L’état de la France au XXIe siècle (1)

Les trois aspects que sont la nation, la laïcité et l’immigration sont importants pour comprendre l’état de la France au XXIe siècle.

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L’état de la France au XXIe siècle (1)

Publié le 12 février 2022
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Qu’est-ce que la France au XXIe siècle ?

Voilà une question lancinante, capable d’hystériser le débat public. En témoigne la violence avec laquelle Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon se sont opposés lors d’une récente émission télévisée. S’invectivant sans cesse l’un l’autre, les deux candidats à la magistrature suprême y sont apparus en total désaccord sur les contours à donner à l’identité nationale, et donc à la définition de la France. Le constat de leur absolue division est tout sauf une surprise. Pour guider les Français dans leurs réflexions sur ce qu’est ou doit devenir leur pays, il aurait mieux valu qu’ils abordent ce sujet d’une façon plus éclairée, plus calme, plus respectueuse de l’adversaire.

Car l’actuelle percée dans le champ politique d’Éric Zemmour nous impose à tous de nous poser sérieusement cette question. La réponse que nous y donnerions pourrait se manifester dans le rétrécissement des lignes de faille culturelles qui fracturent la société. Et même favoriser leur disparition, afin d’éviter le risque d’une libanisation de la France, pour provoquer en retour l’éclosion de ce que nous sommes loin de connaître collectivement, et qui se résumerait en l’adage suivant : « l’acceptation de tous par tous ».

L’unanimité sur la question de la définition de la France est certes hors de portée. Peut-être d’ailleurs le restera-t-elle pour toujours compte tenu des discordes internes qui ont émaillé à plusieurs reprises sa longue histoire. La situation du pays, à la perspective potentiellement explosive, ne nous laisse cependant guère le choix. Si l’on se réfère aux derniers sondages sur l’élection présidentielle à venir, l’extrême droite a réussi à convaincre près d’un tiers des électeurs des dangers de l’immigration extra-européenne qui serait la cause immédiate d’une guerre civile jugée probable, voire déjà existante selon Éric Zemmour, l’un des deux candidats de ce courant avec Marine Le Pen.

Face à cela, il y a ce fait massif, incontournable, engageant l’avenir de la nation, que nous devons tous garder en mémoire : selon les chiffres de l’INSEE, plus de 6 millions de personnes habitant en France en 2018 étaient issues de l’Afrique, soit nées directement ou bien possédant au moins un parent venu au monde dans ce continent. Ce qui représente près de 10 % de la population totale, cette proportion ne prenant pas en compte ceux à partir de la troisième génération qui auraient au minimum un ancêtre africain.

La possible polarisation de la société française entre des camps irréconciliables nous force la main. Selon les mots de Frantz Fanon, « la chose publique doit être la chose du public »1. En appliquant cette devise, la pensée que nous nous proposerions d’énoncer sur la question nationale serait donc le résultat d’une action citoyenne.

Nous devons alors nous mettre en mouvement et reprendre notre première interrogation en l’approfondissant quelque peu.

Pour réussir à élaborer des pistes nous aidant à répondre à cette question, il nous faut la compléter en l’accompagnant d’autres plus précises, à même de nous indiquer la direction que prendrait ce travail d’éclaircissement national que nous nous engagerions à produire. Comment définir ce pays qui s’est autoproclamé voici plus de deux siècles « patrie des droits de l’Homme » ?

À l’heure de la crainte exprimée par beaucoup du déclenchement d’un conflit identitaire sanglant, est-il possible d’établir une synthèse utile en ce qu’elle participerait de la pacification des esprits ? Comment cette synthèse doit-elle rendre compte de la nécessité de l’actualisation dans notre présent de notre riche histoire ? Et de l’inscription de la France dans les circuits complexes et perturbants de la mondialisation en cours d’accentuation, phénomène historique dont elle fut, et est toujours, un acteur prépondérant ?

Afin de nous prémunir de digressions improductives pour le propos recherché, nous ne détaillerons pas les discordances d’ordre culturel qui existent en France et qui mériteraient plus d’un article. Pour la même raison, il ne convient pas non plus de reproduire ici une histoire complète du concept de nation en France. Nous préfèrerons nous en tenir aux trois traits d’importance qui en constituèrent comme une ossature et qui expliquent la situation actuelle de l’identité dans le pays.

Ce seront la nation elle-même, la laïcité, l’immigration, qui occuperont la première partie de ce texte. Par souci de clarté, nous les présenterons distinctement, nonobstant le fait qu’ils se renforcèrent mutuellement selon des processus historiques complexes. La manière non-exhaustive avec laquelle nous les évoquerons, qui se caractérise par un essai de dégagement de la logique de leur surgissement dans l’histoire, nous assistera pour proposer l’ébauche d’une définition de la France du XXIe siècle, en remodelant, dans la deuxième partie de cette réflexion, celle du peuple français que fit en son temps le Général de Gaulle.

