodore Roosevelt, le premier président progressiste des États-Unis, pensait qu’il était du devoir du gouvernement de « regarder vers l’avenir et de planifier le bon type de civilisation ». Théodore Roosevelt a regardé vers l’avenir et a vu une « famine de bois » causée par l’appétit féroce des chemins de fer pour les traverses qui alors pourrissaient. Il n’avait pas prédit le créosote, qui préserve les traverses. Imaginez toutes les choses que les planificateurs gouvernementaux ne peuvent anticiper lorsque, dans leur arrogance typique, ils essayent d’imposer leurs rêves d’immobilisme pour le bon type d’avenir.

Tant que les États-Unis restent eux-mêmes, ils accueilleront le chaos désordonné, qui n’est pas vraiment le désordre, mais plutôt ce que Postrel appelle « un ordre imprévisible, spontané, et toujours mouvant, un canevas créé par des millions de décisions indépendantes non coordonnées ». Les coordinateurs professionnels, c’est-à-dire les administrations, sont estomaqués. Tant mieux.


Article original
. Traduction : éclipse pour Contrepoints.

Tout sur la destruction créatrice.

  1. Il n’a pas créé le PC

  2. « destruction créatrice », je n’aime pas cette expression. Elle sous-entend que la destruction engendre la création alors que c’est l’inverse. C’est la création qui engendre par la suite la destruction de ce qui est moins efficace. Ne serait-il pas plus juste de dire « la création destructrice » ?

Les commentaires sont fermés.