L’anarchie tyrannique de Poutine

Vladimir Poutine n’est pas « l’homme qui a rétabli l’ordre en Russie. Bien au contraire.

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L’anarchie tyrannique de Poutine

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 13 décembre 2022
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Dans les premières pages de son chef-d’œuvre, Les origines intellectuelles du léninisme, Alain Besançon se demande comment définir précisément le régime soviétique, étrange accouplement entre la terreur incessante et la ruine généralisée. Il arrive à cette formule : il s’agit d’une anarchie tyrannique.

L’incompatibilité radicale entre la fiction idéologique et la réalité humaine explique que le Parti échoue dans tout ce qu’il entreprend. Chaque ordre donné par le sommet génère mécaniquement du désordre à tous les niveaux de la pyramide, jusqu’à plonger la base dans une misère et un désarroi inouïs. Une incroyable incohérence règne en maître.

On pourrait évidemment s’attendre à ce qu’un tel système s’effondre en un temps record. Pourtant, cette anarchie perdure, car elle est niée en bloc par la propagande et rendue pérenne, obligatoire, imposée par une coercition enragée. Rien ne fonctionne mais il est interdit de le penser et quiconque le dit est condamné à l’exil ou à la mort : le chaos doit être décrit et vécu comme une harmonie supérieure. Privé de toute logique, le citoyen improvise comme il peut sous la domination brutale et cruelle du non-sens. L’agonie soviétique durera soixante-dix ans. Gorbatchev sera le dernier chef d’orchestre de cette cacophonie.

Sous Eltsine, la tyrannie baisse la garde et l’anarchie l’emporte. Longtemps tenue en laisse par les méthodes totalitaires, la criminalité de la société soviétique a soudain les coudées franches. Les mafias se jettent sur l’État et le dépouillent, sous la supervision de hauts fonctionnaires devenus de purs prédateurs. Ce pillage entraîne un niveau de pauvreté tel qu’il fait regretter à beaucoup le temps du communisme.

 

Le retour de la tyrannie

Quand Poutine prend le pouvoir, sa promesse est de mettre fin à l’anarchie. Les Russes et les observateurs occidentaux accueillent la nouvelle avec soulagement. Il ne faudra pas longtemps aux plus lucides pour comprendre qu’en réalité, on assiste au retour de la tyrannie. Poutine adopte la posture de l’homme autoritaire et juste, à ceci près que sa lutte contre les corrupteurs n’est rien d’autre que l’établissement de son propre monopole sur la corruption. Tirant profit de la demande populaire d’ordre, il arrache à la Russie les maigres espaces de liberté que lui avait concédés la période eltsinienne.

Autoritaire dès sa naissance, le poutinisme se durcit habilement et inexorablement au fil des années. D’une dictature internationalement présentable, appuyée sur des élections manipulées et tolérant des bribes d’oppositions, on passe à un régime ressemblant de plus en plus au totalitarisme.

Où le bât blesse doublement, c’est que ce retour de la tyrannie n’abolit en rien l’anarchie. Au contraire, Poutine l’étatise et l’institutionnalise et, surtout, la fait fructifier au profit de son clan. Sous le communisme, canaliser le désordre rendait tout-puissant ; sous Poutine, on devient de surcroît milliardaire.

 

Kleptocratie et anarchie 

La nature désordonnée et désordonnante du système poutinien n’est apparue aux yeux du monde entier que récemment, avec la guerre en Ukraine – même si les poutinistes de Russie et d’ailleurs en nient encore l’existence. La tyrannie était bien visible, mais sa splendide arrogance, dorée à l’or fin par une propagande massive, cachait soigneusement l’anarchie. Neuf mois de de ratages militaires ont rendu soudain perceptibles l’absence de coordination, l’incompétence, l’effarante et pitoyable incapacité du pouvoir russe à se doter ses moyens pour parvenir à ses fins.

Nous connaissions le versant tyrannique du poutinisme, nous découvrons sa face anarchique. Mais comment définir cette dernière ? Sur quoi repose-t-elle ?

