Prostitution étudiante : encore la faute au marché ?

La prostitution étudiante est le sujet rêvé pour les infatigables détracteurs du « grand Capital »

Pour « financer leurs études », certains étudiants français font du sexe tarifé leur source de revenus. La faute aux libéraux ? Pas sûr.

Il y a cinq ans, le syndicat SUD Etudiant attirait l’attention de l’opinion publique sur la prostitution estudiantine. Si le chiffre initial de 40 000 a été mis en doute puis démenti par le syndicat lui-même, l’explication du phénomène fait l’objet d’un consensus : c’est, dit-on, pour joindre les deux bouts et financer leurs études que « nos jeunes » se prostituent. De quoi renforcer l’intuition que les caprices du marché attentent à la dignité humaine. En effet, la prostitution étudiante est le sujet rêvé, tant pour les médias que pour les infatigables détracteurs du « grand Capital ». Parler des étudiants qui se prostituent, c’est parler de sexe, d’argent, et d’exploitation. On ne s’étonne donc pas de voir les considérations sociologiques se mêler aux témoignages des principaux intéressés – majoritairement des jeunes femmes.

Vous avez dit « précarité étudiante » ?

Ainsi la précarité étudiante est-elle présentée comme la cause première, la plus évidente, de la prostitution estudiantine. C’est ce que pense l’assistante sociale Virginie Despotes, qui s’inquiète du fait qu’en France, « des milliers d’étudiants vivent sous le seuil de pauvreté » : nul n’ignore la difficulté qu’ont les étudiants à trouver un logement ou plus généralement à suivre des études, quand les revenus de leurs parents sont à la fois trop élevés pour justifier le versement de bourses sur critères sociaux et trop modestes pour les maintenir à l’abri du besoin. L’opinion est naturellement portée à croire qu’une étudiante qui se prostitue est « poussée » à le faire. La compassion n’empêche pas la condamnation – il est toujours possible, dit-on, de se débrouiller autrement –, mais le caractère contraignant de la « précarité étudiante » passe pour évident.

Or, cette précarité est toute relative. Dans la mesure où il n’est pas indispensable d’avoir fait des études pour mener une vie convenable, les difficultés de l’étudiant n’ont pas le caractère contraignant de celles que rencontrent le travailleur précaire, le chômeur en fin de droits, ou le smicard élevant seul ses enfants. Il faut croire que pour ces étudiants que le marché réduit à l’esclavage, il est plus dégradant d’abandonner ou suspendre ses études que de vendre ses charmes. Bien sûr, et les intéressés ne manquent pas une occasion de le rappeler, nul ne se prostitue par plaisir. Mais qui sert des hamburgers, remplit des rayons ou livre des pizzas « par plaisir » ?

Le ton misérabiliste est d’autant moins approprié que les articles et témoignages sur la prostitution étudiante font ressortir qu’elle répond rarement à la seule nécessité financière. Les intéressées veulent essayer de nouvelles expériences, vivre plus confortablement (« profiter de la vie »), se constituer un réseau (grâce au « social time »), s’affranchir du carcan familial, gagner plus en travaillant moins (« argent facile »), etc.

La dégradation des mœurs

Quand l’hypothèse de la précarité ne fonctionne plus, on invoque la dégradation des mœurs : si les étudiants prêtent plus d’importance au bénéfice de la prostitution qu’à son coût pour l’équilibre psychologique, c’est que quelque chose en eux s’est perverti. A ce stade de la réflexion, où il s’agit d’expliquer pourquoi les gens sont ce qu’ils sont, toutes les théories font l’affaire. Pas un article sur la prostitution estudiantine qui ne contienne une critique du « capitalisme ». Pas un témoignage qui, d’une manière ou d’une autre, n’évoque l’insupportable pression de la société. Le « mâle » n’est évidemment pas épargné, qui prend un plaisir évident à soumettre des jeunes femmes (ou de jeunes homosexuels) à la toute-puissance de leur porte-monnaie. En février 2008, Libération consacrait un article édifiant à ces loyers payés en nature par des étudiantes désemparées face à des pervers sans scrupules. « J’ai une amie qui a fait ça, témoigne une malheureuse. Elle s’est retrouvée à la rue du jour au lendemain. Tu deviens dépendante d’un type qui risque de t’en demander toujours plus, en menaçant de te jeter si tu refuses ».

La position d’Eva Clouet, auteur de La Prostitution étudiante, est à cet égard symptomatique. Dans une interview accordée en 2008 au site prostitutionetsociete.fr suite à la parution de son livre, la jeune doctorante mettait en cause une société « capitaliste et patriarcale », appelant de ses vœux l’abandon de cette « logique » capitaliste et l’avènement d’une « société égalitaire du point de vue de la sexualité comme du partage des richesses ». C’est ce qu’on apprend en master de sociologie.

