L’économie financière sert-elle à quelque chose ?

Ne dirigeons pas notre colère contre le légitime et utile travail des spéculateurs, banquiers et investisseurs

L’économie financière est productive : parce qu’aussi important que de fabriquer des biens ou fournir des services est de fabriquer ces biens et fournir ces services au moindre coût possible.

Par Juan Ramón Rallo, depuis Madrid, Espagne

Quand on se pose la question de savoir qu’est-ce que créer de la richesse, instantanément nous avons tendance à penser à fabriquer des choses, comme couper un arbre et le transformer en une table ou extraire des pierres de la carrière et construire une maison. Et c’est ainsi que cela se passait dans les étapes les plus primitives de la production de biens et de services : quand tout ce que nous avions à faire était de prendre de la nature les matières première nécessaires et nous efforcer de les transformer, créer de la richesse équivalait à transformer l’environnement en marchandises qui satisfaisaient directement nos besoins ou en outils dont nous avions besoin pour les fabriquer de manière plus efficace. C’est pourquoi, en leur temps, les physiocrates et les socialistes pensaient que la valeur provenait directement de la terre et du travail : ce qui paraissait essentiel pour générer de la richesse obtenait de la valeur de manière naturelle.

Mais les choses changent quand le processus de création de richesse devient beaucoup plus complexe en impliquant un nombre infiniment plus grand d’agents et de ressources qui doivent être coordonnées entre eux à des moments différents dans le temps. Dans un tel cas, les décisions sur quoi et comment produire ne sont plus aussi faciles, puisqu’il s’agit d’organiser toutes ces ressources de telle manière qu’elles soient capables de générer la plus grande quantité possible de biens et de services de valeur. C’est alors, au moment où nous cessons de produire pour notre propre consommation et nous le faisons pour d’autres, que les mécanismes de coordination et d’assignation des facteurs de production acquièrent une importance chaque fois plus décisive.

Les entrepreneurs sont un de ces éléments coordinateurs : ils concoctent des plans de négoce achetant ou louant des facteurs de production, les assemblant et vendant les marchandises manufacturées à leurs clients. Cependant, il faut garder à l’esprit que chaque entreprise est une centre de planification isolé du reste : ce que décide un entrepreneur n’a pas besoin d’être en relation avec ce que choisit un autre entrepreneur, de sorte que, au final, nous pourrions tomber dans ce que Marx appelait l’« anarchie productive ».

Les entrepreneurs ont besoin d’un cadre où coordonner leurs activités et ce cadre est le marché : le système de prix sert justement pour que les entrepreneurs puissent élaborer des plans qui soient consistants entre eux et les préférences des consommateurs. Personne (ou presque) ne conteste qu’une partie de ce marché et de ces prix contribuent clairement à produire de la richesse : toutes ces industries dédiées à la production de bien de capital et de bien de consommation. Toutefois, il y a une autre partie dont la relation avec la création de richesse est bien plus diffuse : les marchés financiers et tout le fatras de prix volatils des actifs financiers.

Elles sont nombreuses les personnes qui séparent radicalement l’économie productive de l’économie financière (Main Street vs. Wall Street), comme si cette dernière n’était pas également productive et comme si, de fait, elle retirerait des ressources à la première. Une ségrégation manichéenne qui ne correspond pas à la réalité. Les marchés financiers ont comme rôle de coordonner de manière temporelle les agents économiques : sa tâche est de donner des directives aux entrepreneurs quant au moment où ceux-ci doivent fournir aux consommateurs les biens qu’ils désirent.

Concrètement, les marchés financiers servent pour que les épargnants signalent combien de temps ils sont disposés à attendre et quels risques ils sont prêts d’assumer pour disposer de biens économiques futurs : celui qui investit dans un placement à cinq ans s’engage à renoncer durant un lustre à faire usage de cet argent (à moins qu’arrive un autre épargnant qui le subroge à sa place et rachète le bon) ; celui qui acquiert une dette subordonnée indique qui lui importe peu d’assumer un risque important s’il voit sa rentabilité augmentée ; qui achète des actions transmet le message qu’il désire faire partie des propriétaires de la compagnie, assumant les bénéfices et les pertes de l’affaire ; qui émet un CDS s’engage à assurer un actif, apportant les ressources nécessaires pour couvrir les pertes si elles devaient apparaître, etc.

Tous ces instruments (placements fixes, bons subordonnés, actions, dérivés, etc.) servent à mettre dans les mains des entrepreneurs les ressources qu’ils doivent investir à long terme, c’est-à-dire, ce qui leur permet de produire des quantités élevées de biens de consommation de qualité dans le futur. Le prix de ces instruments, la rémunération que perçoit l’épargnant pour s’abstenir de consommer et le coût que supporte l’investisseur pour employer des ressources externes, sont les taux d’intérêt. Comme cela se passe sur tous les marchés, les offrants et les demandeurs doivent se mettre en contact pour pouvoir conclure la transaction et, pour cela, il est d’une importance énorme que les actifs distincts (les taux d’intérêts) correspondent à la réalité, à savoir, la demande et l’offre finales. Les banques sont les intermédiaires par excellence des marchés financiers et les spéculateurs sont chargés de stabiliser les prix à l’intérieur de marges réalistes.