Quatre notions peuvent nous permettre de voir clair dans ce cloaque : l’affairisme, la centralisation, la conquête et la violence.

 

Affairisme 

L’affairisme, d’abord. Il convient de toujours garder à l’esprit que Poutine est obsédé par l’argent. Il est aujourd’hui un des hommes les plus riches au monde. Pour parvenir à ce niveau d’opulence, il lui a fallu corrompre et se laisser corrompre dans des proportions colossales en mettant à son service l’appareil d’État dans son entièreté, des plus grandes industries aux plus petits tribunaux.

Or, toute corruption introduit du désordre dans les mécanismes économiques et juridiques. Un pays ne peut se développer que si la propriété y est garantie et la concurrence saine. En siphonnant la production et la distribution de richesses en Russie, Poutine a semé une anarchie considérable. Bilan : aucun essor depuis le départ de Eltsine. En 2022, le pays exporte aussi peu qu’en 2000 : pétrole, gaz, armes, point final. Rien de qualité, rien d’innovant, rien qui émane directement de l’activité privée honnête. À peine la main invisible du capitalisme est-elle apparue sur le sol russe qu’elle a été tranchée net.

 

Centralisation 

La centralisation, ensuite. C’est un aspect méconnu du poutinisme. Pour faire affluer vers les comptes en banque de son gang les énormes gains réalisés en province, Poutine a dû reconcentrer l’univers économique éparpillé sous Eltsine. Le pillage sans queue ni tête des années 1990 a laissé place à un parasitisme concentrique, rigide et menaçant : la province, réduite au rôle de figurante déverse ses roubles à Moscou, qui les transfère au Kremlin, les proches de Poutine empochant la plus grosse part du magot et la plaçant à l’étranger, sans la réinvestir. C’est un ruissellement à l’envers.

Ce « trou noir » étatique qui attire à lui la matière financière pour la faire disparaître a pour conséquence, non seulement la misère des confins, mais également la déresponsabilisation de tous les acteurs, comme en milieu soviétique. On ne peut s’enrichir qu’à condition d’écraser les humbles et de ramper devant les seigneurs du FSB. L’injustice criante mène au délitement moral, à la loi de la pègre et, en guise de contrepoids, à la bureaucratisation. Pour maintenir la verticalité de sa puissance sans être confronté à une révolte des terres périphériques, Poutine est obligé d’acheter la population. Cent millions de Russes sont rémunérés par le secteur public. C’est l’anarchie socialiste sans le socialisme.

On se tromperait si l’on imaginait qu’aux yeux de Vladimir Poutine, ce faux ordre est coupable et ce vrai désordre un problème. À ses yeux, le darwinisme mafieux fournit la seule règle gouvernementale valide. S’il faut du chaos pour s’imposer à autrui et se gaver des richesses du pays, va pour le chaos, tant qu’il ne bouscule pas les intérêts du clan gouvernant, tant que l’on peut éliminer les oligarques concurrents et museler les mafias trop ambitieuses. L’anarchie est, selon Poutine, un mode d’emploi du réel comme un autre.

 

Conquête 

La conquête est l’application géopolitique d’un principe simple : ce qui fonctionne à domicile doit fonctionner à l’extérieur. Pourquoi maintenir la razzia dans le strict cadre russe ? Pourvu qu’on y exporte suffisamment de confusion et de déstabilisation, le monde entier est une Russie potentielle ! Dans son dernier et brûlant essai, Poutine ou lobsession de la puissance, Françoise Thom décrit implacablement cette « passion de la malfaisance » poutinienne qui pousse les pouvoirs et les politiciens occidentaux, par la menace, la manipulation et la corruption, à se comporter, selon les cas, soit comme des proies, soit comme des complices. L’anarchie est alors disséminée hors de Russie, ce qui, évidemment, par rebond, aggrave encore la morgue du désordre intramuros.