Nous le verrons, il nous faudra au préalable nous arrêter sur le travail effectué par l’historien Yuval Noah Harari, grâce auquel nous savons que les fictions que se donnent les hommes pour coopérer entre eux sont les moteurs principaux de l’histoire2.

La préséance historique de l’État sur la nation 

Le premier de ces traits saillants est relatif à la préséance historique de l’État sur la nation en France, contrairement à ce qu’a connu l’Allemagne par exemple.

Dans sa quasi-totalité, la communauté historienne adhère au principe selon lequel c’est l’État qui a forgé la nation, précisément depuis la Révolution de 1789, et principalement par un triple phénomène d’éducation des masses, de démocratisation du peuple et de francisation de sa langue. Non que le sentiment national fût absent pendant l’Ancien Régime (on le repère, par exemple, à la manière avec laquelle le peuple répondit avec ferveur à l’effort de guerre réclamé solennellement par Louis XIV en 1709 afin de sauver le royaume lors de la Guerre de Succession d’Espagne, ce qui déboucha sur la bataille décisive de Malplaquet).

Seulement la domination des parlers patois dans le territoire du royaume, l’analphabétisme généralisé de la population, bien qu’il allât en s’amenuisant pendant le XVIIIe siècle, et la division en ordres inégalitaires de la société n’autorisaient pas le développement de l’idée de nation dans la pleine mesure qui fut la sienne une fois enclenché le processus d’assimilation, dans les mentalités comme dans les lois, des valeurs véhiculées par les Droits de l’Homme.

Or, ce processus, qui s’effectua sur une longue durée, ne se déploya véritablement qu’à partir de la Révolution, même s’il tira sa source des Lumières qui irradièrent le mouvement philosophique européen durant les XVIIe et XVIIIe siècles.

De ce fait, il prit dès le début un caractère politique. Il connut des arrêts, des retours en arrière et des accélérations au gré des guerres, des changements de régime, des conséquences dans la vie sociale des Révolutions industrielles. Et par certains aspects, il demeure vivace (comme le montre la controverse sur l’adoption du Traité de Lisbonne en 2008, d’après laquelle le peuple souverain fut bafoué dans ses droits alors qu’il avait rejeté la Constitution européenne lors du Référendum de 2005).

La dialectique qui, pour pérenniser l’idée de nation au sein de l’État français, fit de sorte que les Droits de l’Homme furent érigés en valeurs universelles dans le cadre d’un pacte politique qui fonde encore notre République, pourrait nous amener à qualifier la France de « nation des Droits de l’Homme » plutôt que de « patrie des Droits de l’Homme ». Cela serait sans doute plus juste au regard de l’histoire nationale.

La préséance historique de l’Église sur la laïcité

Le deuxième trait saillant nous rappelle que de même que l’État eut la préséance historique sur la nation, de même le catholicisme comme religion d’État eut une identique préséance sur la laïcité qui gouverne depuis 1905 notre organisation administrative. Il en a d’ailleurs, en quelques sortes, préparé l’avènement, et ce grâce à la séparation du temporel et du spirituel présente dans ses écrits fondateurs (« rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »).

Ce principe d’organisation des pouvoirs publics, unique en son genre durant l’histoire, a également été mis en place chez les voisins européens, et même au-delà. Mais il y a pris une tournure moins radicale, se contentant, en général, de séculariser le fonctionnement et les buts de l’État tout en reconnaissant une ou plusieurs Églises établies.

Au-delà de l’acerbe conflit existant entre les laïcs et les cléricaux au tournant du XXe siècle, l’une des raisons de cette exceptionnalité française est sans doute à chercher dans les déchirures traumatisantes causées par les Guerres de Religion de la deuxième moitié du XVIe siècle. Elles trouvèrent leur résolution grâce à l’édit de Nantes, promulgué par Henry IV en 1598. Par cet acte, l’adhésion au royaume se plaçait au-dessus des questions religieuses. Leur sécurité assurée, les huguenots étaient enfin reconnus dans leur existence.

Si l’on excepte les communautés juives qui avaient néanmoins souffert d’un antijudaïsme d’État répétitif à travers le Moyen-Âge (jusqu’à leur expulsion définitive à la fin du XVe siècle), c’est la première fois dans l’histoire de France qu’était officialisée la possibilité de croire en une autre religion que celle du roi.

Bien qu’il fût limité dans ses applications, et rendu caduc près d’un siècle plus tard par l’édit de Fontainebleau de 1685 qui le révoqua, ce principe de tolérance institua sur un même territoire la coexistence de plusieurs confessions, d’abord selon un statut qui donnait la primauté à la religion catholique, puis, à partir de l’instauration de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, d’après une stricte égalité entre les cultes.

Nous vivons encore sous le régime particulier de cette loi, lequel infuse dans la nation une perception originale du réel (ainsi que le montre l’Affaire du voile qui défraie à intervalles réguliers la chronique française depuis 1989, ce qui n’est pas le cas des autres pays occidentaux qui ont, pareillement que la France, accueilli une population musulmane nombreuse).

