« Pour réduire le CO2, nous n’avons le choix qu’entre le nucléaire et la récession »

Samuele Furfari

Pour lutter au mieux contre les émissions de CO2, la meilleure façon est de recourir à l’efficacité énergétique

Devant « un changement de paradigme énergétique », les énergies renouvelables ne peuvent pas survivre sans les subsides publics. Et les chiffres montrent de manière univoque que les émissions de CO2 n’ont pas chuté malgré le développement fulgurant des énergies renouvelables dans certains pays. Pour lutter au mieux contre les émissions de CO2, la meilleure façon est de recourir à l’efficacité énergétique. C’est le propos du professeur de géopolitique de l’énergie, Samuele Furfari. Interview.

— Samuele Furfari, en tant que professeur de géopolitique de l’énergie vous êtes un expert reconnu en matière énergétique. Certains producteurs de gaz ont décidé d’augmenter leurs tarifs en réponse à la décision du gouvernement belge de geler les prix. Alors qu’on nous dit que le prix du gaz chute aux U.S.A. Qu’est-ce que cette polémique vous inspire ?

Pour répondre valablement à votre question il faut faire un retour en arrière. Il y a moins d’une dizaine d’années, on pensait que l’Europe aurait besoin du gaz russe pour garantir son avenir énergétique. On a pensé au début de ce siècle que nous n’aurons jamais assez de gaz naturel pour satisfaire notre demande croissante, malgré notre volonté affichée de réduire les émissions de CO2. Afin d’assurer notre approvisionnement énergétique, rien qu’en 2006, E.On, ENI, GDF, Gasnuie, OMV et l’entreprise danoise spécialisée dans l’éolien Dong ont chacune signé avec le géant Gazprom des contrats pour des livraisons de millions de m³ de gaz naturel russe. Convaincus qu’il y avait peu de gaz dans le monde, les chefs d’État ou premiers ministres des pays de ces entreprises ont accompagné leur champion national lors de la signature en présence de Vladimir Poutine afin de montrer à leurs concitoyens qu’ils s’occupaient bien de l’avenir énergétique de leur pays. À la même époque, la Commission s’évertuait à dire que l’on devrait « parler d’une seule voix », mais les États membres ont préféré agir pour leur propre compte.

Résultat ? Aujourd’hui, nous sommes pieds et poings liés avec l’entreprise russe pour une vingtaine d’années avec des contrats take or pay. Qu’on le veuille ou non, les consommateurs de ces pays devront payer ce gaz, même si on ne le prélève pas ! Or, les prix de livraison de ces contrats sont indexés sur base de formules commerciales gardées secrètes, mais qui font très probablement référence au prix du pétrole brut. Comme celui-ci augmente sur les marchés internationaux, le prix du gaz que nous sommes obligés d’acheter en Russie augmente.

Personne n’avait prévu la révolution qui est en cours aux U.S.A. Ils ont développé une technique pour produire le gaz de marne, improprement appelé gaz de schiste. De sorte que le prix du gaz aux U.S.A. est à présent de 2$/MBtu alors qu’il est en Europe de l’ordre de 12-14 $/MBtu. Là, ils n’avaient pas de contrat take or pay et ils ont trouvé une autre solution bien plus économique pour produire la même molécule. En France, à cause de ces contrats signés sous la panique du manque de gaz, et pour ne pas avoir d’ennuis avec les écologistes, l’ensemble de la classe politique a préféré faire croire que cela risque de polluer les nappes phréatiques. La Commission européenne a publié un rapport qui indique que la législation européenne en place est suffisante pour couvrir tous les aspects environnementaux de cette nouvelle forme de production du gaz naturel. Cela me semble être suffisamment clair que pour ne pas continuer à faire peur…

Première conclusion : la panique est mauvaise conseillère. Deuxième conclusion : la technologie nous réservera toujours des surprises. Troisième conclusion : il est aisé de se faire passer pour des écologistes.

— Le gaz naturel, selon vous, sera l’énergie du XXIe siècle. Paradoxal, non, alors que l’on ne cesse de nous présenter les énergies renouvelables comme la solution à nos problèmes d’approvisionnement et de pollution ?

