« The net delusion » : Internet également a son côté obscur

Publié Par Frédéric Prost, le dans Internet, Lecture

« The Net Delusion » démonte un à un les nouveaux mythes que nous avons forgés à propos d’Internet et nous invite à juger avec prudence de ses bénéfices.

Par Frédéric Prost.

Je suppose que le fait d’être né en Biélorussie durant la guerre froide a, quant à la sensibilité vis-à-vis du respect des libertés individuelles, le même effet que de tomber dans une marmite de potion magique : on reste marqué à vie. Evgeny Morozov est donc majeur, vacciné et il ne prend pas pour argent comptant toutes les belles choses qu’il entend sur les supposés effets intrinsèquement démocratiques des nouvelles technologies de l’information. Dans The Net Delusion : The Dark Side of Internet Freedom, il reprend tous les nouveaux mythes que nous avons forgés à ce propos pour les démonter un à un. Le constat est plutôt pessimiste. Un peu trop ? Pas si sûr…

Il est de bon ton de dire qu’une technologie est neutre et que les objets ne font rien en eux-mêmes. Si le constat est relativement trivial pour des objets « normaux » (on peut penser aux armes par exemple), cela est beaucoup plus compliqué en ce qui concerne les nouvelles technologies de l’information. Ne serait-ce que parce que les objets ne sont plus simplement inertes (votre téléphone communique avec votre voiture pour se mettre en kit main libre automatiquement sans vous demander votre avis par exemple) mais également parce que vous êtes potentiellement en interaction avec ces objets en permanence (smartphones, ordinateurs portables, internet ubiquitaire, etc.). Il est donc, au mieux, périlleux de prolonger nos réflexes de pensée quant aux transformations que ces technologies vont apporter à nos sociétés.

E. Morozov commence par pointer une double illusion : d’une part croire qu’Internet est intrinsèquement bon, utile pour les sans grades face au pouvoir, pour la démocratie, et d’autre part penser en termes hérités de la guerre froide et plus généralement en se servant de toute une liste de métaphores qui obscurcissent le discours plus qu’elles ne l’éclairent. Tout commence en 2009 durant la fameuse révolution verte, « révolution twitter », en Iran qui suivit des élections entachées de fraude. Devant les difficultés du pouvoir à réussir à couper ce moyen de communication les commentateurs, et ce qui est plus grave les politiques en charge, se sont vite emballés. La révolution devenait simple comme un message de 140 signes et les pouvoirs totalitaires ne pouvaient rien faire contre cela. La démocratie allait s’imposer d’elle-même avec le web 2.0 et rien ne pourrait l’arrêter. Une impression très Fukuyamienne se dégagea jusqu’aux plus hautes sphères de l’État : en effet le département d’État américain demanda solennellement à Twitter de reporter une mise à jour planifiée pour maintenance pour ne pas interférer avec cette révolution verte. Twitter obtempéra tout en soulignant qu’ils avaient pris cette décision en leur âme et conscience. Les effets non désirés furent d’attirer l’attention du pouvoir iranien sur ce média (alors que le nombre de comptes Twitter était ridiculement faible en Iran à l’époque) mais cela les a également poussés à le voir comme le nouveau bras armé des USA pour « l’exportation de la démocratie ». Le discours d’Hillary Clinton sur la liberté et internet (alors secrétaire d’État) n’a fait que confirmer ces conclusions. D’un autre côté tous les anciens de la guerre froide y ont vu une occasion de recycler leur vision du monde. L’appel de métaphores telles que les « firewall a abattre » ou les « rideaux de fer à lever », rappelant les images de la guerre froide, était simplement trop important pour pouvoir y résister. Pourtant, comme le montre entre autres l’exemple de la ligne Maginot, on ne gagne pas une guerre en se préparant à la précédente. De plus penser à l’aide de métaphores mal choisies est le plus sûr moyen de se tromper de stratégie en oubliant qu’il ne s’agit que de ce qu’elles sont : des images. À force de répétition on en vient à confondre les cartes (imagées et imaginées) et le territoire.

Toute cette agitation autour des réseaux sociaux et des bouleversements du monde ont créé une sorte de bulle intellectuelle rappelant celle du début des années 2000 à propos des start-up. De la même manière que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, tous les problèmes politiques ne sont pas solvables par un buzz internet ou exprimables au moyen d’un tweet. Morozov montre de plus comment les régimes totalitaires ont vite réagi à ces avancées : souvent caricaturés comme dépassés par les événements et un peu imbéciles, ils ont en fait retourné internet en un instrument de surveillance massif que ne renierait pas la Stasi des grandes années. D’ailleurs dès que ça a commencé à sérieusement bouger en février 2011 en Syrie, le premier acte d’Assad fut… d’ouvrir Facebook, Youtube et Twitter plutôt que d’essayer de couper toutes les communications. Finalement il se dit tellement de choses sur ces réseaux que le bénéfice est au moins aussi important pour les services de sécurité que pour les insurgés. D’Hugo Chavez et ses plus de 500 000 followers à la Chine et ses nouveaux concepts de « human flesh search engines » en passant par les internautes payés pour flooder les blogs de commentaires à la gloire du grand chef, on voit que les tyrans ne sont pas les derniers à avoir de l’imagination pour exploiter le potentiel d’internet. Et si l’information coule dans les veines d’internet, la désinformation également. Paradoxalement le fait que ce média soit décentralisé n’en fait pas en soit un vecteur de vérité : toutes les conspirations autour du 11 septembre ou encore autour du fait que l’homme n’aurait pas marché sur la lune s’y trouve bien n’est-ce pas ?… À égalité de hiérarchie avec les cours d’Harvard. Pourquoi devons nous croire que ce sont ces derniers qui attireront le plus d’internautes ? Enfin Morozov nous met également en garde contre ce que Kierkegaard craignait en voyant l’explosion de la sphère publique : lors de la révolution industrielle naquit la notion d’opinion publique avec les journaux, les cafés où l’on discutait. À l’opposé de la majorité des philosophes et commentateurs de l’époque qui y voyaient un signe de démocratisation encourageant, Kierkegaard craignait au contraire une baisse de la cohésion sociale. Il y voyait un tourniquet sans fins de discussions éthérées, stériles, et le triomphe de la curiosité vide : tout le monde s’intéresse à tout et rien en même temps. Il notait dans son journal « aucun de ceux qui appartiennent à la sphère publique n’a d’engagement essentiel envers quoi que ce soit ». Sa pire crainte était « l’abolition de la distinction cruciale entre rester silencieux et parler », le silence étant primordial pour lui car « seules les personnes capables de rester essentiellement silencieuses peuvent parler de manière fondamentale ». Bref, il n’est pas spécialement la peine pour les pouvoirs en place de museler les internautes dont la majeure partie de la journée consiste à visionner des lolcats sur Youtube : Huxley gagne haut la main contre Orwell et les pouvoirs en place l’ont bien compris. Combien ont profité d’internet pour compulser De l’esprit des lois ou La richesse des nations pourtant gratuitement (et légalement) disponibles ? Quel est le nom de la puissance scientifique pour exprimer ce pourcentage par rapport à la vidéo « Gangnam Style » ?

