Vu de Suisse, la France est impossible à réformer

Publié Par Stephane Montabert, le dans Politique

Par Stéphane Montabert, depuis la Suisse.

Vue de Suisse, la France de ces derniers jours ne fait pas plaisir à voir.

La France s’entortille dans un projet de réforme d’une façon dont elle a le secret. Au départ, « l’avant-projet de loi El Khomri », du nom de la ministre du Travail, devait assouplir les horaires des salariés, plafonner les montants des indemnités prud’homales, préciser les motifs invoqués pour des licenciements économiques et impliquer directement les salariés dans des référendums d’entreprise.

L’idée ne paraissait pas mauvaise, mais peu importe qu’on soit pour ou contre, finalement, car on peut en parler au passé. Le projet de loi a été tellement retouché, rapiécé et modifié qu’il en est devenu méconnaissable. Et ce n’est pas fini : le texte est encore l’objet de près de 5 000 propositions d’amendements. Des élus manquent à la majorité socialiste pour faire passer le texte. Le gouvernement français envisage de recourir à l’article 49-3 de la Constitution française pour couper court aux débats. Belle démocratie !

La pression de la rue

Pourquoi ce projet de loi, émanation de parlementaires professionnels, a-t-il été à ce point remis en question ? À cause de la pression de la rue. Depuis des semaines diverses oppositions battent le pavé. Les fronts se sont crispés et beaucoup espèrent désormais faire complètement capoter le projet. François Hollande joue son avenir de candidat de la gauche. Il tente, bien tardivement, de se donner une image de réformateur ; il hésite à passer en force. Il veut parvenir à un résultat, même symbolique, mais à un an des élections présidentielles il ne peut laisser la crise s’étendre. À gauche on crie que la réforme est une trahison, un cadeau au patronat ; à droite, on s’indigne des reculades gouvernementales.

La situation, inextricable, finit de jeter les uns contre les autres toutes les factions de la vie politique française. Lycéens et étudiants, sempiternelle chair à canon des mouvements de gauche ; MEDEF ; majorité et opposition ; syndicats ; extrême-gauche poignardant le frère ennemi socialiste ; ambitieux cherchant à se faufiler pour les présidentielles ; mouvements protestataires parasites cherchant à greffer leur propre cause sur l’agitation générale… Personne ne manque à l’appel.

Nul ne sait quand ni comment le sac de nœuds se dénouera, ni même s’il parviendra à se dénouer. À ce stade, tout est envisageable. L’issue la plus probable reste celle d’une montagne accouchant d’une souris, une loi vidée de sa substance afin de ne fâcher personne tout en donnant aux uns et aux autres des motifs de victoire. Il y a évidemment peu de chances que le droit du travail français en sorte simplifié.

Une France impossible à réformer

La France semble, en dernière analyse, impossible à réformer. Chaque intervenant aura son explication, principalement pour pousser en direction de sa paroisse. Mais selon moi, le problème est tout autre. La clé du mystère pourrait se trouver dans l‘absence criante de démocratie en France, en particulier l’absence de référendum.

Nombreux sont ceux qui, en Suisse, n’éprouvent que mépris pour la démocratie directe. Le peuple est assez intelligent pour élire des candidats mais certainement pas pour décider davantage, disent-ils. Les politiciens helvétiques endurent les référendums avec fatalisme. Ils n’en voient pas les avantages. Ils existent pourtant bel et bien.

Le droit de référendum permet aux citoyens de convoquer un vote populaire contre une loi votée par le Parlement. La loi est sous toit : les commissions se sont prononcées, le projet a été relu dans ses moindres détails et approuvé par les deux chambres de l’Assemblée fédérale. Il ne manque pas un bouton de guêtre. Le peuple peut malgré tout s’emparer du dossier et l’envoyer à la poubelle.

L’idée que n’importe quelle loi aboutie puisse éventuellement être annulée provoquera chez tout politicien français un réflexe de rejet. Question d’ego et de perception de sa fonction. Les uns et les autres oublient pourtant qu’un référendum peut aussi servir à valider une loi en lui donnant un appui démocratique incontestable. Tout référendum ne se concrétise pas en rejet systématique !

Le référendum permet de pacifier la vie politique. Il permet aux camps en présence de se compter dans l’épreuve démocratique fondamentale, le verdict des urnes. Les démonstrations de force changent de dynamique : il s’agit désormais d’agir sur l’opinion publique et non plus celle des décideurs. Il ne faut plus intimider, il faut convaincre. Plus personne ne peut se bombarder d’une représentativité autoproclamée. La classe politique a aussi son rôle à jouer, elle doit entrer en contact avec la population, être didactique, comprendre et informer des tenants et aboutissants de ses propres textes. Se contenter de suivre la ligne du parti dans une assemblée ne suffit plus.