Dans la vie, ce sont les faits qui comptent et non les intentions. En 1975, toujours parce qu’on pensait que l’on n’avait pas assez de gaz, la Communauté européenne – comme on l’appelait alors – avait adopté une directive interdisant la consommation de gaz naturel en centrales électriques. Il a fallu attendre 1991 pour lever cette interdiction. Aujourd’hui, l’Agence internationale de l’énergie nous annonce que dans le monde il y a des réserves de gaz naturel équivalentes à 250 années de consommation. En 1980, le Conseil européen adoptait une résolution qui prévoyait que pour 1990, 75% de l’électricité devait être produite à partir du charbon et du nucléaire. Oser répéter cet objectif aujourd’hui serait un suicide politique.

Ces deux exemples montrent que l’on peut avoir les meilleures intentions, ce qui compte c’est la disponibilité des ressources, la disponibilité des technologies et le prix de revient. Le reste n’est que lip-service comme disent les anglais. Or pour le gaz naturel ces trois conditions sont réunies : réserves abondantes, centrales TGV fiables, modulaires et compétitives, et prix de revient intéressant, malgré les contrats take or pay dont on vient de parler. Alors imaginez-vous, si on se fournit sur le marché spot qui a subi une dégringolade à cause de ce qui se passe aux U.S.A. ! Devant ce qu’on peut appeler « un changement de paradigme énergétique », les énergies renouvelables ne peuvent pas survivre sans les subsides publics.

— Couvrir nos champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques est donc, actuellement, un non-sens économique ?

Ce n’est pas une question d’opinion. Mais ce que font actuellement les gouvernements en révisant massivement – parfois avec effet rétroactif – les mécanismes nationaux ou régionaux de soutien à la production d’électricité d’origine renouvelable, est de nature à éclairer chacun afin de répondre à votre question. Et comme la crise grecque a démontré que les caisses des États sont vides, on voit mal comment ces mécanismes pourront être durables. Je crains que les effets d’aubaine terminés, les faillites vont se multiplier. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas des niches de production d’énergie renouvelable rentables, ou presque rentables, notamment pour générer de la chaleur. Ce qui est évident, toutefois, c’est que les chiffres montrent de manière univoque que les émissions de CO2 n’ont pas chuté malgré le développement fulgurant des énergies renouvelables dans certains pays.

— Donc, pour lutter au mieux contre les émissions de CO2, la meilleure solution, pour vous, c’est de recourir… au nucléaire ?

Non. La meilleure façon est de recourir à l’efficacité énergétique. Ça aussi, on en parle depuis longtemps. Les premiers à l’avoir dit ce sont les Américains… en 1924.

— 1924 ? Vous ne vous trompez pas d’année ?

Non, hélas. Le premier qui a parlé d’économiser le pétrole, c’est Calvin Coolidge, le président des U.S.A. de l’époque, qui avait cru – parce que les études l’affirmaient – qu’il n’y aurait bientôt plus de pétrole. Il faut donc relancer encore et encore l’efficacité énergétique. J’ai personnellement cru pendant longtemps qu’il fallait surtout « culpabiliser » le consommateur et qu’il aurait, dans un sursaut citoyen, réagi positivement. Essayez de culpabiliser les jeunes qui sont dans une discothèque ou dans un stade en leur parlant de CO2… Je rentre de vacances et je puis vous assurer que là personne ne pense à sauver la planète. Par conséquent c’est la technologie qui doit pallier nos comportements consommateurs. Et il y a de la marge pour réduire notre consommation grâce à l’amélioration de l’efficacité énergétique. C’est pour l’instant le dossier énergie le plus important en discussion dans les instances européennes.

Mais je ne veux pas esquiver votre question sur le nucléaire. Il faut le dire haut et fort : l’expérience a démontré qu’il y a deux et deux seules manières de réduire globalement les émissions de CO2 : la récession et le nucléaire. Les chiffres sont têtus, mais eux n’ont pas d’agenda caché. La récession de 1992-1993 a fait chuter les émissions de CO2. Cela se répète depuis 2008. Assurément, la meilleure façon de réduire les émissions de CO2 est de limiter notre croissance. Certains appellent pudiquement la récession « décroissance ». Or il me semble que l’objectif de toutes les femmes et de tous les hommes politiques – objectif inavoué avant la crise des dettes souveraines mais exalté depuis – est de faire de la croissance pour d’une part diminuer cette dette et d’autre part créer, ce que l’on a le plus besoin, de l’emploi. Il faut abandonner une fois pour toute la décroissance, ce concept utopique, impraticable et qui est une voie sans issue.

