Sommes-nous vraiment devenus réacs ?

Le coup d’État culturel réac n’a pas eu lieu, et les commentateurs se sont en partie illusionnés sur l’efficacité du magistère éditocratique des chaînes d’infos et du buzz permanent.

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Eric Zemmour by Anh de France (licence creative commons) (CC BY-SA 2.0)

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Sommes-nous vraiment devenus réacs ?

Publié le 2 août 2022
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Il y a encore quelques mois, certaines rédactions se donnaient quelques sueurs froides en « alertant » leur lectorat sur la progression inexorable des idées « réactionnaires » dans les médias. Les Eugénie Bastié, Pascal Praud, André Bercoff, Alain Finkielkraut et bien sûr Éric Zemmour signalaient par leur seule présence sur les plateaux le recul inexorable du magistère d’une gauche morale promise aux oubliettes de l’Histoire.

Curieusement, une partie de cette gauche médiatique partageait avec l’extrême droite l’idée qu’elle avait perdu la partie. Le combat culturel avait été remporté par l’hydre aux multiples têtes, populiste, xénophobe, néolibérale, conservatrice et toutes ces sortes de phénomènes aux contours fluctuants au gré des variations idéologiques d’un camp progressiste à la mentalité obsidionale.

 

Quelle hégémonie culturelle ?

Et puis il y a eu les élections : l’éditorialiste devenu tribun populiste Éric Zemmour s’est dégonflé, n’atteignant pas 10 % au premier tour de la présidentielle, et sa formation n’a obtenu aucun élu aux législatives. Emmanuel Macron est arrivé en tête sur un programme flottant, mais c’est la NUPES qui a mené habilement la danse médiatique, obligeant le parti présidentiel à se caler sur son agenda écolo-gauchiste.

De son côté, par calcul politique, le RN a choisi de faire profil bas, espérant, en se notabilisant, prendre la place des LR. Vous aviez dit hégémonie culturelle ? Visiblement, le coup d’État culturel réac n’a pas eu lieu, et les commentateurs se sont en partie illusionnés sur l’efficacité du magistère éditocratique des chaînes d’infos et du buzz permanent.

Comment sommes-nous devenus réacs ? se demandait Frédérique Monti dans un essai sorti en 2021. Son propos résumait en moins de 200 pages la panique morale qui s’est emparée des esprits face au « triomphe » médiatique d’un droitisme largement imaginaire, en apportant toutefois une caution universitaire à son expression singulière.

Pour madame Monti, au nom du pluralisme politique, les digues entre l’extrême droite et le reste du paysage politique se sont rompues. Il s’agit là d’un prétexte, car un strict respect du principe aurait dû donner à l’ultragauche une place tout aussi importante qu’à ses frères ennemis. La dérive droitière du paysage médiatique s’inscrit dans l’histoire intellectuelle franco-française de ces dernières décennies, de la critique de l’antiracisme amorcée dans les années 1980 à l’instrumentalisation de la laïcité en passant les procès intentés à l’esprit de mai 68 et à la promotion des minorités contre les classes populaires.

 

La nouvelle gauche en perpétuelle accusation

À l’origine de ces thématiques « réactionnaires devenues dominantes », il y aurait une poignée d’intellectuels profitant des crises successives des différents lieux de production et de diffusion idéologiques pour s’imposer. En cause, des « nouveaux philosophes » devenus animateurs de plateaux télé, une université qui néglige ses sciences sociales et une deuxième gauche jugée trop droitière aux yeux d’une universitaire qui ne cache pas son engagement à la gauche de la gauche.

L’essai, qui est aussi une sorte de pamphlet nostalgique du marxisme dominant des années 1970, tombe bien entendu dans des travers largement dénoncés ailleurs : les contours de l’ennemi « réactionnaire » sont larges et flous, et permettent d’englober des hommes, des idées et des publications qui n’ont pas grand-chose entre eux.

On dénonce à la fois les journalistes de Valeurs Actuelles et Le Débat, la parole donnée aux militants identitaires et les écrits de Marcel Gauchet et Pierre Nora. On déplore à la fois l’éternel ultralibéralisme mais aussi les populistes et les nationalistes, sans prendre le temps de considérer qu’ils ne disent pas la même chose, et se situent dans des univers souvent bien différents. L’amalgame militant se veut une description de l’air du temps, il ne reflète que la déprise de la gauche sur l’évolution réelle du pays et certaines querelles de famille idéologique devenues obsessions.