En définitive, les marchés financiers et leurs divers participants (épargnants, investisseurs, intermédiaires et spéculateurs) rendent un service très important dans une économie : faire coïncider ceux qui épargnent et ceux qui ceux qui investissent avec des paramètres compatibles avec les besoins des consommateurs. De même que les routes qui ne produisent rien non plus par elles-mêmes, les marchés financiers sont utiles à l’heure de distribuer le capital vers les usages de plus grandes valeur. Et c’est pourquoi on peut dire que l’économie financière est productive : parce qu’aussi important que de fabriquer des biens et services est de fabriquer des biens et services au moindre coût possible. S’il s’agissait d’augmenter la production matérielle de n’importe quelle chose, le socialisme pourrait fonctionner. Mais non, il ne le peut pas parce qu’il est incapable d’assigner des priorités en accord avec les préférences temporelles des agents.

Étant donné que les marchés financiers sont une partie essentielle de notre structure productive, il serait logique logique qu’une partie de nos ressources soient destinés à cette industrie : travailleurs, bâtiments, ordinateurs, réseaux, matières premières, etc. Simplement, une partie de nos entreprises doivent se consacrer à fournier de tels services, de même que d’autres se consacrent à l’extraction de pétrole, d’autres au design de nouvelles marchandises, d’autres au marketing, etc.

Une question différente est l’affirmation très répandue selon laquelle les marchés financiers absorberaient toutes les ressources de l’économie, laissant l’économie réelle sans le sou. Bien qu’à court terme il puise avoir une absorption de capitaux de la part des marchés financiers, n’oublions pas que toute dette, toute action ou toute assurance représentent des passifs financiers qui se sont transformés en actifs productifs ; c’est-à-dire que les actifs avec lesquels ont spécule ne sont rien d’autre en fin de compte que des investissements réels dont les droits changent de mains. Il suffit de suivre le circuit de l’argent : celui-ci va parvenir aux vendeurs de passifs financiers, qui l’utiliseront ou pour produire des biens et services ou pour acquérir d’autres passifs financiers, dont les vendeurs seront dans une conjoncture identique jusqu’à ce que finalement tout le capital se voit assigné, d’une manière ou d’une autre, à des projets réels : des projets qui pourraient être utiles… ou non. L’économie financière n’est pas infaillible, pour la simple raison que le futur – et les perspectives de création de richesse des différents plans d’entreprise – est incertain. Des bulles financières peuvent parfaitement apparaître qui donnent lieu à des distorsions au sein de l’économie réelle. Mais ne nous scandalisons pas : les erreurs sont inévitables (et se paient sous forme de pertes) dans le processus d’entreprise et, partant, également elles le sont dans le secteur financier.

Ce que nous devrions exiger n’est pas qu’il ne se produise des bulles, mais que ces bulles ne soient pas incitées, protégées et couvertes par le pouvoir politique. C’est ce qui se passe actuellement, avec notre système financier complètement dirigé, avec ,nos banques centrales qui abaissent de manière artificielle les taux d’intérêt, avec notre devise coupée de l’or, avec nos politiciens prédisposés à sauver des débiteurs insolvables et avec nos régulateurs obsédés par l’interdiction des ventes à découvert. C’est-à-dire que ce que nous devrions exiger ce n’est pas que l’économie financière n’existe pas, amis qu’elle cesse d’exister dans sa forme privilégiée actuelle.

Je ne sais pas si, comme disent beaucoup, l’économie financière a acquis une taille disproportionnée par rapport à l’économie réelle. Cela ne me préoccupe pas, puisqu’il existe des motifs raisonnables pour qu’il y ait plus de compagnies financières, plus grandes à mesure que la complexité de notre tissu productif s’élève. Le problème n’est pas celui-là, mais celui de sa taille actuelle – grand ou petit – dépend de l’interventionnisme politique dirigé à promouvoir l’endettement insoutenable de familles, d’entreprises, de banques et gouvernements. Le problème n’est pas l’économie financière, mais l’économie financière ultra-dirigée. En somme, exactement ce qui se passe avec l’économie réelle. Ne dirigeons pas notre colère contre le légitime et utile travail des spéculateurs, banquiers et investisseurs, mais bien contre l’omniprésent interventionnisme économique qui contamine toutes les décisions.

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Article publié par Libre Mercado. Traduit de l’espagnol.