Union européenne : l’erreur du désarmement gazier unilatéral

Si les sanctions contre le gaz russe vont durer, la situation énergétique et économique va empirer et les prix vont exploser.

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Union européenne : l’erreur du désarmement gazier unilatéral

Publié le 31 mai 2022
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Alors qu’entre 2000 et 2005 la Commission Prodi avait promu une politique énergétique équilibrée, tout a basculé lorsqu’en 2006 la chancelière Angela Merkel a demandé au président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, de préparer une feuille de route de promotion des énergies renouvelables.

 

Tous les œufs dans le même panier

Alors qu’entre 2000 et 2005 la Commission Prodi avait promu une politique énergétique équilibrée, tout a basculé lorsqu’en 2006 la chancelière Angela Merkel a demandé au président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, de préparer une feuille de route de promotion des énergies renouvelables. Cela n’était apparemment pas une erreur, sauf que — comme dans l’histoire de la grenouille qui ne s’aperçoit pas que l’eau chauffe et finit par être bouillie — l’UE — toujours sous la conduite de l’Allemagne — a décidé de passer progressivement à 100 % d’énergies renouvelables, c’est-à-dire à bannir les énergies fossiles. Même si c’est en 2050, c’est utopique, car ils confondent électricité et énergie : on ne va pas chauffer les maisons et faire fonctionner les processus industriels grâce aux éoliennes et panneaux solaires.

L’autre erreur fut de mettre en œuvre rapidement le bannissement de la production de gaz naturel dans l’UE. On se souviendra comment avec une rapidité fulgurante, des États membres — dont la France de Sarkozy et Hollande — ont banni le gaz de schiste. La Commission européenne, bien timorée face à la pression médiatique s’est limitée à adopter en janvier 2014 une recommandation — le plus faible de ses instruments législatifs à sa disposition ; elle a fait comme Ponce Pilate en disant que c’était de la compétence des États membres. Ce climat général anti-gaz est tel que les entreprises des hydrocarbures sont allées voir ailleurs, là où elles sont bien accueillies.

 

La course pour récupérer l’erreur

Prenons l’exemple de l’Italie.

L’actuel ministre des Affaires étrangères d’Italie, Luigi Di Maio, avait en 2016, coorganisé un référendum pour mettre fin à la production de gaz dans la Zone économique exclusive italienne. L’initiative a échoué faute de quorum, mais plus personne n’a le courage de développer la production de gaz tellement le risque politique est grand. Vers la fin des années 1990, l’Italie produisait 20 milliards de mètres cubes par an (Gm³/a). À présent, elle produit 3,3 (Gm³/a). En 2018, le même personnage était le fer de lance de l’opposition NO-TAP au gazoduc Trans Adriatic Pipeline (TAP) qui achemine du gaz de l’Azerbaïdjan depuis l’Albanie jusque dans les Pouilles. Il vient de se rendre à Bakou pour tenter de convaincre ce pays du Caucase de doubler ses exportations de gaz vers l’Italie… par le TAP. À votre avis, le gouvernement azéri lui a-t-il proposé un bon prix ? On l’a même vu aller négocier au Congo-Brazzaville, un pays que l’Agence internationale de l’énergie ne mentionne même pas dans son Africa Energy Outlook 2019, car il ne produit pas de gaz. Ce politicien du Mouvement 5 étoiles est assurément un gazo-hypocrite.

Avec le chef de gouvernement italien, Di Maio s’est aussi rendu à Alger le 11 avril. Le gazoduc transméditerranéen (TransMed), également gazoduc Enrico Mattei (du nom du grand pétrolier italien) relie depuis 1983 l’Algérie via la Tunisie vers la Sicile et de là vers l’Italie continentale. Ce 26 mai le président algérien Abdelmadjid Tebboune a été reçu en Italie par Mr Draghi. Le pétrogazier ENI — dont le gouvernement italien est l’actionnaire de référence — a signé des accords qui renforcent son partenariat avec Sonatrach, l’entreprise publique algérienne pour le développement de champs de gaz et s’assurer la fourniture supplémentaire de 3 (Gm³/a). C’est assurément une bonne chose, mais néanmoins bien insuffisante puisque l’Italie importe 20 Gm³/a de Russie.

 

On va payer cher la gazo-hypocrisie

Avec des réserves de gaz presque vides et l’embargo sur le gaz russe qui se prépare, pour que les Européens n’aient pas à trop souffrir du froid l’hiver prochain, il est juste que les dirigeants tentent l’impossible. C’est leur devoir. Ils courent partout, telle une poule sans tête, pour tenter d’acheter du gaz. Non seulement toutes ces livraisons prendront énormément de temps, mais surtout, pour parer au plus pressé, les contrats sont signés en position de faiblesse et donc les fournisseurs de gaz naturel en profitent pour exiger des tarifs beaucoup plus élevés qu’ils ne l’avaient fait jusqu’à présent. C’est la nature même du commerce qui permet à certains d’être en position de faiblesse ou de force. C’est une lapalissade d’écrire que les États membres de l’UE sont en position de nette faiblesse.