 

La gauche se regarde le nombril

Commençons par ces dernières : expliquer le triomphe des idées droitières par les critiques de la nouvelle gauche et de ses épigones antitotalitaires depuis la fin des années 1980 rappelle l’exercice d’équilibriste de Daniel Lindenberg dans son pamphlet de 2002 sur les « nouveaux réactionnaires ».

Dans les deux cas, on est frappé par l’incapacité de la gauche morale à sortir d’elle-même : la geste réactionnaire a pour origine une fraction de la gauche qui a trahi par sa modération et pour avoir remis en cause les totem et tabous supposés lui donner une identité propre. Presque rituellement, la gauche de la gauche dénonce les mêmes, de Pierre Nora à Marcel Gauchet en passant par François Furet, Le Débat, les pamphlets de Finkielkraut pour avoir préparé le terrain des Pascal Praud et des Charlotte d’Ornellas.

Si l’auteure de l’ouvrage prend un temps certain à décrire les transformations des canaux de diffusion des idées qui travaillent l’opinion publique, il n’y a rien sur le décloisonnement radical opéré au milieu des années 2000 par les nouvelles technologies de l’information1 L’un des effets notables a été la provincialisation de la production intellectuelle française encore imprégnée de marxisme et une meilleure connaissance d’auteurs, d’idées et de théories, en général en provenance de l’anglosphère, qui ne devaient rien aux débats internes à la gauche française.

Aujourd’hui, le public français qui s’intéresse un peu au débat d’idées n’a plus à choisir entre les lignes tracées par les Temps modernes ou Le Débat, les querelles de chapelles entre l’EHESS et les Universités, il peut piocher dans une littérature mondiale devenue beaucoup plus disponible. À gauche, la mondialisation des idées a facilité l’importation de la nouvelle gauche woke. À droite, ce sont des auteurs conservateurs ou libéraux (Hayek, Friedman, Scruton) qui ont été découvert par les nouvelles générations pour échapper au collectivisme dominant.

 

Aveuglement sociologique

Mais au-delà des idées, ce sont surtout des configurations économiques et sociales qui ont changé en profondeur : les Européens se sont droitisés, comme le révélait une enquête de la Fondapol en 2021, et pour les Français, la question migratoire est, par exemple, devenue centrale, par-delà la droite et la gauche. Dès que l’on sort des lieux où se fabrique l’opinion, il est donc possible de constater que c’est la société française en général qui a changé, et que le rééquilibrage éditorial dominant en faveur des « droites » soit surtout une adaptation économique aux nouveaux goûts du public.

Qui dit rééquilibrage ne veut pas dire domination : les éditorialistes non alignés sur la gauche morale sont certes plus visibles, mais ils ne sont pas majoritaires, loin de là. C’est seulement, comme l’observait Marcel Gauchet, que la gauche de culture marxiste a un problème avec le pluralisme démocratique.

Elle ne peut comprendre le monde que comme le lieu d’affrontement entre la vérité qu’elle détient et l’erreur qui regroupe l’ensemble de ses concurrents « réactionnaires ». Le pluralisme n’est pas constitutif de la vie démocratique, mais un état transitoire de désordre à éliminer pour aboutir aux lendemains qui chantent sous sa bienveillante tutelle.

Aujourd’hui, la NUPES exulte à l’Assemblée, et c’est désormais cette gauche « robespierriste » qui a de nouveau le vent en poupe. Serions-nous tous devenus totalitaires ?

  1. Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009.
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    SebastienRearden
    2 août 2022 at 8 h 47 min

    La bonne question serait plutôt : comment la gauche est-elle devenue réactionnaire ? (je fais évidemment référence à l’écologisme décroissant)

    • Le gauchiste est viscéralement anti capitaliste. Tout ce qui peut concourir à détruire l’économie de marché et à renforcer le poids de l’Etat (que celui-ci soit national ou mondial) est bon à prendre. L’écologie punitive, l’obsession sanitaire, la lutte contre le terrorisme sont des outils de contrôle par la peur redoutablement efficaces pour ces personnes atteintes de dépression et qui veulent donner un sens à leur vie misérable…

      • Qu’est ce que les personnes atteintes de dépression ou celles qui veulent donner un sens à leur vie viennent foutre dans votre commentaire sur les gauchistes ?
        Sérieusement !

