OGM et pseudo-science, un mauvais mélange

OGM Nouvel Obs

Le cocktail de parti-pris, d’auto-promotion et d’errements scientifiques dont Gilles-Éric Seralini s’est rendu responsable aura fait plus de dégâts aux adversaires de la multinationale Monsanto que tout ce qu’elle aurait pu entreprendre.

Le cocktail de parti-pris, d’auto-promotion et d’errements scientifiques dont Gilles-Éric Seralini s’est rendu responsable aura fait plus de dégâts aux adversaires de la multinationale Monsanto que tout ce qu’elle aurait pu entreprendre.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

L’affaire commencée il y a quelques semaines avec l’étude-choc du professeur de biologie moléculaire Gilles-Éric Seralini semble arriver à sa fin, avec le rejet formel de ses conclusions par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) jeudi dernier – information guère reprise dans la presse locale, pour les raisons que l’on devine.

Les scientifiques de l’EFSA ne sont pas tendres envers le chercheur et son équipe :

L’article est d’une qualité scientifique insuffisante pour être considéré valide pour l’évaluation des risques (…) La conception, le système de rapport des données et l’analyse de l’étude, tels que présentés dans le document, sont inadéquats.

Les nombreuses questions relatives à la conception et à la méthodologie de l’étude telles que décrites dans l’article impliquent qu’aucune conclusion ne peut être tirée au sujet de l’occurrence des tumeurs chez les rats testés.

L’EFSA ne ferme pas complètement la porte au chercheur-militant, demandant des informations supplémentaires quant au protocole de recherche employé par l’équipe du laboratoire CRIIGEN pour lui permettre d’acquérir la compréhension la plus complète possible de l’étude. Le professeur Bergman, qui a dirigé les travaux de l’EFSA, explique avec diplomatie :

Lorsqu’on réalise une étude, il est essentiel de s’assurer qu’un cadre approprié soit mis en place. Si on a clairement défini ses objectifs et qu’on a établi une conception et une méthodologie appropriées, on constitue une base solide à partir de laquelle des données précises et des conclusions valides peuvent être générées. Sans ces éléments, il est peu probable qu’une étude se révèle fiable, valide et de bonne qualité.

Hélas, M. Séralini ne l’entend pas de cette oreille. Ayant d’ores et déjà annoncé qu’il refuserait d’obtempérer, la crédibilité de ses travaux est désormais scellée aux yeux du monde scientifique. La recherche ne peut se faire que dans des conditions de transparence adéquates.

M. Séralini motive son refus par une n-ième diatribe contre la « corruption » et le « biais pro-OGM » des instances gouvernementales (dont on voit en effet la démonstration chaque jour, au vu des surfaces OGM cultivées en Europe…) une argumentation qui sonnera avec délice aux oreilles conquises des militants anti-OGM. Mais le fait est que le « secret » autour de ses travaux (tout relatif, puisqu’il était suivi par une équipe de télévision de France 5 !) est aussi un moyen bien commode de voiler les faiblesses patentes de son protocole de recherche, de son analyse biaisée des résultats et, pour tout dire, de son manque de méthode scientifique.

À entendre son auteur, l’étude est tout simplement parfaite et il est impossible d’émettre la plus petite réserve quant à son article sans être plus ou moins contrôlé par Monsanto. On peut bien sûr clamer que tous ceux qui émettent la moindre critique sont des agents à la solde de la multinationale, mais une telle ligne de défense, à la longue, relève plus de la psychiatrie que de la controverse scientifique. Le plus amusant est sans doute d’entendre M. Séralini disqualifier par avance toute contre-étude venant de sources qu’il juge touchée par des conflits d’intérêts alors que lui-même est tout sauf neutre : si l’individu appliquait à lui-même les critères qu’il préconise pour autrui, il serait amené à rejeter sa propre expérimentation sans autre forme de procès !

Mais revenons à la publication proprement dite.

Outre son analyse statistique défaillante et son utilisation d’une espèce de rat ayant une tendance naturelle à développer quoi qu’il arrive des cancers à long terme – trait connu depuis trente ans – il semble de plus en plus plausible que les conclusions du professeur Séralini ne soient pas juste le fourvoiement d’un chercheur avide de tirer des enseignements conformes à ses vues, mais le résultat d’une étude soigneusement planifiée pour les fabriquer.

En effet, en gardant exactement les mêmes moyens financiers et le même protocole scientifique, M. Séralini n’aurait eu aucun mal à faire en sorte que son étude soit statistiquement inattaquable. Au lieu de répartir ses 200 rats selon chaque sexe et de les subdiviser en 10 groupes de 10 (soit, groupe témoin, groupes soumis à 11%/22%/33% de maïs au Roundup, soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM, et finalement soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM au Roundup), il aurait suffit de tester moins de variables à la fois et de faire des groupes témoins plus grands, de façon à réduire le facteur d’incertitude.