Dernier avantage, le résultat des urnes débouche sur un résultat clair et à une date précise. C’est Oui ou c’est Non, il n’y a plus à y revenir. Le référendum définit à l’avance la fin du débat politique, un luxe dont la France aurait bien besoin en ces heures troubles.

La loi El Khomri aurait suivi en Suisse un destin bien différent. Tous les partis auraient été consultés lors de son élaboration, tant pour mesurer le degré de résistance que pour tenter d’en faire un compromis acceptable. Le projet final aurait été approuvé par la majorité des représentants du peuple. Les adversaires du texte auraient alors livré une première campagne médiatique pour convoquer un référendum, suscitant une première salve de débats.

Une fois le référendum obtenu, la date en aurait été décidée, ouvrant la voie à une campagne officielle. Chaque camp aurait fourbi ses arguments dans la presse, les réseaux sociaux, les marchés ; les débats télévisés auraient vu s’affronter les pro et les anti. Les discussions auraient embrumé les comptoirs de bar, les pauses-café, les réunions familiales du dimanche. Et le jour dit, on aurait voté et enfin découvert le fin mot de l’histoire dans les urnes.

Nulle part il n’y aurait eu besoin d’occuper les rues, de manifester, de saccager, d’amender le texte dix fois de suite ; nulle part il n’y aurait besoin de faire du bruit pour donner contenance à son camp. Les urnes mesurent les rapports de force avec bien plus de légitimité et de précision que n’importe quel sondage.

La classe politique française n’est pas mûre pour les référendums. Hors de sa réélection, elle n’aime guère faire appel aux citoyens. La perspective d’une loi rejetée par le bas peuple lui inspire un profond dégoût. Elle ne veut pas prendre ce risque. Alors, elle tergiverse, dilue ses réformes, fait étalage de son impuissance et, souvent, recule.

En se méfiant de la démocratie, atteint-elle un meilleur résultat ?

Sur le web

  1. Ca fait longtemps que la démocratie dont on nous rebat les oreilles en France n’y existe plus ! Mais comme les français sont idiots et ne comprennent pas le sens des mots, on leur sort du vivreensemble, des valeurs républicaines dont les politiques seraient bien embetés de nous donner des définitions ou de nous dire d’où cela sort il !

  2. Michael Lamberg

    Merci Stéphane. Plus j’apprends à connaître les institutions suisses, plus je les trouve juste et efficaces. Et que dire de la possibilité de destituer un élu ? La recherche du consensus peut paraître bizarre du point de français, mais elle permet d’éviter bien des conflits. Que dire de l’absence de de professionnels de la politique, qui limite leur production, donc leurs méfaits ? Et la Présidence tournante du conseil federal, qui éviter de personnifier le pouvoir ?
    Regardons vers l’est, amis libéraux !

  3. Patrick MADROLLE

    Analyse évidente pour un suisse, incompréhensible pour un français qui n’a aucune habitudes des ressorts de la démocratie (la vraie). Tout le monde ici est persuadé, qu’il faut conquérir le pouvoir et en garder le contrôle, pour imposer ses reformes dé la première année, et que si ça ne se fait pas c’est « par manque de couilles ».
    Les institutions politique suisses ont autant de siècles d’avance sur celles de la France, que celle de la France sur … la Libye…

    1. je crois au contraire que les français comprennent parfaitement, et adhèrent (à l’exception d’une poignée de marxistes), à cette analyse. Mais c’ets comme tout le reste : si on demandait au peuple, les élus seraient bien emmerdés …

      1. Ben non justement, discutez avec des français, ils sont persuadés qu’ils vivent dans une démocratie, alors qu’ils en font que d’élire leurs maitres selon les promesses faites durant les périodes électorales, et qui font ce qu’ils veulent lorsqu’ils sont élus…
        Je dirais que les français qui sont si prompts de descendre dans la rue pour manifester souvent pour des « broutilles », si il avaient vraiment compris, ils descendraient dans la rue pour renverser tout ce système, comme leurs ancêtres l’ont fait en 1789…

      2. Patrick MADROLLE

        oui et non, il est clair que si l’on proposait la démocratie à la suisse demain, 3/4 des français voteraient pour. Mais je pense qu’il faudrait du temps pour que ce soit vu autrement que comme un affrontement idéologique. les suisses le vivent comme une procédure productrice de consensus et un acte de souveraineté.

  4. Excellente analyse, malheureusement très juste. L’avenir de la France est sombre.

  5. Analyse pertinente. Il semble qu’il y ait quelques personnalités à droite pour promouvoir le référendum. Il faudrait juste que cela ne soit pas qu’un argument électoral.
    Des consultations fréquentes, assorties d’un débat préalable, ont aussi l’avantage de faire réfléchir régulièrelent les citoyens sur des questions importantes. Cela a, en quelque sorte, un rôle d’éducation politique.

