Islamisme, la menace fantôme

Publié Par José Lopez-Martinez, le dans Nation et immigration, Religion

Le problème est et reste toujours l’État et sa capacité d’intrusion dans la vie des gens et de coercition, y compris celle d’imposer une religion. La solution n’est donc pas de brimer la religion, mais bien de brider l’État. Et ce d’autant plus que la lutte contre cette menace fantôme qu’est l’islamisme en Occident a surtout servi à l’État de prétexte pour rogner encore plus les libertés de tous.

En contrepoint de l’article de Thierry Guinhut : Vérité d’islam et vérités libérales

Je ne connais rien à l’islam. Mais j’ai un préjugé favorable. Dame, une religion qui amène Diam’s à se retirer de la scène musicale française doit avoir du bon. Je ne connais rien non plus à l’islamisme. Contrairement à beaucoup de spécialistes qui ne parlent pas l’arabe et ont lu trois courts extraits du Coran dans une traduction bon marché et pris connaissance de deux hadiths du Prophète et d’une fatwa soudanaise. Mais s’il fallait s’y connaître pour parler de quelque chose… On va donc parler d’islam, d’islamisme, du danger mortel de l’islamisation de la France en particulier et de l’Occident en général. Et aussi de cyclisme.

L’islam est-il compatible avec nos démocraties libérales contemporaines ?

D’aucuns nous assurent que l’islam est incompatible avec une société libérale. Cela sonne fort et clair. Un peu comme « le cyclisme est incompatible avec une société libérale ». Sauf que, dans les faits et au vu des nombreuses mesures liberticides qu’il a déjà inspirées, le cyclisme semble autrement plus antilibéral que l’islam. Certes, cette découverte d’une incompatibilité rédhibitoire entre islam et liberté ne sert, la plupart du temps, que de pitoyable cache-sexe aux communs et courants xénophobes qui se sentent obligés de rendre un discret hommage à la vertu en pratiquant avec verve l’hypocrisie. On ne s’attardera donc pas à essayer de convaincre ces souris craintives – comme les décrirait le philosophe Fernando Savater – et parfaitement inaccessibles à la raison. On s’intéressera plutôt à ceux qui pensent sincèrement mais de manière assez curieuse que, pour protéger la liberté, il faut violer les droits fondamentaux de certains.

Il est toujours stupéfiant de voir des personnes qui prétendent chérir la liberté faire référence au barbare sophisme de Saint-Just. Bien sûr, le futur de la France ou d’autres pays occidentaux qu’ils dépeignent veut faire peur : des minarets par milliers et des haut-parleurs qui cracheraient cinq fois par jour l’appel du muezzin à la prière, du couscous partout et la liberté nulle part, des femmes voilées et des chrétiens persécutés. Cela semble évident : une religion qui parle de soumission à Dieu ne peut être que liberticide et l’exemple des pays musulmans le démontre amplement. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Amen. Ite, missa est.

Les erreurs de raisonnement sur l’islam

Sauf qu’il est tout aussi absurde de dire que l’islam serait incompatible avec une société libérale que de dire qu’une arme à feu tuerait des gens. Peut-être que, fondamentalement, essentiellement, voire même obligatoirement, l’enseignement de l’islam proposerait une vision de l’homme et de la société qui s’opposerait sur de nombreux points à la société ouverte prônée par le libéralisme. Je ne sais pas, je ne connais rien à l’islam, ni le Coran incréé, ni les versets médinois, ni les mecquois, ni l’ijtihâd et même pas la taqîya. Et je ne prétends pas m’ériger spécialiste en théologie à l’instar de tant de cuistres ignorants aussi fétichistes du texte que les plus abrutis des fondamentalistes arriérés.

Ce que je sais, par contre, c’est qu’un livre, fût-il le plus saint des livres, ne construit pas de mosquées, qu’un hadith, même qudsî, ne voile pas les femmes et qu’une fatwa, même édictée par le mufti le plus respecté, ne persécute pas un apostat. Ce sont des hommes qui le font. Comme c’est un homme qui en tue un autre au moyen d’une arme à feu. La bonne question à poser est donc : les musulmans peuvent-ils vivre en paix et laisser les non musulmans vivre en paix dans une société libérale ? À cette interrogation, on peut raisonnablement répondre par l’affirmative.

