Sanctions contre la Russie : l’Europe face à ses contradictions

Face à un conflit qui s’annonce long, il est vital que les pays membres de l’UE parviennent à définir ce que sont leurs intérêts communs de long terme et leur donnent la priorité.

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Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

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Sanctions contre la Russie : l’Europe face à ses contradictions

Publié le 27 juillet 2022
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Vertueuse Europe

Le 24 février dernier la Russie attaquait l’Ukraine. Depuis cette date fatidique l’Union européenne ne cesse d’étendre et de durcir les sanctions visant à punir l’agresseur.

À l’exclusion des principales banques russes du système SWIFT de paiements internationaux s’est ajouté le gel des avoirs détenus par la Banque Centrale de la Fédération de Russie stockés dans les Banques Centrales et les institutions privées de l’UE puis le bannissement de la majeure partie des importations de pétrole russe. L’arsenal a été complété le 21 juillet dernier par l’interdiction d’acheter, d’importer ou de transférer de l’or d’origine russe, y compris des bijoux.

Ces sanctions placent l’Europe devant d’inextricables contradictions qui déjà poussent aux premiers revirements d’une politique avant tout fondée sur la morale et l’émotion bien plus que sur les intérêts bien compris des pays membres.

 

Premiers reculs

Pour éloigner le spectre d’une famine mondiale un accord a été passé le 22 juillet sous l’égide de l’ONU et de la Turquie en sorte que l’Ukraine puisse reprendre l’exportation des 25 millions de tonnes de céréales actuellement bloquées dans ses silos. Afin « qu’il soit parfaitement clair que rien dans les sanctions ne freine le transport de céréales hors de Russie ou d’Ukraine », l’Europe a largement entrouvert la porte des dérogations.

Le 21 juillet dernier, le jour même où étaient proscrites les transactions sur l’or, le journal officiel de l’UE énonçait qu’en vue « d’éviter des perturbations dans les canaux de paiement des produits agricoles », il a été décidé d’introduire « une dérogation au gel des avoirs et à l’interdiction de mettre des fonds ou des ressources économiques à la disposition de banques désignées », parmi celles qui avaient été exclues du système Swift et plus largement « de personnes et d’entités désignées afin de prévenir ou d’atténuer à titre urgent un évènement susceptible d’avoir des effets graves et importants sur la santé et la sécurité humaines ou sur l’environnement1 ». Sept banques russes sont concernées par cette dérogation par laquelle, en clair, l’UE débloque les fonds bancaires russes pour stimuler le commerce alimentaire.

Dans le même temps ont été supprimées toutes les mesures pouvant rendre prohibitifs les coûts de fret et d’assurance liés aux livraisons maritimes et aériennes de denrées alimentaires, de céréales ou d’engrais en provenance de l’Ukraine comme de la Russie. Cela est conforme aux exigences de Vladimir Poutine acceptant de faciliter l’exportation des céréales ukrainiennes « mais en partant du fait que toutes les restrictions liées aux livraisons aériennes à l’export des céréales russes soient levées. »

Pour faciliter le commerce alimentaire on a donc mis en œuvre un sérieux assouplissement du dispositif de sanctions. L’UE a manifestement enclenché la marche arrière sous la pression de ses partenaires africains qui, avant le conflit déclenché par le Kremlin, importaient plus de la moitié de leur blé d’Ukraine ou de Russie.

 

Un front qui se lézarde

Ces exceptions qui se multiplient s’ajoutent au refus de la Hongrie d’entrer dans la logique des sanctions.

Le 15 juillet dans une allocution à la radio nationale le dirigeant hongrois a exprimé tout haut ce que beaucoup pensent tout bas :

« Bruxelles croyait que la politique des sanctions pénaliserait les Russes, mais elle nous pénalise encore plus. Au début, j’ai pensé que nous nous sommes simplement tiré une balle dans le pied, mais l’économie européenne s’est tiré une balle dans les poumons et est asphyxiée. Il y a des pays engagés dans la politique de sanctions mais Bruxelles doit admettre que c’était une erreur, que (les sanctions) n’ont pas atteint leur but, et qu’elles ont même eu un effet contraire. »

Il y a de surcroît de fortes chances pour qu’à l’issue des prochaines élections législatives le gouvernement italien adopte une position similaire. Cela annonce à brève échéance une multiplication des fissures d’un front européen déjà bien fragilisé.

