Nous sommes déjà en post-démocratie

Le clergé médiatique et le la délégation de responsabilité sans signature sont deux éléments de transition vers un régime post-démocratique.

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Barbelés (Crédits Emmanuel Huybrechts, licence Creative Commons)

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Nous sommes déjà en post-démocratie

Publié le 21 janvier 2022
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Suite au triptyque sur la fabrique du consentement (ou plus exactement, l’extorsion du consentement), il apparaît profitable d’y ajouter deux addenda : le premier relatif au clergé médiatique et le second tenant à la délégation de responsabilité sans signature.

Ces deux éléments constituent deux courroies majeures de la transition vers un régime post-démocratique tel que l’avait élaboré dès 2004 le chercheur anglais Colin Crouch.

Car la post-démocratie c’est l’évolution de la démocratie vers une tyrannie qui conserve malgré tout les oripeaux du régime précédent. Sur le fond, pour paraphraser le penseur Alexis de Tocqueville (1805-1859), il s’agit de ce pouvoir immense et tutélaire prompt à assurer la jouissance et la sécurité des citoyens, y compris contre leur gré et même contre leur intérêt. Or les médias, en tant que voix du tyran, et les gérants d’établissements, en tant que petites mains du tyran, sont les supplétifs zélés ou contraints (selon leur conscience) d’un changement de paradigme civilisationnel.

Bas et haut clergé médiatique

Honni et conspué, le corps médiatique paie un lourd tribut à son alignement sur les astres gouvernementaux, là où sa fonction première était d’informer, il s’est transformé en courroie socioprofessionnelle de la fabrique du consentement.

Le mécontentement grandissant dans les pays démocratiques occidentaux quant à la couverture médiatique d’évènements locaux, nationaux ou internationaux aboutit à formuler de vives critiques à l’encontre des sociétés informationnelles (chaînes de radio ou de télévision, réseaux sociaux, presse écrite et en ligne). Les journalistes sont ceux qui font les premiers les frais de cette opprobre généralisée, risquant même le rudoiement lors de la couverture d’évènements spécifiques.

Rappelons un point essentiel : un journaliste n’est pas un être nimbé d’une aura d’impartialité, c’est un employé d’une entreprise de service médiatique. Et qui dit employé dit rapport de subordination, dont un rédacteur en chef, un directeur de publication et un actionnaire principal.

Quant à la Charte de déontologie des journalistes dévoilée à Munich en 1971, celle-ci a rejoint la longue liste des documents de bon aloi rendus obsolètes par la nouvelle réalité du monde.

Ce point étant rappelé à escient, il convient d’amorcer une précision quant au rejet dont sont l’objet les journalistes. Il est nécessaire de bien distinguer qu’il existe un haut et un bas clergé médiatique. Lorsque les critiques fusent, elles sont principalement en direction du monde journalistique dans sa globalité, la colère opacifiant une réalité plus nuancée. Il ne faut pas confondre le journaliste de plateau et le journaliste de terrain, de même que l’éditorialiste multicartes et le pigiste monothématique. C’est surtout le haut clergé médiatique qui focalise en réalité les récriminations de la société, en raison de sa proximité, et en corollaire sa porosité (et plus si affinités…), avec les instances dirigeantes politiques et économiques.

L’un des points tendancieux du monde journalistique contemporain est sa propension à se recruter dans un cercle restreint (en d’autres termes, de la cooptation) par le truchement d’organismes de formation formatée (instituts du journalisme et instituts en science politique). En certains pays la capitale est même le seul et unique pourvoyeur de voix médiatiques avec la concentration jusqu’à l’excès de la globalité des groupes d’information.

Cette centralisation sociale et territoriale de la formation et de la diffusion est hautement problématique et justifie les griefs à l’encontre du monde médiatique.

Délégation de responsabilité sans signature

Un second élément propre à un régime post-démocratique est un élément très matois. Il consiste pour le pouvoir en place à créer un glacis juridique.

Pour être plus précis : afin de s’exonérer de tout effet de bord relatif à une mesure impopulaire, il convient pour le gouvernement abhorré de transférer la responsabilité de l’exécution à l’extrémité de la chaîne de commandement. Ainsi, dans le cas du contrôle de document par des personnes non assermentées et non formées, les dérapages qui pourraient survenir ne seront supportés judiciairement et pécuniairement que par ces personnes physiques et morales, obligées d’endosser la responsabilité de la bonne exécution de l’ordre (le marteau) et obligées de subir les mouvements d’humeur à leur encontre (l’enclume).