 

Violence 

Pour finir, la violence. Elle est un des traits les plus saillants du régime poutinien. Elle est exercée par le Kremlin sur l’État et sur la société, par l’empire sur ses voisins, et par chaque Russe sur tous les autres : violence institutionnelle, violence géopolitique, violence mafieuse et violence de la rue devenue culturelle, glorifiée par les talk-shows télévisés, s’accumulent et forgent une nation sauvage. La Russie de 2022, dit Galia Ackerman dans son interview pour Contrepoints, « est le pays du désamour ». L’anarchie est alors complète et sa tyrannie sans échappatoire.

Le caractère anarchique du poutinisme s’exprime de manière éclatante dans le domaine hiérarchique par essence : l’armée. Le manque d’homogénéité et de synchronisation des forces russes dans la guerre en Ukraine sera probablement brandi comme un contre-exemple exemplaire par les professeurs de stratégie militaire dans les décennies à venir.

Et cette anarchie bottée et casquée dégénère inévitablement en pillages, encore une fois, en viols, en tortures, en exactions de toutes sortes, parfaitement inutiles à la conduite de la guerre, mais conformes au modus operandi du poutinisme, et satisfaisant les pulsions vengeresses du peuple qu’il a décérébré. Le désordre de l’armée russe n’est pas accidentel : il est constitutif.

 

Une nouvelle dictature du désordre

Voilà donc « l’homme qui a rétabli l’ordre en Russie », comme l’ont surnommé tous les Hubert Védrine d’Occident depuis vingt ans. Dans les faits, Poutine est celui qui a instauré une nouvelle dictature du désordre, et qui le paie enfin très cher, dans sa campagne d’Ukraine.

Depuis un siècle, la Russie constitue une perturbation de la raison politique mondiale. L’Union soviétique organisait la contagion idéologique des nations libres. Poutine a remplacé l’idéologie par un patchwork de vilénies : une truanderie patiente, inlassable, appuyée sur la haute tradition de cynisme du KGB, les techniques les plus pointues du marketing moderne, les codes comportementaux du monde criminel né à l’ombre du Goulag, le tout coiffé par un délire impérial sans limites et un culte de la personnalité non négligeable.

Repousser les offres de ce hacker planétaire est davantage qu’un devoir moral : une urgence vitale. Sans quoi, l’anarchie et la tyrannie, main dans la main, continueront à briser la vérité, la paix et la prospérité.

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  • Salutaire présentation. Le truc génial avec la force, la brutalité et la tyrannie, c’est qu’on a beau faire, ça ne marche jamais, merci au bon dieu ou tout ordre spontané de l’univers de lui avoir mis une boussole dans la bonne direction, quoi qu’en pensent les incorrigibles pessimistes. On est quand même rassurés quand ça calanche car ça peut quand même faire de gros dégâts .

  • Le putine bashing est la mode…. Ça passera…. Et si vous parliez de l’ue ou des usa ou de n’importe quel autres pays ? Vous pourriez dire la même chose voir en pire.

    -1
    • Avez-vous entendu parler du whataboutisme ? C’est la technique qui consiste à exiger de changer de sujet quand une thèse vous dérange, en prétendant que les problèmes qu’il soulève se retrouvent à l’identique partout ailleurs.

      • qu’elle soulève

      • Et si c’est le cas, on fait quoi, on se tait ?
        La courruption est universelle, elle est pratiquée partout dans le monde sauf qu’en occident, elle est légale, enfin, la justice ne s’y intéresse pas trop.quand elle arrange. La. Russie, mais qu’est ce qu’on lui veut pour lui faire autant de misère ? Idem pour l’Iran, Cuba, la Corée du nord, le venuezela, et d’autres pays dans la lorgnette des us pour des raisons… Inconnues.
        L’Iran, qu’est ce qu’on a à faire qu’ils aient un bombe atomique, elle est inutilisable !

        -1
  • « Le manque d’homogénéité et de synchronisation des forces russes dans la guerre en Ukraine sera probablement brandi comme un contre-exemple exemplaire par les professeurs de stratégie militaire dans les décennies à venir.