On aurait pu imaginer par exemple qu’il y ait pour chaque sexe 50 rats témoins et 50 rats soumis au « pire maïs possible », comme les 33% de maïs OGM assaisonné d’herbicide Roundup infligé par le CRIIGEN à ses animaux de laboratoire. Cela n’aurait pas coûté plus cher. Si le groupe affecté avait montré une probabilité statistique significative de développer davantage de cancers à long terme par rapport au groupe témoin – et on aurait pu s’y attendre pour le régime alimentaire « le plus affreux » – l’équipe du CRIIGEN aurait remporté son pari haut la main, avec des statistiques valables car portant sur une population significative. Mieux encore, la recherche d’effets éventuels pour des doses moindres aurait mobilisé d’autres chercheurs pendant des années. Tout ça de gagné pour les anti-OGM !

Mais M. Séralini opéra d’une toute autre façon. En multipliant les échantillons de petites tailles et donc l’imprécision de ses statistiques, le suivi d’une race de rats sujette à cancer garantissait au professeur que certains lots finiraient par développer une pathologie. Il lui suffisait ensuite de choisir soigneusement les sous-groupes plus malades que le groupe témoin pour tirer triomphalement la sonnette d’alarme – même si l’ensemble livrait en fait des résultats complètement aberrants, comme une meilleure survie pour des taux d’exposition plus élevés, ou des rats mâles survivant mieux avec un régime arrosé d’herbicide toxique !

L’aspect le plus étonnant de l’article de M. Séralini n’est peut-être pas dans son contenu, mais qu’une revue scientifique réputée sérieuse ait accepté de le publier. Cela en dit long sur les errements du processus de relecture… Errements qui n’ont d’ailleurs rien de nouveau. L’article sur la fameuse « mémoire de l’eau » a bien été publié dans Nature !

Au-delà d’une manipulation statistique confinant à l’escroquerie, l’agronome Philippe Stoop résume bien où se situe désormais le problème :

M. Séralini ne fait pas mystère de son militantisme anti-OGM et anti Roundup, et il est humain qu’il essaie de tirer les résultats de ses expériences dans le sens qui l’arrange. Normalement, c’est aux comités de lecture des revues que devrait revenir le devoir d’objectivité. Les questions posées par cette publication débordent donc largement du cas personnel de Séralini, et devraient interroger l’ensemble de la communauté scientifique:

– Comment peut-on accepter une publication qui ne présente aucune analyse statistique pour son résultat majeur, ici la mortalité des rats nourris aux OGM ?

– Que font dans un article scientifique les 3 photos de rats porteurs de tumeurs, comme par hasard tous issus de lots traités, alors que ce type de tumeurs est commun chez cette souche de rats ?

– Cette étude a été financée par le CRIIGEN, association notoirement anti-OGM, et par des chaînes de la grande distribution communiquant massivement sur leur soutien à l’agriculture bio et aux produits sans OGM. En soi, ce n’est pas critiquable, mais comment se fait-il que les revues acceptent que les auteurs se déclarent exempts de tout conflit d’intérêt ?

Au-delà des critiques que l’on peut adresser aux auteurs, cet article pose donc une fois de plus la question du laxisme surprenant des comités de lecture de certaines revues scientifiques, vis-à-vis des « lanceurs d’alerte » qui prolifèrent dans la zone grise entre science et militantisme pseudo-scientifique.

L’étude-choc de Gilles-Éric Seralini est bien partie pour rejoindre les poubelles de la Junk Science, mais la question de fonds concerne désormais bien le processus de publication lui-même. La notion est essentielle à cause du prestige dont peuvent se prévaloir des chercheurs « publiés » avec un papier dénué de valeur scientifique. Des accidents surviennent, certes, mais quand l’objet du litige sert à promouvoir un livre, un documentaire et une campagne médiatique idéologiquement engagée, cela fait quand même désordre.

Je ne suis pas militant anti-OGM mais si je l’étais, je pense que j’en voudrais au professeur Séralini. Il a offert au mouvement une étude (croyait-on) validée par la science, et si conforme aux thèses défendues que tout un chacun s’est empressé de la reprendre sans la moindre étincelle d’esprit critique. Maintenant que la baudruche éclate, le retour de flammes est dévastateur. La faible caution scientifique dont pouvait encore se prévaloir le mouvement anti-OGM est en miettes.

La traversée du désert pourrait durer longtemps, à supposer qu’elle s’achève un jour. N’oublions pas qu’une partie non négligeable des militants anti-OGM continuera de présenter fièrement l’étude de Gilles-Éric Seralini, de la défendre et de plaider en sa faveur envers et contre tout. Quelle meilleure façon de passer pour des imbéciles ! Cette posture empêchera toute restauration d’une crédibilité scientifique du mouvement, peut-être pour des années.

Je ne suis pas employé de Monsanto non plus mais si je l’étais, je pense que j’enverrais une carte de félicitation au professeur Séralini… Le cocktail de parti-pris, d’auto-promotion et d’errements scientifiques dont il s’est rendu responsable aura fait plus de dégâts aux adversaires de la multinationale que tout ce qu’elle aurait pu entreprendre. Et ce, sans qu’il lui en coûte le moindre centime.

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