Le libéral se veut attaché au réel. Or, quelle est la réalité des faits ? La présence musulmane en France métropolitaine va bientôt fêter son siècle d’existence. Si l’on se réfère à un critère vaguement « ethnographique », on dénombrerait de 4 à 6 millions de musulmans en France. Une étude du Pew Research Center prévoit une augmentation à 6.860.000, soit 10,3% de la population française en 2030. Si l’on tient compte – et plus justement – du critère religieux, on devrait parler plutôt de 1,6 à 2 millions.

L’islam en France, c’est également quelques 2.000 mosquées et autant d’imams. Ainsi que de 70.000 à 110.000 convertis. Depuis maintenant 100 ans, ces millions de musulmans ont vécu de manière paisible, respectueux des lois. En causant autrement moins de soucis, d’attaques aux libertés fondamentales, de dégâts, de destruction, de blessures et de morts que tant d’autres « Français de souche » adeptes d’idéologies en « isme ». Selon Europol, entre 2006 et 2010, les actes terroristes liés à l’islam représentaient seulement 0,4% de tous ceux commis dans l’Union Européenne, très loin derrière les actions des groupes séparatistes (85,1%) ou de l’extrême-gauche (9,2%) et au même niveau que l’extrême-droite (0,3%).

Faudrait-il aussi interdire le socialisme ?

Il ne viendrait à l’esprit d’aucun libéral d’interdire l’entrée du territoire ou de bannir quelqu’un parce qu’il communierait avec les idéaux liberticides socialistes, tant qu’il ne commet aucun acte violant les droits fondamentaux de ses concitoyens. Dès lors, on se demande bien en vertu de quoi il serait permis aujourd’hui de violer les droits fondamentaux de musulmans qui ne posent aucun problème, en faisant usage de l’abracadabrantesque argument selon lequel dans un hypothétique futur très lointain d’autres musulmans imposeront très certainement le nouveau califat en Europe, et autre galéjade d’Eurabia. Orwell, dans son 1984, avait déjà dénoncé le crime de pensée instauré par les États totalitaires. Aujourd’hui, certains pseudo-défenseurs de la liberté proposent sérieusement de punir les musulmans pour crime de possibles idées politico-religieuses peut-être appliquées des dizaines d’années plus tard par des personnes pas encore nées.

Mise à part l’absurdité confondante de leur rhétorique, on aimerait surtout que ceux qui nous assurent que l’islam serait incompatible avec une société libérale soit un peu plus cohérent et réclament, en toute logique, l’interdiction de l’islam, de sa pratique, de son expression, de son adhésion. Ainsi que l’ostracisme des convertis. Et dans la foulée, que l’on interdise également les tout aussi liberticides communisme, socialisme, national-socialisme, nationalisme, etc. Le cyclisme aussi.

Une question de fonctions régaliennes

Oui, mais les « zones de non droit » dans les banlieues déshéritées ? Problème dont la responsabilité en incombe à l’État qui ne remplit plus ses fonctions régaliennes. Oui, mais les prières dans les rues ? Problème causé par l’État qui contrôle la création de lieux de cultes. Oui, mais la nourriture halal dans les écoles publiques ? Le problème, c’est l’école publique. Oui, mais les piscines publiques réservées aux femmes ? Encore une fois, c’est un problème provoqué par un État qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas. Oui, mais l’islamisme, l’islamisation et tout ça ? Ah !? L’islamisme. Ce fameux, terrible et liberticide islam politique qui, dans le futur – quand la population française sera majoritairement musulmane, nous assure-t-on –, s’imposera démocratiquement à la minorité non musulmane.

