L’exploitation peut-elle être interdite ?

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Que l’ « exploitation » des salariés soit immorale ou non, est-il dans l’intérêt des « exploités » de l’interdire ?

Que l’ « exploitation » des salariés soit immorale ou non, est-il dans l’intérêt des « exploités » de l’interdire ? Cela contribue-t-il à améliorer leur situation ?

Par Domi

La description de ce que les gens perçoivent comme de l’exploitation et le verdict rendu par la justice et la morale face à une telle situation nous ont occupés jusqu’ici.

Notre démarche est plus politique et économique désormais. Adoptant une approche utilitariste, nous nous demanderons s’il est dans l’intérêt des « exploités » d’interdire l’exploitation, qu’elle soit immorale ou non ? Cela contribuera-t-il à améliorer leur situation ?

Partie politique et économique : L’exploitation peut-elle être interdite ?

A priori la réponse à cette question est positive. En interdisant l’exploitation (au moyen d’un salaire minimum principalement), le contrat à l’origine de l’exploitation sera remplacé par un contrat plus favorable où la transaction se situera à la médiane objective de l’axe des négociations (voir sur ces termes Loi et mesure de l’échange). Il n’y a pas de risque que le contrat d’exploitation ne soit pas remplacé car la forte marge dont bénéficie « l’exploiteur » assure que le contrat conservera son intérêt pour lui.

Par conséquent, des politiques imposant des augmentations des salaires auraient amélioré le sort des ouvriers du XIXème siècle et profiteraient aux populations déshéritées du tiers monde, dans la mesure où les basses rémunérations de ces populations étaient ou sont liées aux mécanismes de l’exploitation.

C’est dans ce dernier point qu’est toute la question.

Si la cause du problème (les salaires trop bas) est mal identifiée (attribution à tort aux mécanismes de l’exploitation), le remède préconisé (l’interdiction des salaires trop bas, soit l’instauration d’un salaire minimum), n’aura pas les résultats attendus.

Selon les économistes, le montant des salaires réels doit augmenter avec la productivité. Les dirigeants d’entreprise n’ont pas la possibilité de capter à leur profit l’ensemble des gains de productivité générés par l’économie. La conséquence de cette idée est que les rémunérations les plus faibles ne correspondent pas aux mécanismes de l’exploitation mais à la faible productivité des salariés. Par conséquent, en l’absence de marge suffisamment importante pour les employeurs une réglementation des rémunérations les fera renoncer à embaucher les personnes dont le salaire minimum est supérieur à leur apport économique pour l’entreprise. Autrement dit, le salaire minimum conduira au sous-emploi.

Notre effort pour la suite sera de déterminer si les revenus des salariés dépendent de leur productivité ou résultent des mécanismes de l’exploitation.

Une étude théorique précèdera l’examen empirique de la question.

Étude théorique

Pour détailler, de la manière la plus réaliste possible (mais naturellement insuffisante), la façon dont la production est partagée dans une économie de marché, j’aurais recours à l’expérience fictive d’une île imaginaire avant d’en revenir au fonctionnement d’une économie de marché.

A – L’île imaginaire

1ère situation

Dans une île où un propriétaire foncier détient tout l’espace cultivable et où la seule possibilité de gagner sa vie est de travailler la terre pour lui, le revenu qui résulte du travail de chaque habitant sur son champ est négocié avec lui et exprimé en 10ème de ce travail, en fonction du prix de vente des produits à l’extérieur.

Chaque habitant négociant avec le propriétaire foncier comme s’il était le dernier, le propriétaire étant fort du revenu provenant du travail des autres habitants, nous retrouvons une situation d’exploitation.

Le partage du revenu du travail sera donc de 9 / 10ème pour le grand propriétaire.

Ici, ce sont les mécanismes de l’exploitation telle que nous l’avons définie qui ont joué.

2ème situation

Imaginons maintenant qu’apparaisse un deuxième grand propriétaire. Chacun des deux grands propriétaires ayant la possibilité d’employer seul l’ensemble de la population en raison de l’étendue de ses possessions. Comme ils se haïssent, ils pratiquent une concurrence acharnée.

Chaque habitant ayant la possibilité de choisir entre les deux propriétaires pourra obtenir le meilleur prix et obtiendra les neuf dixième des revenus de son travail.

Comparaison des deux situations

La concurrence explique la différence entre les deux situations.

Pourtant, cela ne signifie pas que les habitants sont tous en concurrence dans le premier cas et qu’ils ne le sont pas dans l’autre. Ils ne sont pas en concurrence les uns avec les autres dans le premier cas car le grand propriétaire aura intérêt à les employer tous pour accroître ses revenus. Il n’est pas dans une optique où il devrait choisir entre tel ou tel habitant.
Ce qui le favorise en revanche est que, comme nous l’avons dit, chaque habitant, au moment où il doit négocier avec le grand propriétaire est devant lui comme s’il était le dernier à négocier.

Avec l’arrivée du deuxième grand propriétaire, en revanche, les deux propriétaires se trouvent en concurrence face à chaque habitant alors que l’inverse n’est pas vrai puisque chaque propriétaire aurait les capacités d’employer tout le monde. Ce fait prévaut sur le mécanisme défavorable décrit plus haut.

B – Dans une économie de marché…

Déterminons auquel des deux exemples précédents une économie de marché peut être comparée. Elle serait assimilable au modèle de la concurrence entre deux propriétaires à condition de tendre vers le plein emploi, c’est-à-dire une situation où les employeurs auront tendance à employer l’ensemble des personnes recherchant un travail.