L’immigration, un des résultats de la mondialisation en cours d’accentuation 

L’immigration de peuplement qu’a connu le pays ces 150 dernières années est le troisième trait saillant que nous aimerions pointer. Organisée grosso modo en deux grandes vagues qui durèrent plus ou moins un demi-siècle, elle vit l’installation en France de millions de personnes étrangères, d’abord principalement européennes entre les années 1860 et 1930, puis extra-européennes depuis 1945, sans que ces deux vagues aient été hermétiques entre elles dans leurs composantes (des Algériens immigrent massivement en France depuis au moins les années 1920 ; une forte communauté portugaise s’est installée dans le pays lors des Trente Glorieuses).

Ce sont des Belges, des Suisses, des Polonais, des Espagnols et des Italiens qui vinrent travailler et s’installèrent durablement durant la première immigration. Pour les mêmes raisons économiques et avec des effets similaires, il y eut des Maghrébins, des Portugais, des Africains subsahariens et des Turcs lors de la deuxième immigration. Cette liste n’est pas exhaustive, demeure schématique, mais représente la plupart des pays et régions de départ. L’immigration de travail fut interrompue par une loi de 1974, tandis que le regroupement familial autorisé à partir de la deuxième moitié des années 1970 permit la continuation du flux des entrées sur le territoire.

Bien qu’il y eût des retours, la majorité des immigrés fit souche, ce qui impliqua une révolution sans pareille du tableau religieux, ethnique et culturel du pays. De manière inattendue si l’on raisonne à l’échelle des siècles, par le truchement de ce mouvement des peuples d’envergure mondiale, l’islam est devenu la deuxième religion de France.

La vague migratoire perdure aujourd’hui mais elle est principalement le fait de regroupements familiaux, de jeunes venus étudier en France et, de plus en plus, de clandestins et de réfugiés. Nous assistons même, peut-être, au début d’une troisième immigration, alimentée à la fois par le resserrement des liens entre les pays par le biais d’Internet, le réchauffement climatique qui rend certains territoires moins habitables, et les guerres qui ont éclaté et éclateront sans doute encore en quelques points de l’Asie et de l’Afrique.

Pourquoi un tel déplacement de population ?

Pour faire court, trois facteurs expliquent la massivité de l’immigration en France. Il fallut d’abord lutter contre les effets de la fin du dynamisme démographique que la France avait connu jusqu’au XVIIIe siècle, nés à cause des bouleversements des révolutions industrielles (urbanisation, progrès sanitaires, éducation universelle, déchristianisation), et des saignées des guerres que le pays dut subir (guerres de la Révolution et de l’Empire, guerre franco-prussienne, Première et Deuxième guerres mondiales, guerres de décolonisation). Dans cette perspective, le vieillissement de la population en vigueur actuellement pourrait justifier l’utilité de l’immigration pour fournir à la nation les forces vives indispensables, entre autres, au financement du généreux système de redistribution qui s’endette de jour en jour.

Par ailleurs, la constitution d’un empire colonial qui atteignit le deuxième rang en termes de superficie dans le monde facilita le déplacement des hommes en direction de la métropole depuis les colonies (puis en provenance des États qui leur succédèrent et qui possédaient en leur sein des populations qui maîtrisaient au minimum des rudiments de la langue française). Cet Empire créa un espace francophone qui aménagea une zone de circulation privilégiée toujours utilisée entre les pays en faisant partie, même si, de plus en plus, des hommes viennent de contrées qui n’ont pas connu la colonisation française (Afghans, Soudanais, Erythréens, etc.).

Enfin, il n’aurait pu y avoir une immigration aussi importante et rapide sans la mondialisation, qui s’est caractérisée à la fois par l’accélération exponentielle de la vitesse de tous les types existants de transports (de personnes, de marchandises, de capitaux, d’idées, d’informations), et par les changements induits par cette transformation, dans la multiplication des réseaux, comme dans la création d’une interdépendance accrue entre les différentes régions connectées du globe.

Après avoir occupé le rang de puissance mondiale, la France est en train de devenir, à l’instar d’un grand nombre d’autres États dans le monde, et sous l’effet de cette interdépendance, une nation mondialisée sur les plans économique, financier, commercial, démographique, culturel, politique, social et, même, la crise planétaire de la Covid-19 nous l’apprend, sanitaire.

L’invocation de ces trois aspects primordiaux que sont la nation, la laïcité et l’immigration pour comprendre l’état de notre société paraitra utile lorsque nous tenterons, dans la deuxième partie de cet article, de trouver une solution à notre questionnement national.

  1.  Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Édition La Découverte et Syros, 2002, page 185
  2. Yuval Noah Harari, Sapiens : Une brève histoire de l’humanité, Éditions Albin Michel, 2015

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