Détruire la droite, un objectif libéral réaliste

Publié Par José Lopez-Martinez, le dans Politique

Certaines voix venant de la droite ont reproché aux libéraux d’avoir fait perdre Sarkozy à la dernière élection présidentielle. Rien n’est moins sûr. Mais c’est la voie que les libéraux français devraient désormais emprunter : essayer de faire perdre à la droite toutes et chacune des élections à venir.

Ceterum censeo UMP esse delendam.

Aujourd’hui, même en étant complètement déconnecté du monde, sans télévision, ni Internet, coincé au fond d’une grotte, plus personne n’ignore que 2014 sera une année lourdement électorale en France. Aussi bien à gauche qu’à droite, les partis ont commencé leur déploiement en vue de l’affrontement sur le champ de bataille des élections municipales et européennes, de la conquête du vote populaire et de la mielleuse récompense des postes et des prébendes. Vu l’absence presque parfaite des libéraux sur l’échiquier politique, cela – pour le dire vulgairement – devrait nous toucher l’une sans faire bouger l’autre, même si les appels du pied se font de plus en plus insistants.

Car, comme on le sait, les libéraux ne sont ni de droite, ni de gauche. Et, a priori, aucun de ces deux grands camps politiques qui se disputent le suffrage populaire ne devrait bénéficier d’un traitement préférentiel de notre part. Du Front de gauche au Front national, la presque totalité du spectre politique français se caractérise à divers degrés et à différents niveaux par son étatisme tranquillement assumé et des pulsions liberticides parfaitement décontractées. Dès lors, le plus sain, le plus hygiénique même serait pour nous de rester bien loin du championnat de catch dans la boue qui est programmé pour les mois à venir.

 

Ce sage conseil est pourtant régulièrement et vertement critiqué par d’aucuns. Qui dénoncent une vision purement théorique et ridiculement angélique de la politique. En décrochage complet d’avec la réalité qui veut que si l’on ne s’occupe pas de la politique, la politique s’occupera malgré tout de nous et que dans une guerre il faut choisir son camp et que marcher au milieu de la route est le meilleur moyen de se faire écraser à coup sûr et que patati et que patata. Il faut reconnaître que critiquer un libéral parce qu’il ferait preuve de peu de réalisme fait mouche et fait mal.

Donc, après avoir entendu maintes fois ce reproche de la part de personnes issus de la droite qui nous assurent que, hic et nunc, le combat libéral doit se mener depuis leur camp, mais aussi de libéraux sincères et cohérents qui estiment que le vote utile – en faveur de la droite – est une stratégie à prendre en considération, il faut bien se décider à relever le gant. Renvoyer dos à dos droite et gauche ne serait pas réaliste ? Il faudrait faire preuve de réalisme politique si l’on veut que les idées libérales se fassent à nouveau entendre dans l’hémicycle ? Soit. Soyons donc réalistes. Mais vraiment alors. À la manière du prince de Machiavel. Ou à la manière de la diplomatie anglaise old school : sans amis permanents, uniquement des intérêts permanents.

Or, au niveau du jeu purement politique, quels sont les intérêts des libéraux ? Les mêmes que ceux de tout parti politique : convaincre assez d’électeurs et obtenir une représentation politique suffisante pour pouvoir faire pression sur des partenaires au pouvoir (au stade actuel ne rêvons pas de diriger le pays). Deux étapes donc : d’abord, trouver quelles sont les personnes qui peuvent être intéressées par les idées libérales et en convaincre suffisamment pour voter en faveur des libéraux ; ensuite, arriver à négocier la parcelle de représentation politique obtenue (chiche, ne rêvons toujours pas) avec d’autres formations politiques qui pourraient toucher au pouvoir afin de faire avancer quelques points de l’agenda libéral.

