Les armes et moyens d’influence de la Chine à l’étranger (1)

President Xi Jinping by Chairman of the Joint Chiefs of staff (CC BY 2.0) — Chairman of the Joint Chiefs of staff, CC-BY

La Chine cherche à imposer son modèle autoritaire à la planète à travers différents moyens d’influence comme les infrastructures.

Par Yves Montenay.

On assiste à une poussée d’orgueil à Pékin, qui cherche à imposer son modèle autoritaire à la planète pour remplacer le modèle démocratique de l’Occident présenté comme décadent. Pour cela la Chine utilise les infrastructures qu’elle a financées et construites à l’étranger ainsi que des percées technologiques et les médias, dont les réseaux sociaux.

Commençons par les infrastructures, en évoquant notamment l’Afrique qui est un point de moindre résistance et qui concerne directement la France. Dans un deuxième article, nous parlerons technologies et médias.

Les infrastructures chinoises à l’étranger 

Les bases civiles et militaires chinoises à l’étranger se sont multipliées depuis quelques années, avec notamment les fameuses « nouvelles routes de la soie » (ou BRI pour Belt and Road initiative, c’est-à-dire « routes et ceintures ») qui comprennent des constructions de routes, de chemins de fer, de ports etc.

Les infrastructures physiques comme vecteur de l’influence de la Chine

Citons en premier un exemple peu connu, celui des câbles sous-marins qui représentent 95 % des télécommunications planétaires et dont la Chine détient 11,4 % des existants et 24 % de ceux en construction.

Les autres infrastructures physiques ont été très remarquées pour avoir été construites particulièrement rapidement mais souvent sans étude de rentabilité ou d’impact environnemental.

La ligne de chemin de fer Addis Abeba – Djibouti toujours citée en exemple remplace la très vieille ligne française encore célébrée pendant ma scolarité et fermée en 2010. S’il s’agit d’une infrastructure moderne permettant les exportations maritimes de l’Éthiopie, elle est critiquée par les populations des zones traversées qui n’ont bénéficié ni de la construction ni du développement économique annoncé.

Après un début en fanfare, le coût extrêmement élevé des infrastructures mises en place par la Chine en Afrique a généré un surendettement des produits africains et leur asservissement discret.

Il y a notamment l’exemple du chemin de fer reliant le port de Monbassa au Kenya à Nairobi qui pourrait coûter infiniment plus que les 3,5 milliards de dollars prévus, pour un coût au kilomètre trois à quatre fois supérieur à des projets comparables, ce qui amène les experts internationaux et les opposants politiques à parler d’impréparation et de corruption massive.

Il est difficile d’y voir clair dans ces domaines, les messages critiques ou laudatifs se contredisant complètement, même dans un pays comme le Kenya où règne une relative liberté d’information, alors que l’opacité est de règle dans bien d’autres pays.

Cette relative liberté d’information a eu au moins comme résultat de pousser le gouvernement kenyan à négocier avec la Chine le recours à une main-d’œuvre kenyane locale, même si les postes de techniciens et de direction restaient chinois.

Cela n’a pas été le cas dans d’autres pays du continent, qui ont vu débarquer une main-d’œuvre 100 % chinoise, réputée plus malléable, pour la construction desdites infrastructures.

Le cas du Pakistan avec Gwadar

Ce port du Pakistan vu du ciel via Google Earth semble comprendre des complexes résidentiels haut de gamme, centres commerciaux, clubs et complexes sportifs. Bref il semble destiné d’abord aux Chinois qui ont construit le port et le gèrent, ainsi probablement qu’à ceux qui vont faire fonctionner les structures industrielles et militaires qui ont été ajoutées.

Si la France faisait une fraction de cela en Afrique, on hurlerait au colonialisme. Mais le Pakistan et la Chine ont un ennemi commun, l’Inde, tandis que cela donne à Pékin un débouché sur l’océan Indien de toute la partie orientale de la Chine, Tibet et Sin Kiang (régions ouighour) compris.

Cette colonisation chinoise ne semble pas plaire aux populations baloutches locales, par ailleurs fortement présentes en Afghanistan et séparatistes, qui se sentent délaissées et y voient une mainmise à la fois étrangère et du gouvernement central. D’où plus de 70 manifestations en 2020 selon Deustche Welle et l’attentat qui a fait 5 morts au printemps 2019 contre l’hôtel Pearl Continental et ses cadres chinois…

Les Zones Économiques Spéciales et l’influence de la Chine

Ces ZES sont des zones protégées et entièrement équipées : accessibilité, transport, énergies, services aux entreprises, formation professionnelle, avantages financiers.