De sorte que d’après Ringzone, les principaux vendeurs de GNL proposent des contrats de 10 ans débutant en 2023 à des taux supérieurs d’environ 75 % au prix de contrats similaires qui avaient été signés l’année dernière. Cette donnée n’est qu’indicative, car dans le gaz comme dans tout le commerce, les transactions sont privées et donc confidentielles. Mais que ce soit 50 %, 75 % ou 100 % plus cher, il est évident que pendant au moins vingt ans (durée courante des contrats gaziers) nous allons payer notre gaz plus cher. Alors que le marché était devenu largement fluide et spot, que les réserves de gaz n’ont jamais aussi abondantes (188 000 milliards m³), la prise de conscience que l’UE ne va pas décarboner son économie, oblige les entreprises à parer au plus pressé et de s’engager sur le long terme « quoi qu’il en coûte ». C’est une contradiction avec l’objectif du pacte vert et donc une gazo-hypocrisie.

Quant à l’Allemagne, championne de la dépendance du gaz russe, elle se démène elle aussi, mais n’a à ce jour rien trouvé de significatif pour se passer des 46 Gm³/a. La présidente de l’association des agences de voyage indépendantes (VUSR), Marija Linnhoff, a proposé dans le Mallorca Zeitunge que le gouvernement allemand accorde une subvention aux personnes âgées qui sont prêtes à voyager dans des endroits plus chauds pendant de plus longues périodes en hiver. Il y a plus d’un million de producteurs d’énergie en Allemagne renouvelables, mais ils ne peuvent pas grand-chose. Ne soyez donc pas surpris si on ne parle pas d’embargo sur le gaz russe. L’hiver prochain les Allemands ne doivent pas mourir de froid. Malgré l’EnergieWende — ou plutôt à cause de cette stratégie allemande — les Allemands sont des gazo-hypocrites.

Sauf la Pologne ! Ce pays a une position énergétique en contrepieds avec celle de Bruxelles-Strasbourg, et la « punition » que vient de lui infliger la Russie en ne lui vendant plus de gaz ne lui fera aucun tort, car elle s’y était très bien préparée. Il en est de même pour la Bulgarie qui ne sera que peu pénalisée par la décision de Moscou, son électricité dépendant à 77 % de charbon et nucléaire et dans quelques mois elle sera alimentée en gaz par l’Azerbaïdjan.

Si les sanctions contre le gaz russe vont durer, la situation énergétique et économique va empirer et les prix vont exploser. On ne remplace pas 150 à 170 Gm³/a (en fonction de la rigueur de l’hiver) comme on le fait avec un smartphone ou une automobile. Le marché du GNL dans l’UE sera bien plus tendu et le prix ne baissera pas malgré le nombre croissant de producteurs de gaz et la grande abondance des réserves gazières mondiales.

 

Le gaz de schiste nous tire d’embarras

Certains comme Engie se vantent d’avoir signé des contrats gaziers avec des entreprises américaines. C’est une bonne décision. Cela va permettre aux États-Unis d’accroître leur richesse. Mais ce gaz de schiste livré dans les terminaux GNL des ports européens est cher à cause de la forte demande, et aussi parce que la liquéfaction du gaz, son transport et sa regasification finissent toujours par donner un prix du gaz plus élevé que celui provenant de Russie et transporté par des gazoducs amortis depuis de nombreuses années. Ceux qui se sont tus lorsqu’on a même interdit la prospection du gaz de schiste et qui importent du gaz de schiste américain ne sont-ils pas des gazohypocrites ?

Joe Biden désire envoyer plus de gaz de schiste vers l’UE alors qu’il avait promis durant la campagne électorale présidentielle d’en finir avec l’industrie des hydrocarbures. En pleine crise du gaz, le tsar du climat, John Kerry, a même prétendu que « personne ne devrait faciliter la tâche des intérêts gaziers en construisant des infrastructures d’une durée de 30 ou 40 ans, avec lesquelles nous serons ensuite coincés ». M. Biden prétend soutenir la production américaine de gaz pour libérer l’UE de sa dépendance vis-à-vis de la Russie, alors que son administration œuvre dans la direction diamétralement opposée ? Qui des deux est le plus gazo-hypocrite ?

 

Comment mettre fin à l’hypocrisie énergétique ?