  6. Bonjour,

    vous avez raison sur le principe, mais je pense tort sur les conséquences. Lorsque l’on pose une question à un Français, il répond généralement à une autre question. Si demain, vous faites un référendum sur la loi CFDT (Le vrai nom de la loi El Khomri), les Français répondront certainement: « NON, on ne veut plus de Hollande ».

    1. Vous avez raison, plaquer le système de démocratie directe suisse sur les institutions françaises, ne conduirait à rien qui ressemble la vie politique suisse.
      Ce qui est capital dans la vie politique suisse, c’est que chaque organisation assez représentative pour rassembler suffisamment de signatures, peut imposer un vote.
      Un système où seule la majorité parlementaire décide de soumettre au vote populaire ceci ou cela, n’a rien de Suisse.
      Un système où seul l’exécutif décide de soumettre au vote populaire ceci ou cela, n’a rien de Suisse.
      Du système de référendum suisse découle une vie politique très différente de la vie politique française, avec de nombreux parti gouvernementaux, des exécutifs collégiaux, pas d’alternance.

      1. +1
        Si Hollande pose la question, on lui répond ( certainement) « casse toi pov con »
        Si ce sont les opposants à la loi qui pose la question, on aura une réponse à cette question seulement ; ceux qui veulent faire partir Hollande n’auront qu’à organiser le référendum ad hoc …

    2. Waren: «Si demain, vous faites un référendum sur la loi CFDT (le vrai nom de la loi El Khomri), les Français répondront certainement: “NON, on ne veut plus de Hollande”.»

      Avec un référendum tous les 30 ans, c’est inévitable. Mais c’est comme si vous disiez que le libéralisme ne marche pas parce que les deux premières années l’administration souffrirait.

      Les suisses ont votés 700 fois en trente ans et pas sur des questions vagues, mais sur des textes de loi avec de questions très précises.
      Ces textes sont issus soit d’initiative populaire soit des divers partis.

      En France ça pourrait donner ça:
      –acceptez vous l’initiative populaire «non au cumul des mandats»
      — acceptez vous la modification de la constitution sur l’interdiction des dépassements budgétaire dans les collectivités
      — acceptez-vous l’initiative «non aux retraites inégalitaires des fonctionnaires»
      — acceptez-vous l’initiative populaire «oui à des économies patati»

      Et ce serait le massacre de la bureaucratie monarchique!!!!
      Perte des pouvoirs oligarchiques, des collusions, des alliances, fin de la législation brouillonne à 2 h du matin signé par 5 élus dans hémicycle.

        1. Liberté adorée

          rahhh les sondages… les Francais a 75% sont contre le cumul mais vont voter a 75% pour des gens qui ne proposent pas de le retirer, les memes Français qui sont 78% a juger qu’il y a trop d’élus voteront a 78% pour des candidats qui ne proposent pas de réduire cela réellement, qui sont 61% a demander des économies budgétaires, dites leur qu’on va économiser sur eux, et leurs avantages, ils pleureront et vous diront non, les 75% de Francais pour la réforme des retraites de fonctionnaires, si vous leur dite qu’on s’en fou, que cela ne fait que chi, par contre établir une retraite capitalisé plutot que par répartition, ils pleureront et vous diront non, alors que c’est la seule solution logique au système de retraite (selon moi bien sur).
          Les Francais c’est il faut réduire la dépense mais pas touche a ce que l’ai par contre, par contre mon voisin oui va-z’y, librement.
          La réalité, c’est qu’on sait tous que le chomage nous coute cher, qu’il faudrait un chomage a l’anglaise, faites un sondage pour demander si les Francais sont pres a cela…. Demandez leur si ils sont pres a la retraite par capitalisation, demandez leur si ils sont près a privatiser la sécurité sociale…. les sondages changeront croyez moi.

          1. « 75% pour des gens qui ne proposent pas de le retirer, les memes Français qui sont 78% a juger qu’il y a trop d’élus voteront a 78% »

            Nope.
            D’abord, les élus sont très, très mal élus, ensuite ils sont parfaitement interchangeables.
            Ces choix ne sont absolument pas sur le marché politique. Ils ne sont pas fous.