Elles sont devenues célèbres pour avoir lancé le développement chinois il y a 30 et 40 ans. Leur philosophie est d’échapper à la bureaucratie et à la fiscalité nationale qui paralysent les entreprises étrangères, ce qui correspondait bien à la situation de la Chine à la fin du XXe siècle et à celle de l’Afrique aujourd’hui.

L’intention de la Chine d’en faire des bases pour son influence, mais aussi d’aider les entreprises chinoises « matures ». Certaines ont déclenché des réactions anti-chinoises comme celle de Tian Lui dans l’ïle Maurice.

En Afrique, il y a une centaine de ZES, soit chinoises, soit inspirées de la Chine, dont une quinzaine seulement fonctionneraient bien.

L’Afrique, son endettement et le gonflement corrélatif de la croissance chinoise

Outre l’endettement excessif, notamment des pays africains, pour financer les infrastructures locales construites par la Chine, l’inconvénient de ces contrats de prêt est que ces chantiers laissent l’ingénierie et les équipements venir de Chine. Ils déploient le plus souvent une main-d’œuvre chinoise, donc sans retombées économiques pour le pays destinataire, générant la rancœur des populations locales… mais les dirigeants sont, eux, séduits.

L’appel à la main-d’œuvre locale est plus ou moins important suivant, à mon avis, la transparence des contrats, elle-même dépendante de la transparence de la politique nationale, relativement bonne par exemple au Kenya et complètement opaque dans les pays prédateurs.

Cela s’ajoute aux difficultés linguistiques : il est souvent très difficile pour des cadres moyens chinois de se faire comprendre des employés africains, sans parler des préjugés chinois qui estiment que les Africains n’ont pas la réputation de se tuer au travail (ce qui historiquement est faux).

Cela renforce ma réflexion sur la nature du PIB chinois : à court terme tout ce qui est produit en Chine améliore les chiffres de sa croissance, mais de même que le boom immobilier et la multiplication des infrastructures sur le territoires chinois, ce n’est une « vraie croissance » que si la dette correspondante est remboursée. Or rembourser n’est pas toujours dans les habitudes africaines.

En effet, les Africains ont pris l’habitude de voir les Occidentaux leur faire régulièrement cadeau d’une partie de leur endettement. Or les Occidentaux commencent à rechigner, constatant que ces cadeaux améliorent d’autant leur capacité d’endettement… capacité qui est employée à s’endetter auprès de la Chine !

En cas de non remboursement, Pékin a pris des garanties physiques (par exemple des concessions minières) et demande par exemple un appui à noyautage des organismes des Nations Unies, où les nominations de responsables chinois se multiplient dans tous les niveaux de l’organisation.

C’est ainsi que de « fausses » ONG créées par le gouvernement chinois non seulement s’expriment directement mais diminuent d’autant le temps de parole des ONG traditionnelles. C’est particulièrement remarqué dans les questions relatives  aux droits de l’Homme.

L’espionnage par les infrastructures

Selon l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, des compagnies chinoises ont construit ou rénové en Afrique au moins 186 bâtiments gouvernementaux depuis 1966, dont « au moins 24 palais présidentiels, résidences ou bureaux du Premier ministre, au moins 26 bâtiments parlementaires, au moins 32 installations militaires ou de la police, et au moins 19 bâtiments de ministères des Affaires étrangères ».

Par exemple, d’après le Financial Times, le siège de l’Union Africaine en Éthiopie, construit par la China State Construction Engineering Corporation, a été truffé de micros et de systèmes informatiques équipés de portes dérobées pour aspirer « l’intégralité des échanges et des productions internes de l’organisation ».

En outre, des compagnies comme Huawei et ZTE ont créé au moins 14 réseaux de télécommunication gouvernementaux, dont ceux de la police et des forces armées et vendu des ordinateurs à au moins 35 gouvernements africains. Finalement, au moins 40 des 54 pays africains sont concernés.

Sources 

(*) Cet article s’appuie notamment sur :

  • le rapport « Les opérations d’influence chinoises : un moment machiavélien » publié par l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (Irsem) le 20 septembre 2021, rapport repris par la presse, notamment dans The Epoch Times,
  • les analyses de Jean-Louis GUIGOU, fondateur de l’Institut de Prospective Economique du Monde Méditerranéen (IPEMED),
  • celles de Thierry PAIRAULT, sinologue, directeur de recherche émérite au CNRS,
  • de multiples lectures de la presse internationale et des réseaux sociaux.
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