    Et cette anarchie bottée et casquée dégénère inévitablement en pillages, encore une fois, en viols, en tortures, en exactions de toutes sortes, parfaitement inutiles à la conduite de la guerre, mais conformes au modus operandi du poutinisme, et satisfaisant les pulsions vengeresses du peuple qu’il a décérébré. Le désordre de l’armée russe n’est pas accidentel : il est constitutif. »

    Et vous avez des éléments concrets pour étayer vos d(él)ires ?

    -4
  • Bien décevant cet article. Beaucoup d’affirmation, beaucoup d’idéologie, aucune source, aucune preuve, aucune analyse en profondeur. Rabâchage des poncifs habituels. Enfin, même si la mention « les opinions n’engagent pas la rédaction » figure en bonne place, ce serait bien d’avoir d’autres opinions, et mieux étayées.

    • Quel genre d’autres opinions ? Exposez donc les vôtres.

      -1
      • C’est que justement je n’en ai pas, et j »aimerais, pour autant que ce soit nécessaire, avant de me faire une idée de la situation, avoir des faits avérés, des informations vérifiées, des débats contradictoires. Enfin, c’est ce que j’attends du site Contrepoints. Un texte aussi excessif n’apporte rien de tout cela. Excusez-moi.

        • Eh bien, si vous voulez des avis contraires à celui de cet article, vous avez l’embarras du choix : RN, Reconquête, TV Libertés, Valeurs Actuelles, CNews, Sarkozy… Pourquoi demander à des libéraux de s’en charger ?

    • Et cochon qui s’en dédit !… Cher Marc Hassin.

      -3
  • En tant qu’ancien de la guerre froide, bravo ! J’en reconnais beaucoup d’aspects, ayant eu quelques aperçus du fonctionnement interne de ces régîmes
    Yves, Montenay

  • Les provinces occupées par l’armée russes sont destinées a être rattachée a la Russie après avoir subit 14000 morts depuis 2014 (et le coup d’état financé par les USA pour 4.9 milliard de dollars une dinde US a donné officiellement ce chiffre).
    Pensez vous que : « ..pillages, …. en viols, en tortures, en exactions de toutes sortes,.. » serez la technique idéale ?
    Il paraitrait que le bon sens serait la chose la mieux partagée du monde, avec la démographie galopante certains ne reçoivent qu’une part bien modeste.

    -1
  • Excellent article! Ce qui fait froid dans le dos, c’est de se dire que si ce système peut s’imposer à l’échelle d’un pays aussi vaste, alors il pourrait tout à fait s’imposer au niveau mondial… Ce que j’en tire aussi, c’est que malgré ses imperfections, on est quand même bien mieux en Occident, où, rappelons-le, on peut sortir les gouvernants aux élections. C’est un fait, ça, irréfutable.

  • «Privé de toute logique, le citoyen improvise comme il peut sous la domination brutale et cruelle du non-sens.» Cette phrase me fait penser aux «car crash» en Russie filmés par des «dash cams» que l’on peut visionner sur Youtube ou Facebook (sans surprise, ceux originaires de Russie pullulent). Des accidents en très grande majorité évitables, stupides et absurdes au possible, impliquant souvent des piétons, ou bien des conducteurs (mot trop fort) imbibés de vodka. Bref, un vrai chaos routier généralisé, mortifère et ubuesque. Par extension, le «citoyen», sur les routes de Russie, en est réduit à improviser «comme il peut sous la domination brutale et cruelle du non-sens».

    D’ailleurs, la multiplication des «dash cams» servent à se prémunir contre les faux témoignages en cour des policiers corrompus appelés sur les lieux des accidents. La «Justice» va avec le reste (du chaos s’entend).

  • Putin peut etre violent, je n’en sais rien. Ce qui est clair est que l’Europe et l’Ukraine sont des laquais. Il ne fait pas bon etre le laquai d’une noblesse décadente (dette). Putin a au moins les roupettes de resister.

  • Cette analyse du communisme (3 premiers paragraphes) peut s’appliquer aux pays ex communistes d’Europe de l’Est. Pourtant chez eux la transformation en démocraties libérales s’est bien passée, pourquoi ?

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