La face cachée d’Apple

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Avec la disparition de Steve Jobs, nous avons perdu un modèle d’entrepreneur. Beaucoup d’entreprises ont horreur du vrai capitalisme et préfèrent le capitalisme d’État, où l’on peut réussir en devenant copain-copain avec le bon fonctionnaire. De son côté, Apple a bâti son royaume en consacrant la majorité de ses énergies à inventer des produits remarquables au lieu de jouer la game politique.

Par David Descôteaux, depuis Montréal, Québec

Pas question d’écrire un énième hommage à Steve Jobs. Mais je viens de découvrir une raison de plus d’admirer son entreprise. Qui touche mon cœur de cynique.

C’est le blogueur Tim Carney, du Washington Examiner, qui déterre ces chiffres : Apple vaut des centaines de milliards de dollars. Mais en techno, c’est l’entreprise qui donne le moins aux politiciens. Qui dépense le moins en lobbying. Dans le top 15, Microsoft trône au sommet. Le créateur de Windows a fait pleuvoir 7 millions $ dans les corridors de Washington en 2010 [1]. Google? Plus de 5 millions $. C’est encore trois fois plus qu’Apple, dernière au classement.

La business d’Apple, c’est l’innovation. Le temps, elle le passe à imaginer et construire des ordinateurs, téléphones et tablettes qui vous jettent à terre. Qui crée des milliers d’emplois, et ouvre le chemin à des industries entières. Pas à manger du filet mignon avec un politicien pour lui soutirer des privilèges. En langage Facebook : J’aime.

Plus surprenant encore : le bébé de Steve Jobs n’a jamais formé de comité d’action politique (PAC). Ce type d’organisation qui permet d’amasser des fonds pour financer la campagne de votre politicien chouchou, ou d’influencer l’adoption d’une loi. Une pratique courante chez les groupes de pression aux États-Unis, notamment les grandes entreprises.

Le grand mythe

Profitons-en pour déboulonner un mythe tenace dans le discours économique : l’idée que les grandes entreprises aiment le libre marché. Qu’elles souhaitent moins de gouvernement, moins d’État. Rien de plus faux.

Les grandes entreprises sont des groupes d’intérêt comme les autres. Qui tirent la couverte de leur bord, et cherchent à se goinfrer — comme les syndicats, les ordres professionnels et lobbies de toute sorte — dans le plat de bonbons gouvernemental. Que ce soit en tétant des subventions, ou des réglementations qui pénalisent leurs concurrents.

Beaucoup d’entreprises ont horreur du vrai capitalisme, de la concurrence. Elles préfèrent de loin le capitalisme d’État, comme ici au Québec. Où l’on peut réussir en devenant copain-copain avec le bon fonctionnaire — parlez-en aux firmes d’ingénierie et de construction!

Pensez-vous sérieusement qu’ici, Bombardier ou Pratt & Whitney, pour ne prendre que deux exemples, souhaitent que l’État rapetisse? Qu’il dépense moins? Quand depuis 10 ans, ces deux entreprises ont reçu, ensemble, des centaines de millions $ de votre argent en subventions, prêts à intérêt quasi nul et garanties de prêts?

Apple n’est sûrement pas blanche comme neige. Ni apolitique. Son entreprise donne aux partis politiques, surtout démocrate. Elle possède un département d’« affaires gouvernementales », comme toute grande entreprise. Elle fait vivre une armée d’avocats — comme ses concurrents — pour régler des disputes de brevets.

Mais Apple a bâti son royaume en consacrant la majorité de ses énergies à inventer des produits remarquables. Au lieu de jouer la game politique, comme trop d’entreprises le font. Le 5 octobre, nous avons perdu plus qu’un génie. Nous avons aussi perdu un modèle d’entrepreneur.

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Sur le web.

Note :
[1] À la défense de Microsoft, celle-ci doit constamment se défendre contre des accusations d’entrave à la concurrence, notamment pour son logiciel Windows. De là le besoin de se faire des amis à Washington… Notons aussi qu’une entreprise ne lobby pas nécessairement dans un but machiavélique, et certaines n’ont simplement pas le choix.

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Édition spéciale : hommage à Steve Jobs :
L’allocution de Steve Jobs à l’Université de Stanford
La face cachée d’Apple par David Descôteaux
Steve Jobs ou la folie des grandeurs par Guy Sorman
Le testament de Jobs par Emmanuel Martin
On a les idoles qu’on peut… par Georges Kaplan