Tout d’abord, on rappellera que la plupart des projections démographiques sur plus d’une génération se plantent royalement. Pour faire court, il est impossible de savoir quelle sera la proportion de musulmans « ethniques » ou « religieux » en France dans 50 ans. On se souviendra de cette une du Figaro Magazine qui titrait en 1985 « Serons-nous encore français dans 30 ans ?» en se basant sur les calculs de démographes qui envisageaient une majorité de musulmans en France en 2015.

Par ailleurs, Raphaël Liogier, dans son livre Le mythe de l’islamisation, remet à sa juste place l’épouvantail de la marée musulmane balayant tout sur son passage. D’une part, le taux de fécondité chute de manière spectaculaire dans les pays musulmans, depuis le plus peuplé, l’Indonésie (2,08 enfants par femme) à la Tunisie (1,5 prévu en 2014), en passant par l’Iran, la Turquie, le Maroc, l’Algérie, etc. D’autre part, l’idée d’un déferlement migratoire n’a aucune base scientifique : le taux d’accroissement migratoire de la population, pour la France était de 1,1/1000 en 2009, inchangé depuis 1980. En fait, l’argument démographique serait bien plutôt favorable à l’immigration totalement libre, tous azimuts : en autorisant les gens à venir du monde entier, la proportion des musulmans resterait réduite. On observe ainsi qu’en Europe, les immigrants marocains, par exemple, sont moins nombreux que les polonais ou les roumains.

Ensuite, alors qu’aujourd’hui les musulmans votent en France à plus de 50% pour le parti socialiste (tiens, finalement, ce ne serait pas une si mauvais idée que de jeter tous les musulmans à la mer) et que la moitié ne met jamais les pieds dans une mosquée, on se demande bien pourquoi ceux-ci se mettraient dans un futur lointain à voter très majoritairement pour un parti islamiste hostile aux libertés fondamentales. Pour illustrer la vacuité de l’islam comme force politique : l’unique parti français islamiste à s’être présenté à des élections, le Parti des musulmans de France, compte quelques 2.000 adhérents et a recueilli les suffrages de 1.742 personnes aux législatives de 2007. It’s a long way to the caliphate. It’s a long way to go.

La laïcité, c’est la solution

Enfin, la solution à ce problème, on la connaît, c’est la laïcité. Attention, la vraie laïcité, celle du premier amendement à la constitution américaine : l’État ne doit interdire ni imposer la pratique d’aucune religion. Il se trouve que selon un sondage CSA réalisé en 2006, 73% des musulmans se déclaraient favorables à la séparation des religions et de l’État, et 91% favorables à l’égalité hommes-femmes. Encore une fois, on ne voit pas réellement péril en la demeure. (Juste pour l’anecdote, on citera l’Angleterre, le Danemark, l’Islande, la Norvège, le Liechtenstein, Malte, Monaco, le Costa Rica, la Grèce qui possèdent tous une religion d’État.)

Le libéralisme n’est pas une théorie politique prônant le contrôle des pensées des gens et leur sanction car présumées hostiles à la liberté. C’est encore moins une justification de la punition collective appliquée aujourd’hui à des innocents pour des actes non encore commis par d’autres coreligionnaires dans le futur. En ce sens, la phrase « L’islam est incompatible avec une société libérale » ne veut rien dire pour le libéral. Le libéralisme, c’est la théorie politique du contrôle de l’action de l’État et des hommes qui agissent via l’État et influent sur la population entière grâce au monopole de la violence.

Le problème, ce n’est pas l’islam, ni même son expression politique. Le problème est et reste toujours l’État et sa capacité d’intrusion dans la vie des gens et de coercition, y compris celle d’imposer une religion. La solution n’est donc pas de brimer la religion, mais bien de brider l’État. Et ce d’autant plus que la lutte contre cette menace fantôme qu’est l’islamisme en Occident a surtout servi à l’État de prétexte pour rogner encore plus les libertés de tous. C’est là que réside le combat libéral et non pas dans la violation des droits fondamentaux des musulmans (libertés d’expression, de religion, d’association, de circulation, etc.) En conclusion, pour le libéral, l’islamisme, même pas peur ! Le cyclisme, par contre…

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