Néoracisme : la nouvelle passion de la gauche

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Il faut prendre au sérieux le nouveau discours fondé sur la race à la gauche du spectre politique et intellectuel occidental.

Par Drieu Godefridi.

J’avais le fantasme de décharger un revolver dans la tête de n’importe quel Blanc qui se mettait en travers de mon chemin, d’enterrer son corps et d’essuyer mes mains ensanglantées tout en m’éloignant sans culpabilité excessive, le pas léger. Comme si j’avais fait une putain de faveur au monde. Dr Aruna Khilanani. 1

Il faut prendre au sérieux le nouveau discours fondé sur la race à la gauche du spectre politique et intellectuel occidental. Quand des mots comme la race, la couleur de la peau, la blanchité, Noirs, Blancs et personnes de couleur constellent le discours et la pratique de l’université et des médias — ce qui, en Europe, était impensable il n’y a pas quinze ans —, le moment paraît opportun d’analyser les ressorts et catégories de ce nouveau discours sur la race.

Disons-le sans ambages, je soutiens qu’il ne faut pas se payer de mots, éviter les néologismes de type « racialisme »2qui participent de distinctions que rien ne fonde en réalité, et qualifier ce discours et cette nouvelle idéologie pour ce qu’ils sont : un racisme au sens strict. Tout juste me permettrai-je de lui accoler le suffixe néo, pour le distinguer de ses devanciers.

Ce néo-racisme est issu de trois matrices théoriques qui, telles les Moires, ces sœurs qui, selon les Grecs, président au destin de l’humanité3, le façonnent, le nourrissent et barrent son horizon.

Une vision essentialiste des humains

L’essentialisme consiste à définir l’être humain par une caractéristique qui échappe au pouvoir de celui qui la porte. Les penseurs néo-racistes, qui voient le monde en Noirs et Blancs, se défendent de ne faire aucune allusion à la couleur de l’épiderme. Nous démontrons dans cet essai que l’ultima ratio, le critère unique de la pensée néo-raciste est bel et bien la couleur de l’épiderme. Donnée de nature, la triple barrière de l’épiderme — imperméable, contre le soleil, immunologique — nous enveloppe et nous projette dans le monde.

Constatons, car le fait est révélateur, que ces expressions « Blancs » et « gens de couleur » suscitent le malaise du lecteur francophone, comme une indéfinissable gêne, et cela, par d’excellents motifs.

En effet, ces expressions datent de l’époque esclavagiste de l’histoire des États-Unis (entre 1776 et l’abolition de l’esclavage en 1865). Durant le XIXe siècle américain, il était légitime, fréquent et simplement évident de distinguer entre « Whites » et « People of color » en droit comme dans la vie quotidienne. Avec l’abolition de l’esclavage — au prix d’une guerre civile —, l’éradication systématique de toute inégalité raciale en droit et l’intense diversification raciale de la société américaine, ces expressions sont, en droit, tombées en désuétude.

Le droit américain s’indifférencia progressivement aux races — ce qui était le rêve de Martin Luther King et qui fut considéré comme un progrès substantiel de la civilisation.

Les programmes d’action affirmative, censés privilégier les Américains noirs dans le droit pour en fait les favoriser, relèvent en 1969 ces catégories de la caducité dont elles étaient frappées. Depuis 1989, les penseurs néo-racistes s’attachent à réinstaller ces catégories raciales au sommet de la hiérarchie des concepts, non seulement dans le droit, mais dans tous les secteurs de l’activité.

Il n’a pas fallu dix ans pour que des sociologues européens importent servilement les concepts de « racisme systémique », « privilège blanc » et autre « white supremacy » qui nous sont si « familiers » qu’on doit vérifier si on écrit, en français, suprémacisme ou suprématisme.

L’essentialisme assigne et enferme. Noir ! Blanc ! Cette assignation définit, très littéralement, ce que nous sommes. « On n’est jamais innocent de sa race »4 : ce mot terrible de Robin DiAngelo, l’une des théoriciennes en vue de la pensée néo-raciste, résonne comme une sentence.

Une tendance historique

L’essentialisme n’est pas neuf et ses figures jonchent les couloirs du temps. Toujours, l’essentialisme sélectionne de façon arbitraire une caractéristique qui échappe à la volonté pour arraisonner l’individu et l’y constamment ramener, comme la chaîne ramène à son point d’ancrage.

L’idéalisme platonicien est essentialiste. Selon Platon5, l’essence définit la vérité d’un être et marque sa participation au monde de la perfection.

Chacun est défini par l’amalgame subtil des qualités — appétit, volonté, raison — en son âme, qui reflète son affinité avec le monde des idées :

La nature a fait les uns pour s’attacher à la philosophie et commander… et les autres pour s’abstenir de philosopher et obéir à celui qui gouverne.

Artisan, guerrier ou politique, grec ou dieu, on l’est par essence et nul, jamais, n’échappera à ce destin qui brûle de s’actualiser.

Joyau pur et parfait qui se niche dans l’âme, l’essence est gâtée par ses incarnations corporelles. Moins tragique, l’hylémorphisme aristotélicien n’en réduit pas moins l’homme à sa substance. Esclave ou libre, on l’est par nature. Les greffons corporels de la substance ne sont que des accidents.

L’essentialisme médiéval prend la forme, par exemple, du « réalisme ontologique » de Dietrich de Freiberg6.

Freiberg distingue quatre manières d’être.