C’est un système qui place ces personnes dans une expérience de Milgram à leur échelle : il leur est conféré une délégation de responsabilité par une autorité politique légale (rappelons que la légalité est la photographie figée d’un rapport de force, et ne saurait se confondre avec la légitimité qui est un état actualisé de ce rapport de force). Or cette délégation peut être viciée dès l’origine (juridiquement, économiquement, socialement, éthiquement, scientifiquement) mais imposée par le monopole légal de la violence étatique (tout exécutant réfractaire devient lui-même un contrevenant).

Cependant, en cas de revirement interne ou externe de la situation, ces personnes morales et physiques sont les premières et plus commodes victimes à subir l’ire de la population révoltée, les dirigeants politiques ayant bien pris soin de se prémunir de toute atteinte physique et/ou juridique, pouvant même arguer d’une incompréhension de l’ordre par lesdits exécutants. Le procédé est assurément sournois mais d’une efficacité assurée car il permet de disposer d’un paratonnerre (ou plutôt paracolère), déviant la vindicte populaire vers les derniers maillons de la chaîne de responsabilité.

Il s’agit bien d’une délégation de responsabilité sans signature.

Cette délégation n’est en rien incompatible avec un pouvoir tentaculaire, au contraire puisque le but est précisément que les injonctions provenant du haut de la pyramide hiérarchique soient opérées par le plus grand nombre au moindre coût et avec un maillage suffisamment dense pour que personne ne puisse y échapper. En choisissant des tenanciers de lieux de vie, de loisirs ou de consommation, le pouvoir se décharge, à moindre coût économique, de l’aspect symbolique négatif du contrôle de la population sur des points de passage sociaux névralgiques.

La liberté est une mission

Bien que les modalités puissent varier d’un pays et d’une époque à l’autre, nombre d’invariants demeurent et les auteurs les plus perspicaces n’auront pas manqué de nous informer des moyens de lutte possible envers ceux qui entendent sacrifier les libertés fondamentales sur l’autel d’une calamité.

À commencer par Étienne de la Boétie (1530-1563) rédacteur du Discours de la servitude volontaire pour qui tout tyran doit être déchu, toute tyrannie doit être abattue :

« Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon qu’ils ont pouvoir de l’endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que lui contredire. »

Tout comme nous pouvons méditer la perspicace pensée du diplomate florentin Niccolò Machiavelli (1469-1527) en son ouvrage Le Prince :

« Dans un tel État [autrefois libre], la rébellion est sans cesse excitée par le nom de la liberté et par le souvenir des anciennes institutions, que ne peuvent jamais effacer de sa mémoire ni la longueur du temps ni les bienfaits d’un nouveau maître. Quelque précaution que l’on prenne, quelque chose que l’on fasse, si l’on ne dissout point l’État, si l’on n’en disperse les habitants, on les verra, à la première occasion, rappeler, invoquer leur liberté, leurs institutions perdues, et s’efforcer de les ressaisir. C’est ainsi qu’après plus de cent années d’esclavage Pise brisa le joug des Florentins. ».

La liberté n’est ni un dû ni un octroi, c’est la résultante d’une lutte qui commence par l’élévation avant de se transformer en mission.

 

Voir les commentaires (3)

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  • une personne qui suit la méthodologie scientifique devient un scientifique..
    une personne qui reporte un info devient un journaliste..
    une personne élue devient …un élu….

    on essaie de nous faire croire que non…

  • Avatar
    Laurent Lenormand
    21 janvier 2022 at 8 h 44 min

    Merci pour cette série d’articles d’une grande lucidité sur l’évolution actuelle.

  • Alexis de Tocqueville a très bien décrit la situation dans laquelle nos « chers » politiques nous ont confinés. En effet, nous ne sommes plus en démocratie mais en démocrature, laquelle est l’antichambre de la dictature.
    Dictature des politiques, dictature des minorités, dictature des technocrates, dictature des GAFAM, dictature de la justice, dictature des médias et j’en passe.
    Pour ma part, je déteste ce monde où la liberté et le respect de l’autre n’existent plus. On ne peut plus exprimer une opinion qui n’est pas consensuelle avec le mainstream. On est tout de suite traiter de raciste, de complotiste, d’idiot et d’autres noms d’oiseaux. Personnellement je pensais que nous avions dépassé le Moyen Age mais je m’aperçois que nous avançons à reculons. Bientôt, les humains remarcheront à quatre pattes.

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