Une explication commode

Il faut être aveugle ou hypocrite pour ne pas voir les arrière-pensées politiques et idéologiques derrière l’intérêt porté à la prostitution étudiante et à la prostitution en général. La dénonciation de l’argent et de son règne est le lieu commun des débats sur le sexe tarifé. Dans son petit livre où elle prétend tordre le cou aux idées reçues, Malika Nor s’en prend à la « logique » consumériste et libérale de notre époque, mais est visiblement trop habituée à avoir raison pour prendre la peine d’expliquer comment toute cette « logique » amène une étudiante à se prostituer.

Si la responsabilité du marché et des doctrines libérales (taxées indifféremment de libérales, néolibérales ou ultralibérales) est tenue pour évidente par de nombreux français, ce n’est pas seulement parce que le libéralisme est impopulaire : c’est également parce que l’explication de la prostitution par la « logique » libérale ne permet pas de comprendre pourquoi une femme trouve plus dégradant d’interrompre ses études que de se prostituer ; pourquoi elle s’obstine à vendre ses charmes au lieu de trouver refuge chez ses parents ; pourquoi les étudiants se bousculent aux portes de Paris, où les logements sont si rares et la vie si chère ; pourquoi les jeunes trouvent si important de faire des études à une époque et dans un pays où les diplômes ne sont une garantie ni contre l’incompétence ni contre le chômage ; ce qui pousse des militants du collectif Jeudi Noir à « montrer leur cul » à la ministre du logement Christine Boutin pour la sensibiliser à la prostitution étudiante ; et surtout, pourquoi les étudiants rencontrent de telles difficultés dans un pays où les professeurs les défient de trouver mieux ailleurs si le « modèle social français » ne leur convient pas. Car tout cela, on ne veut pas le comprendre.

« Je me sens un peu sale, mais pas trop »

Les diverses hypothèses avancées pour expliquer la prostitution estudiantine ont toutes en commun d’épargner l’amour propre de la gent féminine. On explique doctement que la prostitution satisfait les caprices d’une masculinité archaïque, mais on ne conçoit pas qu’elle réponde aux besoins d’une forme archaïque de la féminité. C’est pourquoi ces prostituées occasionnelles tiennent un discours si contradictoire : « moi je suis pas une salope : je suis contrainte de me prostituer et j’arrête quand je veux ».

Parler d’engrenage ou de spirale infernale permet sans doute de surmonter cette contradiction mais n’explique pas ce qui pousse une jeune étudiante à rencontrer son premier « client ». Il ne serait pas inutile de relire Otto Weininger, qui écrivait en 1903 :

« (…) faut-il rappeler qu’elle [la prostitution] n’existe pas que dans les milieux pauvres ; que des filles de famille peuvent renoncer à tous les avantages de leur classe pour flâner dans la rue ouvertement plutôt que de cacher leurs amours (…) ; que la prostituée n’a pas une situation facile, ce qui ne l’empêche pas, souvent ,de retourner, une fois mariée, à son ancien métier ; qu’enfin la prostitution, loin de dépendre de l’évolution du capitalisme, a toujours existé, qu’elle a même été une institution religieuse ? On ne peut donc considérer que la femme aurait été réduite par l’homme à se prostituer. Sans doute un homme porte-t-il souvent la responsabilité de ce qu’une jeune fille se trouve tout à coup sans moyens d’existence, mais qu’elle puisse être conduite par là à la prostitution, la raison doit en être cherchée dans la nature de la femme » (in Sexe et Caractère).

Ce qu’il reste de la famille

Trop occupés à montrer du doigt la « logique » du profit – à laquelle ils croient échapper – et la domination masculine, les journalistes, assistantes sociales et sociologues oublient de poser la question qui fâche : comment en vient-on à trouver plus humiliant de demander l’aide de ses proches que de faire une fellation à un inconnu ? « Je ne leur demande jamais d’argent, explique une étudiante en parlant de ses parents qui la croient serveuse, ça change de ma grande sœur ».

D’un point de vue strictement rhétorique, l’élément familial est particulièrement encombrant, car il relativise considérablement la responsabilité d’un libéralisme prétendument érigé en pensée unique. Ou bien en effet la « victime » du marché est en bons termes avec sa famille et a donc une bien plus grande marge de manœuvre qu’elle ne le laisse entendre ; ou bien la malheureuse est en mauvais termes avec sa famille, et ce au point de préférer se prostituer que de se réconcilier avec elle. Dans un cas comme dans l’autre, sauf à prétendre que la monnaie (donc l’échange) gangrène la société, force est d’admettre que le problème, si problème il y a, vient moins du CAC40 que de l’individu lui-même et de sa famille. Mais la famille, après tout, c’est vichyste.

