Zemmour : l’État est son alpha et omega

Zemmour 1 by Alexis Vintray (CC BY SA)

OPINION : Zemmour ne s’intéresse pas aux individus mais à l’État comme entité supérieure. Sa vision se concentre autour d’une posture étatiste non libérale.

Par Olivier Maurice.

Depuis maintenant plusieurs semaines, Éric Zemmour semble être au centre du babillage médiatique français. La gauche y a trouvé un adversaire tout neuf vers lequel porter ses attaques. La droite y voit un espoir secret d’éviter le renouvellement du second tour des précédentes élections.

Les médias et une bonne partie des Français derrière eux, essaient quant à eux de comprendre quelle nouveauté nébuleuse et obscure pourrait bien se cacher derrière un commentateur politique devenu candidat officieux et qui exprime pourtant ses prises de positions de façon claire, répétée et assidue à qui veut l’entendre depuis des années.  

D’aucuns essayent d’y voir l’espoir de se tromper que se révèle la concrétisation d’un changement promis par les précédents candidats et jamais réalisé.

La posture n’est pas l’apanage des politiciens. Que penser de ces gens de gauche qui répètent en boucle que « Éric Zemmour dit parfois des vérités », mais qu’il reste quand même un facho ? Ou que penser de ces gens de droite qui répètent eux aussi en boucle « qu’Éric Zemmour dit souvent des vérités » mais qui ne gâchent pas une occasion de mettre en avant le manque d’expérience politique concrète du polémiste ?

Pour ce qui est des libéraux, il suffit d’ouvrir le premier fil de discussion venu pour se rendre compte qu’il n’y pas qu’aux microcosmes étatiques que le cas Zemmour pose des problèmes et ouvre de nombreuses questions sur l’attitude à adopter… même si la question de savoir quel étatiste va diriger le pays et quels arguments il arrivera à trouver pour persuader suffisamment d’électeurs que le pays n’est pas foutu, peut pour beaucoup de libéraux n’avoir qu’un intérêt très, très limité. 

Pourtant, d’un point de vue libéral, la position d’Éric Zemmour semble très claire, il l’a répété à de nombreuses reprises et c’est même devenu son slogan : il veut « redonner le pouvoir au peuple », il veut réaffirmer ce que Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville ou Friedrich Hayek ont violemment critiqué : le programme de souveraineté populaire prôné par Éric Zemmour est la réaffirmation de la tyrannie de la majorité, par opposition à une démocratie dénaturée qui serait selon lui devenue la tyrannie des juges et des minorités.

En y regardant de plus près, l’émergence d’Éric Zemmour sur l’échiquier politique français est loin de sembler aussi excentrique que semblent le dire de nombreux médias, ses adversaires et ses soutiens. 

Sa candidature ne serait-elle en fin de compte que celle d’un candidat jacobin de plus, dans la marmite des multiples adeptes de l’État omnipotent et omniprésent ?

Zemmour d’extrême droite ?

Éric Zemmour est-il d’extrême droite, ou cet attribution fait-elle partie de la diabolisation ordinaire qui fige la vie politique française depuis des années ?

Pour reprendre la définition rappelée par Michel Onfray, l’extrême droite est une notion très précise qui caractérise une mouvance politique qui se situe au-delà de la frontière démocratique. 

Pour être objectivement qualifié d’appartenance à l’extrême droite, il faut qu’une pensée soit bien évidemment de droite, mais également qu’elle propose une alternative aux fondements du système politique démocratique qui définit justement ce clivage gauche-droite, qu’elle veuille installer autre chose qu’un système démocratique.

Sauf preuve du contraire, Éric Zemmour n’a pas émis de propositions visant à instaurer un régime politique fondamentalement alternatif. Il a même à de très nombreuses reprises signifié son admiration pour l’État, pour la République et surtout pour la démocratie qu’il magnifie en permanence à travers ses nombreuses références historiques.

Qu’il veuille revenir à une République, un démocratie et un État d’antan, cela semble clair. Mais cette conception intègre-t-elle la mise en place ou le retour à un système remettant en question le couple démocratie-république ?

