Manuel Valls et la « retenue » des étrangers en situation irrégulière : vers un régime juridique dérogatoire

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La « retenue » de douze heures pour les étrangers en situation irrégulière proposée par Manuel Valls prend toutes les apparences d’une cote mal taillée : entre la garde à vue de 24 heures désormais interdite, et la vérification d’identité de 4 heures considérée comme trop courte, on crée une procédure ad hoc, réservée aux étrangers.

La « retenue » de douze heures pour les étrangers en situation irrégulière proposée par Manuel Valls prend toutes les apparences d’une cote mal taillée : entre la garde à vue de 24 heures désormais interdite, et la vérification d’identité de 4 heures considérée comme trop courte, on crée une procédure ad hoc, réservée aux étrangers.

Par Roseline Letteron.

Manuel Valls à l’assemblée nationale.

Le ministre de l’intérieur, M. Manuel Valls, vient d’employer le terme « retenue » pour suggérer une nouvelle forme de maintien dans les locaux de la police ou de la gendarmerie des étrangers en situation irrégulière. Cette « retenue », qui ne pourrait dépasser une douzaine d’heures, permettrait d’organiser concrètement leur éloignement, ou, le cas échéant, leur placement dans un centre de rétention administrative. En clair, l’étranger en situation irrégulière passerait de la « retenue » à la « rétention », avant d’être renvoyé chez lui.

Un problème immédiat

La proposition du ministre vise à résoudre un problème très immédiat. On se souvient que la Cour de cassation a rendu, le 5 juin 2012, une décision estimant que l’utilisation de la garde à vue à l’encontre des étrangers en situation irrégulière n’est pas conforme à la directive « retour » du 16 décembre 2008. Le délit de maintien irrégulier sur le territoire n’est en effet constitué qu’une fois que l’étranger a refusé de se plier à une décision d’éloignement. Il ne peut donc être placé en garde à vue avant que cette décision ait été prise, puisqu’il n’a pas encore commis d’infraction pénale.

Après cette fracassante décision, les autorités de police se sont trouvées dans une situation bien difficile. La seule procédure à leur disposition pour garder un étranger en situation irrégulière dans leurs locaux était celle de la vérification d’identité. La loi prévoit cependant que l’atteinte à la liberté d’aller et venir, dans ce cas, ne peut dépasser la durée strictement nécessaire à l’établissement de l’identité, au maximum quatre heures. C’est trop peu, disent les forces de l’ordre, pour obtenir des informations sur la situation juridique de l’intéressé, surtout lorsqu’il refuse de communiquer son identité, voire son pays d’origine.

La « retenue » de douze heures prend alors toutes les apparences d’une cote mal taillée. Entre la garde à vue de vingt quatre heures désormais interdite, et la vérification d’identité de quatre heures considérée comme trop courte, on crée une procédure ad hoc, réservée aux étrangers en situation irrégulière. On coupe la poire en deux, et on choisit une immobilisation d’une douzaine d’heures.

Le terme de « retenue » est alors choisi, précisément parce que le droit commun ne l’emploie jamais. Impossible en effet d’invoquer une « rétention », puisque les étrangers en situation irrégulière peuvent déjà être placés dans des « centres de rétention », le temps d’organiser concrètement leur départ. Impossible d’employer la notion de « garde à vue », déjà sanctionnée par la Cour de cassation. Impossible enfin de parler « d’internement », qui renvoie à l’idée d’un emprisonnement administratif, effectué en dehors de tout contrôle juridictionnel.

Vers un droit dérogatoire

Conformément à l’article 34 de la Constitution, cette nouvelle procédure se traduira par le dépôt d’un projet de loi, dès lors qu’elle implique une atteinte à la liberté de circulation. Les débats parlementaires conduiront probablement à la mise en place d’une procédure nouvelle, sans doute placée sous le contrôle du juge. Il n’en demeure pas moins que cette réforme s’analyse comme une nouvelle pierre apportée à la construction d’un droit des étrangers parfaitement dérogatoire au droit commun. Il a de plus en plus ses règles propres, ses spécialistes, ses débats. Il cultive une place à part, ignorant peut être qu’une politique d’intégration impose aussi une intégration juridique, le sentiment d’appartenir à une même communauté soumise au même droit.

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