Qui convaincre ?
Soyons donc réalistes. Où se trouvent les gens qui seraient susceptibles d’être intéressés par les idées libérales ? À droite (ou assimilé comme tel), comme nous assurent certains ? Vraiment ? L’électeur de base de l’UMP (on ne parle même pas du militant) est-il réellement intéressé par les idées libérales ? Les idéaux libéraux éveillent-ils seulement quelque chose en lui ? C’est loin d’être évident. On ne s’attardera même pas sur l’électeur du FN, attiré manifestement par l’exact opposé du libéralisme. Si l’on se réfère au diagramme de Nolan – qui n’est pas un modèle descriptif de tout le phénomène politique, mais explique bien les rapports entres idées politiques selon un critère libéral –, on constate que sur nombre de sujets les électeurs de droite sont aussi peu intéressés par le libéralisme que ceux de gauche, qu’ils sont même radicalement, férocement opposés à certaines idées libérales.

Alors que sur d’autres points, on pourrait trouver beaucoup d’électeurs de gauche en accord avec le discours libéral. L’immigration, les drogues, la sexualité, une certaine forme de féminisme, le pacifisme et la neutralité militaire, la dénonciation du Big Business et du capitalisme de connivence ou des relations incestueuses entre État et monde financier, l’annulation de la dette publique, etc., autant de points qui pourraient convaincre un électeur de gauche de voter libéral. Par ailleurs, si l’effort pédagogique est suffisamment soutenu, on pourrait trouver d’autres pistes pour le convaincre d’accorder sa confiance à un candidat libéral. En démontrant, par exemple, au commerçant d’origine maghrébine – qui vote socialiste pour ne pas donner sa voix à une droite un peu trop xénophobe à son goût – que le choix libéral est une véritable option pour lui. Ou en expliquant à l’écologiste comment la propriété privée est un puissant outil de protection de la nature et de l’environnement. Ou comment une pension ou une assurance privée coûterait moins cher au travailleur et lui serait plus profitable. Ou comment les classes les plus humbles financent les études universitaires « gratuites » des classes supérieures. Ou comment un ouvrier qui ne mettra jamais les pieds au Palais Garnier permet à un bobo d’aller voir une représentation de Lucia di Lammermoor pratiquement sans bourse délier, etc. Bref, en faisant appel à Bertrand de Jouvenel, le libéral peut parfaitement convaincre l’électeur de gauche qu’au final le principal bénéficiaire des dépenses publiques n’est pas la classe au revenu le plus bas face à la classe au revenu supérieur, mais bien l’État face au citoyen.

Donc, si les libéraux se veulent réalistes, ils devront être simplement objectifs et regarder, en fonction des circonstances, quel gisement d’électeurs peut être le plus « rentable » du point de vue électoral selon les points du programme libéral mis en avant. Et à ce compte, il n’est vraiment pas sûr que l’on trouverait à droite le plus grand nombre de personnes susceptibles de voter en faveur d’un libéral. Une fois établi qu’il n’est inscrit nulle part dans les étoiles que le candidat libéral serait inévitablement marié à l’électeur de droite, voyons ce qu’il en est lors de la transmutation du score électoral en parcelle de pouvoir.

Avec qui s’allier ?
Là encore, soyons réalistes. Et rappelons-nous qu’il n’existe que deux manières pour forcer quelqu’un à partager le pouvoir : soit il a besoin de vous pour y arriver, soit il craint votre pouvoir de nuisance qui pourrait l’empêcher de l’atteindre. Et rappelons-nous également que puisque l’on peut avancer l’hypothèse d’un candidat libéral majoritairement élu par des électeurs de gauche sur base d’un programme affin à certaines convictions de ces derniers, on peut tout aussi bien concevoir une alliance politique, générale ou ponctuelle, durable ou temporaire entre partis de gauche et libéral. Cela c’est déjà vu à de nombreuses reprises. Mais concrètement, il faut reconnaître qu’en France, en 2014 et même plus tard, cette option reste bien théorique. Non pas à cause d’une quelconque insurmontable incompatibilité idéologique – au moment de se partager les maroquins, cela n’a jamais représenté une réelle difficulté – mais simplement parce que les partis de gauche n’ont pas besoin du concours des libéraux pour arriver au pouvoir ni ne craignent leur pouvoir de nuisance. « Ne reste donc que la droite ! » s’écrient alors en cœur nos critiques du début.