On peut présumer ses intentions cachées, mais on aurait alors autant, sinon plus à dire sur tous les nombreux autres candidats qui affichent ouvertement leurs intentions de faire valdinguer la Constitution et la République pour les remplacer par autre chose.

Zemmour conservateur ?

On peut de même s’interroger sur la réelle position d’Éric Zemmour dans la droite. En effet, ses propos magnifient sans vergogne la primauté du collectif sur l’individu ou celle de l’État sur la propriété. 

Cependant, en France, la droite se caractérise bien plus par les notions d’ordre et d’autorité que par les principes conservateurs de protection de l’individu et de la propriété qui sont justement à l’origine de cette demande d’ordre et d’autorité. La démarche de Zemmour est à ce titre révélatrice de cette confusion entre but et moyens qui existe dans le pays depuis la Révolution.

Confusion ou oubli volontaire.

En effet, revenir aux principes de sacralité de la propriété privée est clairement de l’ordre du tabou dans un pays où la résistance à la spoliation fiscale est considérée comme un crime contre la collectivité et l’ingérence généralisée de l’État tolérée, voire désirée et encensée, que ce soit par la droite ou la gauche.

Les choses sont en train de changer au sujet de la propriété immatérielle, comme la langue, la culture, l’identité… et même peut-être la santé, après la crise que le pays vient de traverser. Mais elles sont loin d’avoir ouvertement évolué pour la propriété matérielle, même si la crise des Gilets jaunes a montré les limites de la tolérance à la pression taxatrice et à l’adhésion au chant des sirènes collectivistes.

La position d’Éric Zemmour semble en ceci bien plus conservatrice en matière culturelle qu’elle ne l’est dans les domaines de l’économie et surtout du droit. 

Zemmour libéral ?

Au premier abord, il semble indubitable que le grand épouvantail qu’agite systématiquement Éric Zemmour soit le libéralisme. Il l’a dit et répété des dizaines de fois : le libéralisme, la généralisation des droits de l’Homme et la mondialisation qui imposent la disparition de la souveraineté nationale sont selon lui à l’origine des problèmes que rencontre l’État, et par voie de conséquence les citoyens français.

Soit. Aucun libéral ne peut raisonnablement argumenter que le libéralisme a pour vocation d’aider l’État à renforcer son pouvoir et son ingérence dans la vie des individus.

Mais Éric Zemmour est un drôle d’anti-libéral : il est quasiment unanimement qualifié de libéral par tous ses opposants !

L’ambiguïté vient sans doute du fait que pour lui, la liberté est effectivement très importante, mais il faut savoir de quelle liberté il parle. La liberté d’Éric Zemmour, c’est la liberté de l’État, qui incarnerait la Nation, à diriger le pays indépendamment de tout autre ordre quel qu’il soit : que la Nation, via l’État, soit le seul maître d’elle-même.

Cette vision est clairement très différente de celle du libéralisme dont le principe premier est que les individus revendiquent en toute légitimité des droits qui priment sur toute forme de pouvoir politique.

Le libéralisme et le conservatisme d’Éric Zemmour ne s’adressent pas aux individus, ils s’adressent à une entité supérieure : la France, la Nation, le peuple dont les intérêts sont selon lui éminemment supérieurs à ceux des individus.

Zemmour dé-régulateur ?

La question à se poser ici est de savoir si la diminution de souveraineté nationale qui s’est opérée depuis grosso modo 40 années, par le développement de l’Europe et des divers accords internationaux a été le facteur principal de l’augmentation du poids de l’État français dans la vie quotidienne, à la fois sur le plan économique et sur les plans social et culturel.

Il est indéniable de constater que le poids de l’État et les atteintes aux libertés de tous ordres n’ont fait qu’augmenter durant ces dernières 40 années, période qui correspond effectivement à la mise en place de ce « nouvel ordre mondial » que dénonce Éric Zemmour.

Est-ce que cette glissade vers un étatisme de plus en plus étouffant résulte de facteurs intérieurs ? un appétit sans borne des Français pour l’État, une mainmise de l’administration sur la direction du pays, une prédominance de la pensée étatique et socialiste chez les élites… ou bien provient-elle de facteurs extérieurs qui ont fait pression sur la société et l’État et qui s’est traduit par la prolifération étatique, bureaucratique, fiscale et réglementaire que nous constatons aujourd’hui ?