 

L’économie européenne au péril des sanctions

Il va en effet apparaitre de plus en plus clairement qu’en catalysant les effets perturbateurs de l’invasion de l’Ukraine, les sanctions ont à leur tour aggravé l’insécurité alimentaire et énergétique dans le monde.

Quant à l’édifice européen, il va être fortement ébranlé par la prochaine dégradation des conditions de vie de ses habitants soumis à l’accélération de l’inflation et à la probable multiplication de restrictions de toutes sortes dont la pénurie de moutarde n’est qu’un avant-goût. Si l’interruption des livraisons de gaz russe qui se profile devient effective non seulement les Européens ne pourront pas se chauffer correctement cet hiver mais leurs entreprises industrielles seront mises à genoux. On note que depuis les débuts de l’opération militaire spéciale l’euro a perdu 13 % de sa valeur par rapport au dollar, que les prix s’envolent et que l’endettement poursuit sa course folle.

En outre, aux effets contreproductifs des sanctions sur les économies de l’UE et le niveau de vie de ses habitants s’ajoutent des conséquences géopolitiques.

 

L’UE en danger de vassalisation

En adoptant une politique très sévère de sanctions de tous ordres contre la Russie, l’UE s’est alignée sur les États-Unis qui mènent le jeu et cherchent avant tout à affaiblir durablement leur vieil adversaire de la guerre froide tout en enrôlant l’Europe dans leur lutte contre la Chine. Ce faisant les Européens méconnaissent leurs intérêts.

C’est aussi le cas lorsqu’ils acceptent d’entamer le processus d’adhésion de l’Ukraine, un pays élevé au rang de martyr dans le temps même où l’ogre russe est désigné comme le bourreau qu’il faut punir.

Comme le note Pascal boniface, directeur de l’IRIS :

« En actant ce projet, l’Union européenne a réagi à l’émotion […]. L’Ukraine est un pays extrêmement corrompu qui n’a pas le niveau de compétitivité suffisant pour entrer dans l’Union européenne. Or si l’Ukraine entre dans l’Union, ce serait un cheval de Troie américain, qui pensera toujours que l’Union est intéressante pour ses crédits, mais pas pour la stratégie ».

 

Des sanctions occidentales mais non internationales

Pascal Boniface relève également que les sanctions prises à l’encontre de la Russie ne sont pas internationales mais seulement occidentales. À part les alliés traditionnels de l’Occident, aucun pays africain, latino-américain ou asiatique n’est disposé à s’y associer.

Leurs dirigeants ont aussi tendance à penser que la défense par l’Occident de valeurs présentées comme étant universelles est à géométrie variable :

« Ainsi lorsque les États-Unis ont recouru à la guerre contre l’Irak, ils ont commis une violation du droit international aussi grave que la Russie à l’époque. Et non seulement ils n’ont pas été sanctionnés, mais c’est eux qui voulaient sanctionner les pays qui n’étaient pas d’accord avec eux. »

 

Le sacrifice de nos intérêts

Aujourd’hui l’argument du droit international violé par la Russie et de la défense de valeurs humanistes écrase toute autre considération au mépris des intérêts des pays membres de l’UE

Il faut revenir à un peu plus de raison et voir où sont ces intérêts pour définir une politique de long terme, et non de court terme comme on le fait actuellement.

Le précédent libyen aurait pourtant dû nous servir de leçon. Au nom de nos sacro-saintes valeurs nous avons activement contribué au renversement d’un dictateur imprévisible. Onze ans après ce pays est toujours en proie au chaos et on voit mal en quoi ses habitants ont bénéficié de cette intervention de l’Occident. On ne perçoit pas bien non plus en quoi elle a pu favoriser nos intérêts de long terme.