Ces manières sont fonction — et le sont mathématiquement, de façon pure et définitive — du degré d’émanation du principe divin dans les réalités bas-mondaines. Sitôt rangé sur la grande étagère de l’être, l’individu y est à perpétuelle demeure, sans espoir d’accéder aux échelons supérieurs.

Les niveaux célestes hantent cette hiérarchie, car on sent leur présence, mais ils sont inaccessibles, fermés, autres. Selon cet essentialisme médiéval, l’homme est sa « quantité d’être » ; il est son degré de ressemblance substantielle et iconique avec le principe de toutes réalités, Dieu. Le divin dosage de son âme définit le substrat et l’horizon définitif de son existence.

Le Juif selon la doctrine national-socialiste se définit comme l’émanation d’une essence, sa judéité. Juif, on l’est selon cette théorie par nature. Quoi qu’il fasse, dise, ait réalisé ou projette, le Juif est d’abord et avant tout juif — il n’est que cela, pure judéité dans un monde aryen. En sa personne — inexistante comme individualité — se concentre l’héritage d’une race malfaisante.

Dans cette vision du monde, être juif est un crime. Ces enfants, ces femmes et ces hommes taxés de juifs qui furent menés par dizaines de milliers derrière des talus, qu’on a priés de se dévêtir et de s’agenouiller dans des fosses saturées de cadavres, avant de les abattre par rafales, ne sont pas des aberrations de l’essentialisme hitlérien. Ils l’accomplissent.

De l’Antiquité à nos jours, l’essentialisme est le grand consolateur de l’esclavagiste. Asservir celui qu’on sait son égal ne s’envisage pas sans peine. Que la pauvre créature procède d’une essence subalterne et il n’y a plus de limite à son instrumentalisation. « L’esclavage, écrivait Aristote, est une institution utile et juste. »7  

L’accusation de responsabilité collective

La deuxième des Moires qui président au destin du nouveau racisme, comme idéologie politique, est le concept de responsabilité collective. Sitôt ramené à l’enclos de son épiderme, on lit à l’Homme son acte d’accusation. L’Homme est coupable — non seulement responsable, mais coupable — des crimes commis par les membres de son taxon. De même que la responsabilité collective par la race, selon les théoriciens nationaux-socialistes allemands, ne tenait que pour les Juifs, la culpabilité collective, selon la gauche contemporaine, ne vaut que pour les Blancs. L’Homme blanc est comptable des crimes de tous les Blancs — sans rémission, car on ne s’évade pas du pénitencier épidermique. « All white people are racist » — Tous les Blancs sont racistes —,  selon la formule lapidaire de Robin DiAngelo. All, ici et maintenant : on ne se dérobe pas à la culpabilité collective selon l’accorte théorie de la nouvelle gauche.

Troisième sœur qui patrouille d’un air sévère le nouvel horizon de la gauche occidentale : la responsabilité historique. L’Homme blanc est non seulement comptable des crimes commis par tous les membres de sa caste honnie, encore cette responsabilité porte-t-elle à travers les âges. Quand les membres de son groupe racial ne commettraient aucun crime, cela ne changerait rien, car on lui imputerait des crimes séculaires.

Essentialisme, responsabilité collective, responsabilité historique : telles sont les nouvelles gardiennes, farouches et intraitables, du bagne par la race.

Fait intéressant, ce sont les mêmes sœurs qui, selon Jean-Paul Sartre, souriaient au berceau de l’antisémitisme. Dans ses Réflexions sur la question juive Sartre montre que la haine des Juifs suppose l’essentialisme (on n’échappe pas à sa judéité), la responsabilité collective : le Juif est coupable des crimes de tous les Juifs ; enfin la responsabilité historique : le Juif est comptable des crimes commis par les Juifs à travers les âges, au premier rang desquels, bien entendu, la mort du Christ.

Extrait adapté de Estampillés — Essai sur le néo-racisme de la Gauche au XXIe siècle, vient de paraître

  1. « I had fantasies of unloading a revolver into the head of any white person that got in my way, burying their body and wiping my bloody hands as I walked away relatively guiltless with a bounce in my step. Like I did the world a f***ing favor. » Aruna Khilanani est psychiatre légiste et psychanalyste ; ces propos furent tenus lors d’une conférence « The Psychopathic Problem of the White Mind » à l’école de médecine de l’université de Yale, « Child Study Center », https://nypost.com/2021/06/04/nyc-pyscho-fantasizes-about-shooting-white-people-in-yale-talk/
  2. La distinction entre racisme et racialisme se fonde sur le fait que si le racisme exalte la haine de l’autre, le racialisme n’exalterait que l’amour de soi. Cet aimable sophisme doit être considéré à la lumière des écrits néo-racistes, non leur notice dans Libération et The Guardian. Ces écrits sont saturés d’exécration contre le Blanc essentialisé et fantasmé comme l’était (et le reste) le Juif.

    Je renvoie le lecteur sceptique à Mediocre, publié par Ijeoma Oluo en 2020, l’un des précis de haine raciale les plus aboutis depuis La France juive que publiait Édouard Drumont en 1886. Ces deux « essais » partagent, du reste, la même épistémologie du story-telling.

  3. Clôthô, la fileuse, Lachésis, la destinée et l’inflexible Atropos.
  4. White Fragility, 62.
  5. Platon, La République, 474b-c.
  6. Francisation de son nom allemand Theodoricus Teutonicus von Vriberg.
  7. Politique, 1254b-1255a.
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