Le pari de la diminution de l’État par son émancipation des accords passés ces 40 dernières années semble en tout état de cause bien risqué !

En effet, absolument rien n’indique que l’alourdissement de l’État qui s’est opéré certes sous la contrainte des normes européennes et des accords internationaux, ne soit pas tout simplement la traduction son incapacité à se réformer lui-même de l’intérieur, l’inévitable conséquence d’une complexité qui ne peut appeler que davantage de complexité, d’une obésité qui ne peut appeler que davantage d’obésité.

Zemmour suprémaciste ?

Cette question est sur toutes les lèvres, mais ne serait-ce pas l’arbre qui cache la forêt ? 

Dans l’imbroglio de post-modernisme et de réaction au progrès que l’on constate un peu partout, le suprémacisme affiché d’Éric Zemmour ne serait-il pas un simple étendard brandi pour affirmer sa différence et se poser à la fois en adversaire et en victime du politiquement correct ?

Il est clair qu’Éric Zemmour heurte les sensibilités de gauche, et même violemment. Mais bien d’autres avant lui, de l’autre côté de l’échiquier, ont utilisé cette même méthode pour fédérer leur camp et se différencier en choquant les sensibilités de droite. 

La démarche d’Éric Zemmour ressemble énormément à celle de ses prédécesseurs : faire mine de sortir du cadre du projet politique pour accéder au pouvoir en clivant la société.

Ironiquement, cette méthode de prise de pouvoir est exactement la même que celle qu’il dénonce quand il parle de dictature des minorités…

Zemmour disruptif ?

Mais posons-nous la question : si quelqu’un avait réellement un clair projet politique pour le pays, qui soit capable de fédérer une majorité, en serions-nous aujourd’hui réduits à nous étriper sur des sujets aussi mineurs et insignifiants que l’origine des prénoms ou la composition des menus de cantine ? 

La phobie d’Éric Zemmour pour les flux migratoires met surtout en lumière la totale incapacité des hommes et des femmes politiques de toutes les tendances et couleurs à répondre aux questions de fond et élaborer une réelle vision politique collective : qu’est-ce qui ne marche pas dans la société française, à quoi sert cet État gigantesque à part rendre impossible la vie des individus et à briller par son absence dans les situations du quotidien ?

Cela signifie peut-être simplement que les utopies de la République et de la démocratie, formalisées il y a 250 ans par Thomas Jefferson ont fini par s’évaporer devant la réalité… 

Est-ce que la Nation, cet ensemble cohérent d’individus prêts à sacrifier leur individualité au profit d’un groupe, existe encore ? Est-ce que l’État, cette matérialisation de la Nation, a encore un sens et une utilité ? Est-ce que l’État-Nation ne resterait-il pas au centre du paysage politique par défaut, faute de voir se mettre en place une autre forme de société plus adaptée à l’autonomie que les individus ont acquis depuis 250 ans ?

Éric Zemmour veut avant tout retrouver la grandeur et le rayonnement de l’État-Nation d’antan. Mais celui-ci a-t-il vraiment un sens alors que les immenses progrès technologiques et l’incroyable développement des échanges ont largement remis en question sa nécessité ?

Tout comme les écologistes veulent retrouver le pastoralisme d’antan, tout comme les communistes veulent retrouver la lutte des classes d’antan, tout comme les gaullistes et les sociaux-démocrates veulent retrouver leur leader charismatique d’antan… Le combat d’Éric Zemmour n’est-il qu’un combat de plus pour essayer de retrouver un monde qui n’existe plus ?

Si autant de personnes écoutent ou parlent d’Éric Zemmour, n’est-ce pas avant tout parce qu’en parlant de choses qui n’impactent clairement qu’à la marge l’immense domaine que l’État s’est attribué au fil du temps, on évite de se poser la question que personne n’ose prononcer : que faire de cet État français devenu à la fois gigantesque, coûteux, incapable et inutile ? 

Les libéraux ont depuis longtemps répondu à cette question, mais il faudra du temps avant que ce débat ne voie le jour, surtout si chaque échéance électorale est l’occasion de noyer le poisson en trouvant tous les artifices possibles pour éviter d’aborder le sujet.

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