Aujourd’hui il faut à nouveau se demander jusqu’où nous allons brûler nos intérêts vitaux sur l’autel de nos valeurs chancelantes. La position vertueuse adoptée par l’UE est intenable sur la durée du fait de l’intensité des effets pervers qu’elle engendre en poussant par exemple à l’importation massive et très coûteuse de gaz de schiste américain ou à la remise en service des centrales à charbon les plus polluantes que récemment encore on voulait éliminer. Face à un conflit qui s’annonce long, il est vital que les pays membres de l’UE parviennent à définir ce que sont leurs intérêts communs de long terme et leur donnent la priorité. Une telle démarche est légitime et ne s’oppose pas nécessairement aux valeurs.

Selon une distinction bien connue, Max Weber opposait l’éthique de conviction qui sacrifie tout aux valeurs en bradant les intérêts et l’éthique de responsabilité qui compose avec le réel.

Il est temps de revenir au réel.

  1. 2022/1273 – EN – EUR-Lex
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  • « il est vital que les pays membres de l’UE parviennent à définir ce que sont leurs intérêts communs de long terme et leur donnent la priorité. » SI lue devient non pas une zone de libre échange économique mais une surpranation…

    lue a perdu le nord… elle a eu du succès via le libre échange et se vante de protéger les européens désormais ..essentiellement du libre échange…

    un peuple a le droit ou la prérogative de choisir de sacrifier un peu ou beaucoup de la prospérité générale via des limitations d’echanges.. mais il faudrait au moins que les gens comprennent qu’il sacrifient bien un peu de prospérité générale!!!!

    plus d’autarcie c’est plus de pauvreté matérielle toute choses égale par ailleurs!!!!!

    l’ue n’a pas pris des sanctions contre la russie!!!

    l’ue a choisi de faire pression sur la russie en sacrifiant une partie de sa prospérité et en faisant le pari que les russes ,aussi atteints par cette baisse de prospérité, vont faire tomber poutine…!!!

    acceptable SI le unioreupeens l’accpetent dans une large proportion.. douteux…

    • Non, il n’est pas acceptable de faire des paris alors que n’importe quelle analyse pratique montre qu’ils sont perdants. Les intentions déclarées ne justifient rien du tout, seul un raisonnement logique et des probabilités positives de succès peuvent, en principe, excuser les sanctions. Mais même, ce principe de sanctions est parfaitement contraire au libre échange que l’on devrait par ailleurs défendre ici.

  • Il est claire que de très nombreux pays de l’UE vont lâcher petit à petit les sanctions contre la troisième Rome, Les USA peuvent maintenir des sanctions contre Poutine, ils ont toutes les Energies nécessaires pour leurs besoins qui ne n’est le cas de nombreux pays de l’UE.

  • Quand j’ai vu la référence à Pascal Boniface, j’ai compris le parti pris de cet article et cessé de le lire.

    -5
    • Vous pouvez tirer sur le messager mais le fait « que les sanctions prises à l’encontre de la Russie ne sont pas internationales mais seulement occidentales » reste réel.

  • Pascal Boniface à la rescousse ! Il manque Sapir et quelques autres. Mélenchon et Zemmour peut-être ? En gros, pour ceux là, tout sauf l’Amérique. Ils ont préféré Mao à Taiwan, Staline à Roosvelt, Brejnev à Dubcek, Arafat à Golda Meir, Saddam à Bush. Leur point commun : un étatisme forcené. Pourtant ils sévissent ici. L’Europe s’est faite avoir par Poutine avec un gaz bon marché, tout le monde est d’accord, au lieu de prôner une indépendance douloureuse, ils militent pour la soumission au fournisseur.

    -3
  • ‘L’UE en danger de vassalisation »:
    Manifestement, cette affaire nous montre que c’est plus un danger, c’est déjà effectif.

  • « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe », déclarait notre génialissime ministre de l’économie en mars dernier !
    La réalité nous montre qu’il n’en est rien et que notre Nono s’est encore une fois planté.
    Pourtant, il est en 6ème année de ministre de l’économie et bien parti pour aller jusqu’à la 10ème année.
    Le pire, c’est qu’il passe pour quelqu’un de compétent au regard de la nullité de la plupart de ses collègues.

    12
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