      • Le gauchiste est anticapitaliste, merci de l’info. Si il n’y avait qu’eux…
        Bon en réalité je vous blague en réaction à votre rapprochement entre les gauchistes et les personnes dépressives ou celles cherchant un sens à leur vie.
        Franchement j’ai beau chercher un lien, une relation de caisse à effet, une corrélation même vague, je n’en trouve pas. Les gauchistes ne me semblent pas particulière mélancoliques ou malheureux ou atones. .Ils ne doutent de rien, le dépressif doute de tout, à tort et à travers !
        Je dois être biaisé par le fait que je n’ai pas trouvé le sens de ma vie misérable, forcément, contrairement à vous si je suis votre logique, mais surtout je suis exalté la plupart du temps ce qui fait que parfois il faut bien redescendre aussi bas que l’on était monté haut.
        Donc je suis un gauchiste 🥳, pouet-pouet.
        Sérieux !

        • J’ai aussi conscience d’illustrer par l’exemple ce qu’est une réaction un peu trop véhémente face à une remarque que j’estime réactionnaire. J’imagine que avez pleins de raisons de ne pas comprendre les dépressifs. Moi même avant d’y plonger la première fois, je les prenais pour des fainéants, il suffisait de se mettre un coup au derrière, d’arrêter un peu de s’écouter. Aujourd’hui je ne souhaiterais pas une dépression à mon meilleur ennemi.
          Je réagis et je fais exprès ( j’aurais pu passer mon chemin ) mais en bon gauchiste je le fais uniquement pour votre bien 🙂.
          A bien y réfléchir je ne suis pas capitaliste mais pour le laissez-faire et je défends les riches de demain et pas particulièrement ceux d’aujourd’hui si ils ont acquis leur fortune par le vol ou ont conservé/améliorer leur position sur le marché par la connivence avec l’Etat.

  • Avatar
    jacques lemiere
    2 août 2022 at 18 h 34 min

    Commençons par réactionnaire il n y pas lieu de considerer qu’une réaction au sens d’opposition à une action soit un mauvais choix.. il n’y pas lieu de penser non plus que le principe de s’opposer à toute action caractérise le mode de pensée que qui que ce soit..

    zemmour serait un réactionnaire.. mais pas un personne qui prone des lois introduisant le retour de privilèges, pas une personne qui demande la censure. .pas une personne qui exige de « croitre » les scientifiques..

    On devine que derrière il ya l’idée du réactionnaire qui s’oppose au progrès idée assez sotte puisque si on ne voit pas une chose comme un progrès on est fondé à le pas la considerer comme telle!!

    Se poser en progressiste ,c’est se poser en personne dont le jugement est supérieur aux autres, fort bien , à condition de pouvoir le prouver..le réactionnaire .peut être plus modeste si pragmatique te, juste dubitatif.. sur l’evidence que l’hisotire ait un sens autre que le défilement du temps..
    droite gauche réaction progressiste..je m’en fous de ses qualificatifs..

    • Moi aussi je m’en fiche mais je note que vous êtes bien obligé d’utiliser ces étiquettes qualifiantes pour qu’on comprenne en gros de quoi vous parlez. Je fais souvent le reproche de faire des tas avec des gens dedans, mais ici n’est-ce pas plutôt idées que nous entassons sommairement en deux tas ( progressisme et conservateur ) et un comportement en un seul ( la réaction )
      Et je plussoie, le réactionnaire réagit. Si on lui fichait un peu la paix *, il serait bien plus paisible. Si on parlait des pénibles qui actionnent ? :
      Le progressisme d’aujourd’hui risque d’être le conservatisme de demain, il faut réagir.
      Le conservatisme d’aujourd’hui est le progressisme d’hier, il faut réagir.
      ( je rigole à moitié, en vrai je suis un peu les 3, je suis un progressiste pour les conservateurs, un conservateur pour les progressistes mais on ne m’as jamais traité de réactionnaire pourtant je le suis profondément, voire même contrarien, juste pour le fun.
      Allez, je pars gagner ma croute, à demain.

      *

      • * je ne jete évidement pas la responsabilité de mes actes sur les autres aussi pénibles qu’ils soient. Mais je n’ai pas encore atteint l’ataraxie.

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