Oui, vous avez raison, le nucléaire a fait chuter les émissions de CO2. Drastiquement. Mais les opinions publiques sont encore trop manipulées pour entendre cet argument. Ce n’est pas grave. Les pays émergents – y compris ceux qui nous vendent du gaz pour que nous produisions de l’électricité avec – vont construire de nombreuses centrales nucléaires. Dans quelques décennies, nous retomberons les pieds sur terre lorsqu’on verra ce que nos choix politiquement corrects nous auront coûté. Je vous ai donné des exemples de volte-face. Il y en aura d’autres.

— Les quotas de CO2 ont permis à ArcelorMittal de délocaliser des activités vers des pays moins regardants en matière de pollution. Ils ont aussi permis de payer le chômage économique des travailleurs de Carsid, qui se retrouvent aujourd’hui au chômage. Comment expliquez-vous que la Belgique et l’Europe continuent de poser des contraintes environnementales aux entreprises qui s’installent chez eux, contrairement au reste du monde ?

C’est un choix stratégique. Tous les dirigeants européens ont souscrit à cette stratégie. Ils l’ont fait avec enthousiasme. M. Borloo, le ministre de l’écologie français, disait lors du Grenelle de l’environnement que « non seulement on n’a pas le choix, mais en plus c’est du bonheur ». Cela se passe de commentaire…

— L’exploitation des gaz de schiste risque de changer la donne géopolitique en matière d’énergie ? Peut-on imaginer, dans un futur proche, voir les États-Unis devenir indépendants des pays producteurs de pétrole ?

Depuis Calvin Coolidge – dont on vient de parler – jusqu’à Barack Obama, tous les présidents des U.S.A. ont rêvé l’indépendance pétrolière de leur pays. Premièrement, dans un monde ouvert, cela ne doit pas être un objectif en soi. Il n’y a aucune raison de courir derrière cette chimère. Le problème vient de ce que nous ne sommes pas dans un monde « ouvert » ; pour être plus précis, il existe un cartel appelé OPEP, qui empêche que le marché pétrolier respecte la loi de l’offre et de la demande. C’est pour cela que du pétrole produit à moins de 2$/b au Moyen-Orient est vendu dans le monde à plus de 120 $/b. Depuis 1973 ce cartel empoisonne toute notre économie.

Ce qui se passe pour l’instant aux U.S.A., mais aussi au Canada, va changer profondément leur situation. Hélas, pas autant la nôtre. Avec le sable asphaltique et le gaz de schiste, l’Amérique du nord voit en effet sa situation énergétique évoluer positivement et drastiquement. Le gaz non conventionnel est tellement bon marché que l’on n’exploite plus de gisement gazier s’il ne produit pas en même temps du pétrole. De plus, après la terrible crise de la construction de l’automobile, les Américains ont enfin décidé de produire des automobiles moins gourmandes. La conjugaison de ces deux phénomènes va réduire les importations de pétrole des U.S.A. de zones moins stables. L’ensemble Canada + U.S.A. va sans doute en effet devenir indépendant.

Un premier symptôme doit nous interpeller : les USA sont redevenus en 2011 exportateurs nets de produits pétroliers pour la première fois depuis 1949. Jusqu’à présent, nous leur vendions notre surplus d’essence super car nous consommions trop de diesel, mais à présent que notre parc est si diéselisé que va-t-on faire avec nos surplus d’essence ?

Comme vous le voyez la question énergétique évolue, elle évolue rapidement grâce à la technologie. Celle-ci va nous réserver encore beaucoup de surprises. Préparons-nous à dire que nous nous sommes trompés comme on a déjà dû le faire dans le passé…


S. Furfari, Politique et géopolitique de l’énergie. Une analyse des tensions internationales au XXIe siècle, Éd. Technip, 2012.

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Samuele Furfari s’exprime à titre personnel et n’engage pas les institutions ou organismes dans lesquels il est actif.

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L’éolien offshore détruira de l’emploi et l’environnement.