La lente agonie de l’Éducation Nationale

La campagne présidentielle est l’occasion de faire le point sur la décrépitude de l’éducation en France. Et le constat n’est pas brillant.

Aujourd’hui, nous allons parler un peu d’éducation et d’instruction, de l’école de la République et des élites qui nous gouvernent, se mettent des doigts dans le nez et racontent un peu n’importe quoi.

Pour commencer, je voudrais partir de cette déjection, paroxysme caricatural de la pensée en matière d’éducation, telle qu’elle est pratiquée actuellement dans les plus hautes bulles sphères de notre République. Et quand je dis « partir », je pense presque à « fuir » tant la prose cataclysmique du piposophe responsable de ces lignes ne peut évoquer qu’une peur panique, celle d’ailleurs qui doit s’emparer de tout parent avec au moins un pouce opposable quand il lit la purée mentale suivante :

La toxicité mentale engendre l’incapacitation généralisée de plus en plus tôt dans la vie, et notamment chez les plus petits enfants, dont on sait désormais que leur développement synaptogénétique est affecté par un consumétisme médiatique débridé – et les pouvoirs publics, qui le savent, n’ont plus le droit d’accepter cette situation : leur lâche renoncement les discrédite ici plus gravement que jamais.

Ouch.

Un goldorak au développement synaptogénétique remarquable !

Quand on se rend compte que l’auteur de ce galimatias, Bernard Stiegler, s’est notamment acoquiné avec Philippe Meirieu pour pondre tout un livre sur l’éducation, intitulé, je cite sans exagérer : « L’école, le numétique et la société qui vient », on n’a en effet que l’envie de s’écrier : « Non mais Bernard, tu l’as vu mon gros développement synaptogénétique ?! » rapidement suivi d’un « Et t’approche pas de mes mômes ou je te défonce le crâne à coup de consumétisme médiatique débridé ! »

En effet, Philippe Meirieu, cible logique, légitime et habituelle de ce blog, est connu notamment pour avoir laissé derrière lui une longue cohorte d’analphabètes et de petits singes aux automatismes serviles implantés par la horde approximative de pédagogues acquis à ses thèses fumeuses. Ses exactions ne se résument bien sûr pas à la participation à des livres dont on devine le pouvoir soporifique rien qu’à lire l’article précédemment cité, mais permettent de rentrer dans le vif du sujet : l’éducation vue en ces temps de campagne présidentielle.

Ici, je dis "éducation" tant je renonce à utiliser celui, plus juste, d'instruction : l’État est parvenu à nous faire croire qu'il était en charge d'éduquer notre progéniture, alors qu'on n'aurait jamais dû lui accorder plus que l'instruction (et encore).

Il faut dire qu’une campagne présidentielle s’adresse aussi aux parents qui sommeillent en chaque citoyen, ainsi qu’aux enseignants, qui forment en plus une réserve importante de voix, notamment pour les socialistes. Dès lors, on comprend que cette population est chouchoutée. En témoigne les appels du pieds de Hollande qui compte créer plusieurs dizaines de milliers de postes supplémentaire avec la belle croissance qui va revenir juste parce qu’il est élu, ou encore les petits mamours discrets d’un Sarkozy qui propose des augmentations avec l’argent gratuit qu’il va faire imprimer par son copain Mario, à la BCE.

Mais au-delà de ces préoccupations pécuniaires ou de ressources humaines qui sentent bon la pure contingence électorale minimale, on se demande ce que nos candidats vont bien pouvoir faire pour contrer l’effondrement rapide du niveau général de l’enseignement distribué à la marmaille française.

Ici, je ne m’attarderais pas sur les avalanches de moyens divers et variés que chaque candidat se propose de déverser sur les établissements en zones difficiles, sur les élèves en difficulté, sur les professeurs en souffrance et sur les parents en perte de repères. On en trouve des tombereaux à chaque programme.

Egalité, Taxes, Bisous : République du Bisounoursland

En revanche, sur la question précise de la pédagogie, on s’étonne de constater la lucidité des Français qui jugent majoritairement que c’est elle qui aboutit aux résultats lamentables observés jusqu’à présent.

Heureusement, les candidats n’entendent pas se faire dicter leur idéologie par ce peuple un peu benêt (et puis après tout, il revote pour toujours plus d’impôts, ce serait bien du diable s’il y comprenait quelque chose en matière d’éducation des lardons).

Et c’est ainsi que Sarkozy propose une évaluations des élèves, rendue publique, un petit constructivisme discret visant à casser les ghettos, et pas un mot sur la carte scolaire ou la méthode globale (abandonnée qu’on vous dit mais si mais si et arrêtez de nous enquiquiner avec ça).

Pour Le Pen, on trouve quelques éléments faisant référence à un retour aux fondamentaux, c’est à dire l’histoire et la géographie de l’Hexagone, et un abandon du laxisme à l’école. La persuasion d’un corps professoral farouchement opposée à elle est laissée à l’appréciation des votants.