  7. On est d’accord, pour réformer la France il faudra attendre que la génération des pricipaux bénéficiaires, les papy-boomers disparaisse, d’ici là on attend la catastrophe, mais il ne devrait pas en avoir pour très longtemps. concernant la Suisse, autrement plus libre, le constat est le même, le référendum sur l’immigration de masse a pourtant été voté, mais rien, absolument rien n’est intervenu, pire, la Suisse est allé signer à Bruxelles la libre circulation avec la Croatie. La volonté du peuple est bafouée, le peuple n’est pas non plus souverain en Suisse. Merci pour vos articles éclairants, rien de mieux qu’un naturalisé pour s’exprimer avec une profondeur d’analyse qu’aucun Suisse natif est capable d’avoir (« allez savoir pourquoi » comme chantait Léo Ferré).

    1. Funky Monkey: « La volonté du peuple est bafouée »

      Oui peut-être, mais entre un rhume et la peste le choix est évident.

      La suisse c’est 3.5% de chômage, 35% de dette, 5000 euros de salaire moyen, aucun déficit des caisses sociales, des budget en équilibre et le tout avec 20% d’état et d’impôts en moins.

      La france vous connaissez mais c’est aussi et surtout 75 lois votées en toute opacité chaque année, des lois de privilèges, des lois brouillonne, des lois de racket et pas un seul français
      consulté. On ne parle même pas des décrets et autre textes il parait qu’il y en aurait plus de 500’000.

    2. Les principaux bénéficiaires ne sont pas les papy-boomers, mais les activistes socio-politiques de tous âges. William Martinet et ses copains sont prêts à prendre la relève. Il faut une nuit du 4 août, pas une légalisation de l’euthanasie !

      1. non désolé ce sont bien les baby boomers première force politique du pays qui pillent le pays depuis 40 ans avec la complicité active de politiciens qu’ils elisent et reelisent

  8. La question: la démocratie est -elle compatible avec une structure telle que nous la connaissons, c’est à dire un Etat centrale très fort et des entités locales aux prérogatives très limitées ? En gros, le contraire d’un Etat fédéral.

    Je ne crains que le modèle français, qui se veut égalitaire et impose donc pour éviter une distension entre les régions des prérogatives limitées, empêche l’émergence d’une véritable démocratie. Pour une pleine démocratie, il faut plus d’autonomie locale.

    1. Il y a des lois, il y a des gens qui les modifient et qui en ajoutent (des camions entier en France)
      La seule différence c’est que le peuple pourrait les voter plutôt que de laisser les élus le faire…. avec les résultats qu’on connait.

  9. Les Suisses sont des gens sérieux. Ils répondent à la question posée. Lors des rares référendums français, les gens ont répondu à une autre question que celle posée. Ils se sont lâchés, sans se soucier des conséquences. La démocratie est une affaire sérieuse qui engage la responsabilité des citoyens, ce n’est pas un défouloir.

    1. @jacquespeter: Le problème c’est qu’un référendum en France, c’est uniquement un seul choix : Oui. Toute autre réponse est révisable.
      Ainsi pour affirmer que « Dernier avantage, le résultat des urnes débouche sur un résultat clair et à une date précise. C’est Oui ou c’est Non, il n’y a plus à y revenir. » , il faudrait prévoir au moins une alternative. D’ailleurs, le Brexit se fera dans ces conditions.

      PS: En 2005, le référendum ne prévoyait pas pour le Non, un plan B ou une sortie ou autre chose.

      1. amike: «PS: En 2005, le référendum ne prévoyait pas pour le Non, un plan B ou une sortie ou autre chose.»

        En Suisse il y souvent le choix entre le rejet, l’initiative originale et une version modifiée par les parlementaires qui est souvent plus «douce» et plus réaliste que les pire initiatives des socialistes (aussi déconnecté qu’en France)

    2. Si pour apprendre à conduire vous donnez un coup de volant tous les trente ans, ça ne va pas donner grand chose non plus.

      En trente ans les suisse ont voté 700 fois, les français 1 fois. (pour des lois ou référendums j’entends et pas pour des représentants guignols)

  10. Quand il y a référendum en France, et que la réponse ne convient pas (cf 2005), les « élites » passent outre et votent entre elles ce qui leur convient et que le « bas-peuple » n’a pas su comprendre (cf 2008)… le problème est effectivement celui des « élites » autoproclamées incapables de se remettre en cause, ou plus exactement refusant de se remettre en cause car la soupe, et le fromage, sont bons et largement servis (en plus d’ être étendus à leur profit par leurs soins évidemment attentifs) !

  11. Pourquoi de quel pays peu ont voir la France réformable, dites-moi, le je voudrait bien connaître ces gens ???

  12. la France est irréformable pour une seule et unique raison : on a fabriquée la 5eme république pour avoir une stabilité politique et que rien ne bouge.
    tous les pouvoirs se tiennent par la barbichette et le premier qui rira se prendra une tapette .depuis les gouvernements changent et impossible de voir une différence très longtemps entre eux et meme si ils s’entendaient , les syndicats et les médias seront là pour les en dissuader.

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