Zemmour le hérisson face à Macron le renard

Zemmour europe 1 youtube https://www.youtube.com/watch?v=P_zQ09Pa4bk

OPINION : face à un Éric Zemmour obsédé par l’immigration, Emmanuel Macron apparait modéré.

Par Pierre Robert.

« Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une seule, mais grande » Archiloque, Fragments, VIIe siècle avant JC

Dans son remarquable essai sur Tolstoï1 Sir Isaiah Berlin distingue deux types d’êtres humains que tout oppose, les renards et les hérissons en suggérant qu’un grand abime sépare ceux qui, d’une part rapportent tout à une seule vision centrale et d’autre part, ceux qui poursuivent plusieurs fins, souvent sans aucun rapport entre elles, voire contradictoires 2.

La vision du hérisson est unitaire, celle du renard multiple. L’un est moniste, l’autre pluraliste. Le premier agit et réfléchit de manière centripète aspirant dans son système tout ce qui gravite autour de lui comme le ferait un trou noir. En revanche la pensée du second « se meut à de nombreux niveaux ». Sa vision du monde est dispersée et multiple. Du phénomène humain il a une conception ouverte et plurielle.

Zemmour le hérisson et Macron le renard

Le hérisson se réfère à un principe ordonnateur, à une question centrale en fonction de laquelle tout le reste s’organise et prend sens. En bon hérisson Éric Zemmour croit avoir trouvé la clef d’explication unique de toutes nos difficultés, leur explication ultime. Cette clé c’est « le grand remplacement », la submersion migratoire qui menace le pays.

Pour le renard, une telle clé n’existe pas. Sa perception du monde est pétrie de contradictions entre des éléments hétérogènes avec pour seul principe directeur la recherche du moins mauvais compromis possible dans les circonstances du moment, ce que traduit la démarche du « en même temps ».

En bon renard Emmanuel Macron est mu par la volonté de faire tenir ensemble des éléments dissemblables, de composer, tempérer, négocier, manier la truelle pour inlassablement consolider le mur disjoint de la réalité.

Selon Mario Vargas Llosa l’approche du hérisson qui réduit « tout ce qui se passe et ce qui est à un noyau dense d’idées grâce auxquelles le chaos de la vie devient ordre »3 est totalisatrice et potentiellement totalitaire. Pour Éric Zemmour cet ordre se fonde sur une foi en la Nation, sur une certaine idée de la France, celle dont le Général de Gaulle aurait été porteur, et si on remonte plus loin, à celle de Maurras.

De la doxa maurrassienne, il a repris les grandes lignes dans Le Destin Français, en accusant la France depuis 1789 « d’avoir sabordé son État au nom de la liberté » et en présentant Voltaire comme « un démolisseur qui nous a imposé la pernicieuse fascination des grands principes : la liberté de parole et le commerce, la liberté de croire et de ne pas croire, les droits de l’Homme et la tolérance ».

L’obsession fanatique

Mario Vargas Llosa ajoute « Déguisé ou explicite, dans tout hérisson il y a un fanatique ; dans un renard, un sceptique et un agnostique »4.

À la vision finaliste du polémiste, le Président oppose de fait une forme de relativisme, une conception de l’histoire où les valeurs démocratiques de tolérance, de pluralisme, de respect de l’adversaire, de liberté ont encore un sens.

Cet affrontement du renard et du hérisson transparait dans la conversation avec Emmanuel Macron qu’Éric Zemmour relate dans son dernier livre :

Il me dit : « Il y a des individus qu’on peut sauver, qu’on peut ramener à la République », je lui dis qu’il y a toujours des individus bons ou méchants, peu importe, mais je crois aux inconscients collectifs qui nous dirigent, et l’inconscient collectif de ces populations musulmanes est de coloniser le colonisateur, de dominer l’infidèle au nom d’Allah.

[…]

Il me dit que s’il parle comme moi, on va à la guerre civile ; je lui dis qu’on va de toute façon à la guerre civile si on continue la politique qu’il suit.

[…]

Il me dit que ses seuls ennemis sont les salafistes, je lui dis que les salafistes ne sont que la pointe émergée de l’iceberg, que la question cardinale est le nombre, qu’il faut arrêter l’immigration 5

Du diagnostic d’Éric Zemmour découle la brutalité de ses solutions : porter le couteau dans la plaie, tout nettoyer au karcher, ne pas faiblir, amputer s’il le faut. Un tel programme est impossible à mettre en œuvre sans violence et sans considérablement renforcer les contraintes que l’État exerce sur les individus.

Face à cela, le danger de la démarche du renard sceptique est l’impuissance, la tentation du renoncement, une tendance à procrastiner, à sous-estimer les menaces vitales dont sont porteurs des ennemis auxquels on applique le principe de tolérance.

Ni l’un ni l’autre n’ont déclaré leurs candidatures, leurs programmes sont encore dans les tiroirs. La distinction entre renard et hérisson qu’on peut d’ailleurs généraliser à l’ensemble des candidats n’en reste pas moins utile pour saisir ce qui va se jouer à l’occasion des futures élections présidentielles. C’est bien entre deux types d’attitudes face à la vie et à l’avenir du pays que les Français vont devoir collectivement choisir.

Aucun de ceux qui se réclament du libéralisme ne devrait hésiter longtemps.

Pierre Robert est l’auteur de Fâché comme un Français avec l’économie.

  1. Isaiah Berlin, The Hedgehog and the Fox, 1953, traduction française Le Hérisson et le Renard, Les Belles Lettres, 2020
  2. Opus cité, page 50
  3. Mario Vargas Llosa, L’Appel de la Tribu, Gallimard, 2021 pour la traduction française
  4. Opus cité, page 271
  5. Éric Zemmour, La France n’a pas dit son dernier mot, p. 321, Paris, éditions Rubempré, 2021
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