Effectivement, ne reste que la droite. Mais pour faire quoi avec elle ? Et avec quelle droite encore ? À l’heure actuelle, la droite française au sens le plus large, c’est le Front national, l’Union pour un mouvement populaire et son satellite, l’Union des démocrates et indépendants, crédités en tout de 51% des suffrages selon un sondage CSA de septembre. Comment tout ce beau monde se tient-il par la barbichette ? Pour l’instant, même s’il a perdu pas mal de plumes, le parti hégémonique et susceptible de s’emparer du pouvoir à droite reste toujours ce machin gaulliste qu’est l’Union pour une majorité pour avoir le pouvoir, les portefeuilles, les postes, les prébendes, le pognon populaire. Les deux autres formations, quant à elles, définissent leur positionnement par rapport à l’UMP.

L’UMP est donc le parti du pouvoir de référence de la droite. Qui ne vise le pouvoir que pour le pouvoir et dont la seule directive idéologique est que toute voie est bonne à prendre pour s’emparer de l’Élysée, de Matignon ou du palais Bourbon. La stratégie suivie est des plus classiques : promettre tout et n’importe quoi, une chose et son contraire afin d’embobiner le maximum d’électeurs, gérer au mieux les relations avec ses alliés/concurrents de l’UDI en vue d’un win-win maximal et désamorcer le plus possible la menace du FN et l’empêcher de trop braconner sur ses terres. Quels rapports de force les libéraux français peuvent-ils espérer établir avec l’UMP ? Aucun. Simplement aucun. L’UMP n’a pas besoin des libéraux pour atteindre le pouvoir et les libéraux n’ont actuellement aucun pouvoir de nuisance pour le forcer à partager le pouvoir.

Le FN, quant à lui, et comme il le fait depuis plus de 30 ans maintenant, compte bien sur sa capacité de nuisance pour établir un rapport de force avantageux face à la droite « classique ». Jusqu’à présent les résultats obtenus restent mitigés en termes purement électoraux, mais il se pourrait que cette stratégie porte prochainement ses fruits. Par contre, cette capacité de nuisance a bien réussi à faire passer dans le débat public de nombreux points du programme frontiste. Le FN poursuit donc une voie rationnelle, réaliste et cohérente qui vise à imposer la discussion de certaines de ses idées et ensuite tenter d’empocher les dividendes électoraux. Ici encore – dans l’hypothèse où l’on se pincera fermement les narines –, quelles sont les possibilités pour les libéraux de faire passer leur agenda politique via le FN ? Nulles. Simplement nulles. Idéologiquement, c’est mort de chez mort. Rien de plus opposé aux idées libérales que le prurit national-socialiste qui sert aujourd’hui de programme politique à ce véritable PRI français (Parti de la rupture institutionnelle) qu’est la SARL Le Pen. Quant au niveau de la stratégie politique, c’est également sans issue puisque le FN n’a ni besoin des libéraux ni ne les craint.