Trop d’étudiants à Paris : la faute à qui ?

On sait par ailleurs que Paris, la ville la plus chère de France, est en même temps la ville étudiante par excellence. A qui à la faute ? Au marché ? L’augmentation constante des prix de l’immobilier n’obéit pas au seul mécanisme de l’offre et de la demande : il serait pertinent de s’interroger sur l’impact des aides au logement, d’une part, et de la fiscalité, d’autre part, sur la raréfaction de l’offre et l’accroissement de la demande. D’autre part, si chaque année des milliers d’étudiants prennent d’assaut la capitale, ce n’est pas parce que l’argent gouverne le monde, mais à cause d’une tradition centralisatrice inaugurée au XVIIème siècle par Louis XIV. C’est cet héritage qui aujourd’hui encore fait croire aux étudiants français, comme jadis à l’aristocratie provinciale, que « c’est à Paris que ça se passe ». « Si j’avais su que venir à Paris c’était si cher, regrette un étudiant, je ne sais pas si j’aurais tellement insisté pour m’y installer. Je rêvais d’étudier à la Sorbonne. C’est tellement mythique… Maintenant je peux plus reculer… toutes mes économies y sont passées… »

Au culte absurde mais hélas compréhensible de la capitale s’ajoute l’évidente démocratisation de l’accès aux études. Les faibles coûts d’inscription, la possibilité de percevoir des bourses sur critères sociaux et le financement de l’enseignement supérieur par les deniers publics permettent aux plus modestes de rétrécir l’écart qui les sépare des nantis. Résultat : des jeunes gens qui autrefois n’auraient jamais poussé la porte de la fac et n’y auraient pas tenu plus d’un an se sentent aujourd’hui obligés d’y perdre deux ou trois ans de leur vie pour finalement pointer au chômage. C’est vrai des plus modestes, tentés de prendre l’ascenseur social, comme des privilégiés, soucieux de justifier leur appartenance à la classe aisée. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’Université française absorbe un plus grand nombre de ces personnes que l’analyse marxiste présente comme des victimes. Autrement dit, la prostituée qui, hier, cherchait ses clients sur le trottoir, les cherche aujourd’hui sur son iPhone depuis les bancs de la fac.

Quid du modèle social français ?

Cet acharnement contre la « logique » capitaliste, libérale et consumériste de la société française ferait presque oublier que la France n’est pas spécialement réputée pour sa « doxa ultralibérale ». La cohérence n’est pas la qualité principale des étudiants français, qui défendent notre « modèle social » tout en imputant leurs difficultés au règne d’un « néolibéralisme » qu’ils sont évidemment incapables de définir. C’est la rhétorique de l’activiste révolutionnaire, qui répète que rien n’a changé et que tout reste à faire. Le discours peut surprendre, mais il faut comprendre l’inquiétude de l’apprenti marxiste : si on ne peut expliquer la prostitution étudiante par la prégnance des conceptions libérales, comment l’expliquer ?

L’évidence bute ici contre deux postulats : premièrement, « la prostitution est toujours la réponse désespérée à un concours de circonstance dramatique », et deuxièmement, le « modèle social français » ne peut être tenu pour responsable des maux qu’il est censé résoudre. C’est se maintenir dans une ignorance volontaire tant sur la nature humaine que sur les « projets » d’inspiration constructiviste – ce qui en définitive revient strictement au même. Car ces deux postulats ont en commun d’ignorer délibérément ce qui fait la complexité des relations sociales, et qui par conséquent justifie que les interventions de l’Etat dans les affaires de la société soient toujours regardées avec la plus grande méfiance.

On ne connait pas les chiffres exacts de la prostitution étudiante, et les témoignages recueillis révèlent que la « précarité » n’est pas une explication satisfaisante. Le coupable, en revanche, beaucoup croient le connaître : c’est le libéralisme, justification du « grand Capital ». Mais un comportement ne peut être dit symptomatique du libéralisme que s’il doit son existence au seul refus de l’Etat de le mettre hors la loi, avec plus ou moins d’efficacité, au nom d’une certaine conception de l’activité économique et de la société. Or la prostitution, étudiante ou non, a toujours existé et existera aussi longtemps que les individus conserveront quelque liberté. Appelons donc les choses par leur nom : s’attaquer au libéralisme à travers la prostitution, c’est s’avouer hostile aux inconvénients nécessaires de la liberté et, partant, à la liberté elle-même.

Nils Sinkiewicz