Je dois dire que cet essai de Morozov m’a ouvert les yeux. Je vis plongé dans la culture Internet depuis 20 ans maintenant (j’ai commencé du fait de mes études à utiliser Internet quand il n’y avait pas de navigateur et quand charger une photo sur un newsgroup prenait du temps et de l’énergie). Internet était un vrai champ libre, la netiquette se mettait en place de manière décentralisée et informelle. Graduellement la température est montée et le constat qu’on peut faire aujourd’hui est bien plus amère qu’il n’y apparaît au premier coup d’œil. Faire un pas de côté pour regarder objectivement ce qui se passe n’est pas si évident : The net delusion a ce mérite de vous aider à le faire. Cet essai n’apporte pas vraiment de solutions mais il pointe au moins les erreurs à ne pas commettre et les fausses analogies conduisant à des stratégies perdues d’avance. C’est en cela un remarquable cri d’alerte. Je dois ajouter que Morozov est très fin et que sa perception de l’évolution du monde (peut-être parce qu’il vient de l’Est), sans être cynique, est rafraîchissante pour un occidental moyen comme moi. Je conclurai sur cette remarque du psychologue allemand D. Dörner en forme d’avertissement à tous ceux qui pensent que le progrès de l’humanité grâce à une nouvelle technologie est incontournable : « il est loin d’être clair de savoir lequel d’entre ‘de bonnes intentions plus de la stupidité’ et ‘de mauvaises intentions plus de l’intelligence’ ont apporté le plus de malheur dans le monde », en effet « les personnes incompétentes avec de bonnes intentions ont rarement autant de scrupules que ceux qui inhibent parfois des personnes compétentes avec de mauvaises intentions ».

• Evgeny Morozov, The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom, PublicAffairs, U.S., 2012, 428 pages.

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  1. Ca me semble de l’enfonçage de portes ouvertes. Que tout le monde puisse faire n’importe quoi sur le Web, par définition, n’est pas une information. Je n’ai jamais lu qu’Internet allait nous rendre « meilleurs ». La vraie question, je crois, n’est pas le changement de l’homme, mais l’augmentation de la réalité. Un livre décrit merveilleusement bien le phénomène:
    http://www.amazon.fr/r%C3%A9gression-intellectuelle-France-Philippe-Nemo/dp/2960047397/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1329295087&sr=8-1
    En soi, cette augmentation de la réalité n’est ni bonne, ni mauvaise. Mais elle est vertigineuse.

    1.  » Je n’ai jamais lu qu’Internet allait nous rendre « meilleurs ».  »

      Il vous suffit de suivre le lien de l’article pointant vers le discours du secrétaire d’état US pour en avoir un exemple. D’autre part il n’est pas question de rendre « meilleur » où que ce soit mais de discuter du fait que la multitude est, du fait de la décentralisation au coeur d’internet, ou non avantagée face à un pouvoir centralisé. Cet essais est suffisamment fin et fait un contrepoint salutaire au zeitgeist.

  2. (Un petit conseil en passant : prenez garde à ne pas confondre « régimes totalitaires » et dictatures. Les régimes totalitaires actuellement en activité sont très peu nombreux. En revanche, les dictatures…)

  3. « il n’est pas spécialement la peine pour les pouvoirs en place de museler les internautes dont la majeure partie de la journée consiste à visionner des lolcats sur Youtube »

    Très drôle. Et très descriptif de toute une frange du militantisme online, selon laquelle le simple fait de se connecter à Facebook est un acte politique de la première insolence. On like un post pour sauver une vie, on partage un lien pour changer le monde.

  4. « il est loin d’être clair de savoir lequel d’entre ‘de bonnes intentions plus de la stupidité’ et ‘de mauvaises intentions plus de l’intelligence’ ont apporté le plus de malheur dans le monde »

    Il semble que ce Dörmer ait oublié les « bonnes intentions plus de l’intelligence » qui peut annihiler ou, à tout le moins réduire, la stupidité et les mauvaises intentions.

    Sur internet tout existe mais, contrairement à la télévision, on ne subit pas le programme mais on le fait. Et si quelqu’un veut être choqué il pourra trouver de quoi se donner des émotions.

    Finalement, il n’y a pas d’ombre sans lumière ; À chacun de trouver son équilibre … ou pas.