Les prix doivent permettre l’ajustement de l’offre et de la demande et aboutir à une telle situation.

Pour mieux le concevoir imaginons une économie où règne le plein emploi pour 1 million de travailleurs. Arrivent alors 200.000 immigrés qui cherchent à travailler pour nourrir leur famille.

Comment pourront-ils être intégrés au circuit d’emploi ? Deux obstacles se dressent face à l’objectif :
– la demande réelle du consommateur final qui doit être étendue pour absorber ces emplois,
– les salaires, trop élevés pour employer 1.200.000 personnes (insuffisance de la demande monétaire).

Dans un premier temps, la concurrence entre les salariés fera une pression à la baisse sur les salaires et résoudra la question de la demande monétaire.

Il reste la question de la demande réelle, trop faible pour employer tout le monde.

Cependant, compte tenu des salaires devenus plus bas, les capitalistes vont avoir intérêt à baisser leurs prix à l’égard du consommateur final pour gagner des parts de marché, employant davantage de personnes. Le premier qui tente cette initiative compte, grâce à cette baisse de prix gagner des parts de marché. Si seule une minorité d’entreprise le faisait, cela exclurait simplement leurs concurrents. Mais la baisse des prix se généralise, tous les employeurs ayant intérêt à la pratiquer. Cette baisse de prix à consommation constante en monnaie va entraîner une hausse de la demande réelle qui absorbera les emplois supplémentaires.

Cette situation de plein emploi s’explique en raison d’une régulation automatique des salaires et des prix proposés au consommateur final permettant d’ajuster la demande réelle. Si les salaires étaient trop élevés, ils s’ajusteraient à la baisse jusqu’à être très légèrement inférieur au revenu que l’employeur peut tirer du travail pour lequel ils sont versés. Si cette demande est insuffisante matériellement au regard de l’offre, ce sont les prix entre capitalistes et consommateurs qui baisseront jusqu’à l’ajustement.

Comme dans l’exemple des propriétaires se faisant concurrence sur une île, il n’y a pas, en réalité de concurrence entre les salariés mais entre les employeurs.

En effet, de la même manière que les terrains des grands propriétaires de notre exemple précédent étaient assez vastes pour permettre le travail de tous, les employeurs ont la capacité d’employer l’ensemble de la population active. S’il y avait deux millions de travailleurs au lieu d’un million deux cent mille, ils les emploieraient. Il en serait de même s’ils étaient cent millions ! Ils n’ont donc pas à choisir entre les employés et à les mettre en concurrence puisqu’ils ont vocation à tous les employer.

Les travailleurs ont quant à eux une capacité de travail limitée : ils ont donc à choisir, en fonction des contreparties qui leur seront offertes, l’entreprise vers laquelle cette force de travail sera tournée.

Par conséquent, le montant des salaires sera très proche du revenu découlant du travail qui le justifie. S’ils étaient trop inférieurs à ce revenu, les travailleurs pourraient négocier des salaires plus élevés en raison de la concurrence entre les employeurs.

Confirmation empirique

Cette présentation correspond-elle à l’évolution économique ou les mécanismes de l’exploitation offrent-ils une meilleure explication de ce qui se passe dans le monde réel ? Pour trouver la réponse, tentons de définir les faits qui permettraient de conclure dans un sens ou dans l’autre. Ils concernent la manière dont les salariés vont profiter de la croissance.

Si la théorie de l’exploitation telle que je l’ai exposée était vérifiée, la croissance économique bénéficierait quasi exclusivement aux détenteurs de capitaux. Si elle ne l’était pas, au contraire, les salariés verraient progresser leur pouvoir d’achat en fonction de la croissance économique générale.

Que l’on observe ce qui s’est passé sur une longue période au XIXème siècle ou que l’on examine la croissance rapide des pays asiatiques depuis l’après guerre, on constatera toujours que la croissance économique s’accompagne sur le long terme d’une progression du pouvoir d’achat. Le revenu des français de 1900 était bien supérieur à ce qu’il était auparavant et le taux de malnutrition a fortement baissé en Chine.

Nous pouvons donc conclure sur la base de ces raisonnements que le revenu des employés dépend de leur productivité fonction de leurs talents et des équipements dont ils disposent et ne correspondent pas à un phénomène d’exploitation.

Conclusion

Les différences de revenus salariaux s’expliquant par les différences de productivité et non par l’exploitation, une modification politique du montant des salaires n’aura pas les effets souhaités, elle encouragerait le sous-emploi. Au contraire, en n’intervenant pas dans le processus, la croissance permettra d’enrichir la grande majorité de la population, à condition qu’elle travaille. L’immoralité de verser des bas salaires pourrait jeter un doute sur une politique de « Laissez-faire » dans ce domaine mais la validité d’un tel jugement de valeur n’est pas confirmée par un examen rationnel.

L’ « injustice sociale » d’une telle situation pourrait condamner la liberté économique car cette notion est contestable pour deux raisons : une théorie de justice devient infondée lorsqu’elle est contraire aux intérêts de celui qui a le droit de s’en prévaloir, et ce serait le cas ici ; elle oblige à confondre les initiatives utiles qui ne satisfont pas ses exigences avec des actes nuisibles, ce qui est là aussi contraire à l’intérêt de celui que cette idée de justice sociale prétend favoriser.