Dans un article écrit avec Ernest Mund et publié dans Contrepoints il y a 9 mois, nous avions dénoncé la politique menée par l’UE avec son plan vert européen, car il allait apporter « un lot de conséquences économiques et environnementales très défavorables qui pourrait engager l’avenir à moyen terme de l’UE dans une mauvaise direction ». Nous y sommes. Au lieu de reconnaitre que le gaz et l’électricité nucléaire sont des énergies d’avenir, l’UE a préféré tout miser sur les énergies renouvelables ce qui nous a conduit à ce que nous payons déjà plus cher notre chauffage domestique et notre électricité. Ces augmentations de prix n’ont pas été créées par la guerre en Ukraine (voir mon article) même si celle-ci — comme dans tout phénomène spéculatif — a amplifié la tendance, mais par la politique anti-énergies conventionnelles de l’UE. Les citoyens ne vont pas quitter l’UE pour autant. Mais les entreprises qui devront payer plus cher l’électricité et surtout le gaz utilisé dans le processus industriel, que ce soit pour les besoins thermiques ou chimiques (comme la production d’hydrogène qui sert à fabriquer de l’engrais qu’on ne pourra plus importer de Russie), n’auront pas d’état d’âme pour délocaliser. Les États-Unis auront un double avantage sur l’UE. Décidément, ce sont eux qui tirent profit de cette insupportable guerre en Ukraine !

Non seulement on ne parviendra pas à augmenter de manière significative les énergies renouvelables (énergie éolienne et solaire photovoltaïque ne représentent que 2,9 % du bilan en énergie primaire de l’UE), mais on détruit déjà notre industrie et en nous nous appauvrissons en payant cher notre énergie. L’UE paye un lourd tribut pour son désarmement gazier unilatéral.

C’est tellement évident qu’il est interpellant qu’aucun politicien ne dénonce une situation aussi évidente. L’UE a sapé la confiance de l’industrie pétrolière et gazière, qui hésite à investir dans l’exploration, la production et d’autres infrastructures qui ont besoin du long terme pour rembourser les prêts que les banques hésitent à accorder précisément à cause de cette politique du tout renouvelable. Et en même temps, on court pour importer plus de gaz. Pourquoi l’industrie ne dénonce-t-elle pas cette gazo-hypocrisie ?

Le gaz est abondant et de nombreux pays peuvent en exporter. Il y en a dans l’UE. Le gaz de schiste est une forte réalité. Il faut oser dire que l’UE s’est trompée en arrêtant sa production avant même qu’elle ne commence. Il est souhaitable de préparer une politique européenne qui s’engage fermement en faveur des énergies fossiles si on veut disposer demain d’énergie abondante et bon marché. C’est possible pour sortir de l’hypocrisie énergétique.

 

Les derniers ouvrages de Samuele Furfari : Énergie tout va changer demain. Analyser le passé, comprendre l’avenir et L’utopie hydrogène .

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  • Une chose est sûre, les pétroliers savent mener en bateau les gvts.

    -1
  • Le gaz de schiste américain leur suffit à peine. Ils arrivent à exporter parce qu’ils importent du gaz de schiste canadien (Canada qui est en retard dans la construction de ses usines LNG).
    Mais il est sur que la concurrence sur le GNL est très (trop) forte, avec des prix en énergie supérieurs au pétrole.
    Il existe une autre solution, c’est sortir du tout gaz, en revenant au fuel (c’est à dire au pétrole), sachant qu’une centrale à cycle combiné (rendement 55-60 %) peut être modifiée relativement facilement pour fonctionner au fuel domestique (ou gas-oil, c’est la même chose) avec les mêmes rendements. On perd un peu sur les gaz à effets de serre, mais c’est mieux que le charbon. Et qu’on peut aussi convertir (ou construire) des centrales type charbon à vapeur ultra critique (THT et THP) (rendement 45%+) et les faire fonctionner au fuels ultra lourds (ceux qu’utilisent les bateaux qu’on veut convertir au GNL).
    Enfin, si on avait une filière plus efficace en gestion des déchets, on pourrait utiliser tous les résidus plastiques et bois pour faire avec de l’énergie dans des centrales/incinérateurs adaptés (comme la Suède et la Suisse le font pour une part significative de leur production électrique).
    Et en désespoir de cause, si on préfère garder le gas-oil pour les groupes électrogènes des hôpitaux et les blindés de l’armée et de la gendarmerie, le charbon reste un combustible peu cher.

  • Les arbres ne montent pas au ciel. Il y a un niveau de prix de l’énergie qui la rend très abondante. Qui sait s’il ne reste pas un peu de gaz à Lacq et de pétrole à Parentis ? La biomasse devient presque abordable. Puis viendra le jour où chacun pourra disposer dans son jardin de sa petite installation et au diable Edf. Et si ce jour ne vient pas c’est que les producteurs d’énergie fossile auront tourné casaque ne voulant pas scier la branche …

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Nous avons montré dans un précédent article que la stratégie énergétique 2050 annoncée par le président de la République relance insuffisamment le nucléaire, et que décarboner de façon compétitive et résiliente l’économie française à l’horizon 2050 nécessite de disposer à cette échéance d’une puissance installée nucléaire de l’ordre de 85 GW (60 à 65 % du mix électrique).

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