Notons que Le Pen comme Sarkozy semblent trouver quelques grâces à l’abandon du collège unique, serpent de mer discuté depuis plusieurs années sans avoir jamais été au-delà de cette simple évocation…

Mélenchon, pour lequel l’Éducation Nationale doit être entourée de tout notre amour (c’est son mot), propose quant à lui d’allonger le temps scolaire en instaurant un — restez calme — droit à la scolarité dès 2 ans et la scolarité obligatoire de 3 à 18 ans. Comme on le voit, c’est du neuf, du solide, du jamais testé auparavant. Et pour la pédagogie elle-même, le candidat n’en souffle mot.

Hollande reprend d’ailleurs en partie l’idée que l’Éducation Nationale doit sévir dès la deuxième année de l’enfant afin d’éloigner durablement le petit être de ses parents dont on sait tous qu’ils vont l’endoctriner avec du consumétisme médiatique débridé.

Pour les deux candidats officiellement socialistes, l’Éducation Nationale est vue comme un outil pratique pour formater la société à leurs désidératas, un peu comme une clef à molette est un outil pratique pour formater la tête de votre voisin récalcitrant (à condition de prendre suffisamment d’élan).

Quant à Bayrou, si l’idée de remettre un peu à plat tout le bazar pédagogo est bien présente, on avance cependant à pas de loup pour éviter une syndicosclérose foudroyante : ainsi, il s’est déclaré, je cite sans déformer, « déterminé à persuader l’inspection générale de rétablir la chronologie comme un facteur commun de toutes les années d’enseignement de l’histoire de l’école élémentaire à la classe terminale ». On admire la douceur qu’il utilise : il compte, une fois élu président de la République, « persuader » l’inspection générale. Ce type sera le chef de l’Etat et il se devra de persuader ?! Mais nom d’une pipe en bois, qu’il s’achète une couille et qu’il impose à l’inspection générale une direction claire : une fois élu, c’est lui le patron … Enfin, normalement.

Normalement, parce qu’en réalité, tout le monde comprend bien que les aimables propositions de tous ces candidats ne sont qu’une enfilade de vœux pieux. Comme le laisse entendre à mots cachés le pauvre Bayrou, l’Éducation Nationale ne se laissera pas faire. Peu importe ce que tenteront les candidats, le corps enseignants se fera fort d’y apporter la réponse idoine, c’est-à-dire une opposition musclée tant que ses revendications séculaires de Plus De Moyens et Plus d’Enseignants couplées aux éternelles Baisse des Cadences Infernales et Augmentations de Salaires ne seront pas suivies d’effet.

On pourrait me trouver pessimiste, mais les exemples abondent pourtant où l’école n’est plus que le tremplin pour certains activistes à des expériences culturo-sociétales où l’élève devient un champ d’expériences pédagogiques infini, et où les opinions politiques des enseignants prennent largement le pas sur la simple instruction qu’ils sont censés fournir aux enfants sous leur responsabilité.

Outre l’obstination de certains (qui tient quasiment de la pathologie lourde) à vouloir passer par la méthode globale (qui ne marche pas, même en petit bout, même par erreur, même sur un malentendu, mélangée avec de la syllabique pour camoufler), on trouve régulièrement des histoires où l’enseignant aura trouvé auprès des gamins une tribune intéressante pour ses idées culturelles, politiques ou sociales :

«Malheureusement, ça ne m’étonne qu’à moitié», confie Cécile, institutrice dans une autre école du département. «J’ai des collègues qui croient que leur rôle est de “conscientiser les enfants”. Ils préfèrent leur lire ça pour bien leur montrer la dureté de l’esclavage et les assommer avec une sorte de catéchisme moderne, plutôt que de leur faire aimer la langue de Daudet ou de Pagnol».

Non. Sans blague. Conscientiser les enfants ? Allons. Ça n’arrive qu’une fois de temps en temps, et encore, dans des classes reculées, loin de l’influence salvatrice d’un Philippe Meirieu ou de son alcoolyte piposophe Bernard Stiegler, voyons ! Et puis, c’est tellement plus fun et plus important que de leur apprendre la lecture et l’écriture sans fautes d’orthographe, qui est, au passage, tellement bourgeoise et réactionnaire !

Le problème de l’Éducation Nationale est ici parfaitement résumé : peu importe que la majeure partie des enseignants tente de réaliser, chaque jour, une petite prouesse en amenant les enfants à lire, écrire et compter avec des méthodes pédagogiques abracadabrantesques, puisque l’ensemble de l’appareil est maintenant minutieusement farci de prosélytes fanatiques qui ne reculent devant aucune bêtise pour décérébrer efficacement les enfants. Et chaque tentative pour un instituteur d’utiliser une méthode éprouvée sera soigneusement sabotée par le travail débridé de ces thuriféraires du tout état, par l’administration, les politiciens et les syndicats au développement synaptogénétique pétulant.

La solution contre cet enfoncement de l’instruction dans notre pays est pourtant aussi connue et simple qu’hérétique : rendre leur autonomie aux établissements, aux enseignants, aux parents, leur redonner latitude et responsabilité, en somme rendre les enfants aux parents. Mais cette proposition sera évidemment combattue : des individus autonomes, c’est le début d’un État faible.

Et ça, aucun des candidats n’y songe même une seconde. La science-fiction, ce n’est vraiment pas leur truc.
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