Reste le bidule centre-mou du genou qu’est l’Union des Démocrates et Indépendants. Le nom démontre à lui seul et à suffisance la vacuité abyssale de la ligne idéologique de cette formation politique. « Démocrate » ? Sans rire ! Sous l’Ancien Régime, se dire démocrate, oui, c’était avoir un programme politique couillu. Mais au 21e siècle ? « Indépendant » ? Qu’est-ce que cela peut-il bien vouloir dire en économie, dans les questions de société ou dans les affaires internationales ? Enfin, ils sont « unis », c’est déjà ça. Bref, nous avons là également, à l’instar de l’UMP, un groupement politique qui ne vise le pouvoir que pour le pouvoir, les chauffeurs et les petits fours. Sa stratégie pour y arriver consiste à s’accrocher au train de l’UMP et tenter de retirer quelques marrons du feu à base d’accords avantageux ou de chantages menaçants. Rien que de la basse et classique politicaillerie élémentaire jouant à la fois sur l’alliance et la nuisance. Quelles sont les options des libéraux avec cette « chose » ? Difficile à dire pour l’instant car cette formation n’a qu’à peine un an d’existence et on ne connaît pas encore son comportement sur le long terme et sa capacité à affronter et digérer les échéances électorales et l’influence que cela peut avoir sur son positionnement et sur sa gestion politique. Cependant, et même si le Parti Libéral Démocrate intègre désormais l’UDI, on peut estimer très, très minimes les possibilités des libéraux de faire passer leurs idées et leur programme via ce patchwork de partis de notables de province. À partir du moment où la seule idée politique de ce mouvement est d’avoir le pouvoir, sa dépendance stratégique à l’UMP fera toujours passer à la trappe toute proposition libérale un peu consistante. L’UDI a besoin de l’UMP et la craint tout autant qu’elle la menace. Mais n’a nulle crainte des libéraux et si peu besoin, finalement, de leur aide.

Détruire la droite, voilà la voie
En conclusion, qu’avons nous ? Rien, strictement rien. Dans le panorama politique français actuel, le libéralisme ne peut s’exprimer d’aucune manière et encore moins s’imposer à droite. C’est un fait observable depuis plus d’une génération maintenant. Entre les nationaux-socialistes du Front National, les groupies de l’UMP et les notables de l’UDI, aucune voie ne s’ouvre aux libéraux français pour faire avancer leur agenda politique, ni en leur proposant une alliance mutuellement avantageuse, ni en les menaçant de leur nuire et de saper leur base électorale. Alors, pour répondre aux critiques qui pointaient le supposé manque de réalisme des libéraux qui se refusent à traiter plus favorablement la droite que la gauche, on leur répondra que le réalisme, justement, pour les libéraux, serait de détruire la droite française, telle qu’elle se présente aujourd’hui. Car elle est une voie sans issue pour le libéralisme. Depuis 30 ans maintenant, la droite a partagé à part pratiquement égale le pouvoir avec la gauche. Et non seulement le libéralisme n’a pas avancé d’un pouce en France pendant cette période, mais il a dramatiquement reculé, aussi bien sous les coups de la gauche que ceux de la droite.

Voilà le projet que devraient suivre les libéraux français : détruire cette droite profondément étatiste, largement soumise au culte du chef et foncièrement antilibérale, forcer une recomposition du paysage politique qui permettrait, notamment en détruisant l’hégémonie étouffante et sclérosante de l’UMP, aux libéraux sincères mais perdus – pour de bonnes ou mauvaises raisons – au sein des partis de la droite actuelle de se regrouper entre eux et de pouvoir enfin faire pression dans le jeu politique et de faire à nouveau entendre les idées libérales au parlement. Telle est la voie du réalisme politique pour les libéraux et non pas celle proposée par la droite qui n’a comme seul objectif que d’évincer la gauche pour simplement prendre sa place au pouvoir et y pratiquer peu ou prou la même politique.

Certaines voix venant de la droite ont reproché aux libéraux d’avoir fait perdre Sarkozy à la dernière élection présidentielle. Je n’y crois pas un seul instant. Mais je voudrais tant que cela fût vrai. Et c’est d’ailleurs la voie que les libéraux devraient désormais emprunter : essayer de faire perdre à la droite toutes et chacune des élections à venir, la forcer à se morfondre dans l’opposition, la faire crier de désespoir devant les portefeuilles qui lui passent sous le nez, la rendre folle de douleur par disette d’argent public ; tout ceci afin d’exacerber les tensions entre les membres de cette droite qui devront s’entre-déchirer chaque fois plus pour se partager les rares bribes de pouvoir qui leur resteront et, au final, faire exploser tout le bousin afin de libérer de l’espace où les libéraux pourront, enfin, se retrouver, se faire connaître et reconnaître. Et un bon début serait d’aller taquiner le goujon les 23 et 30 mars, ainsi que les 22 et 25 juin 2014. Qui voulait encore du réalisme politique ?