Hydrogène : le Parlement européen ignore la chimie industrielle

Appauvrir le gaz naturel avec de l’hydrogène apparait être une approche désormais idéologique, déconnectée des réalités scientifiques.

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Hydrogène : le Parlement européen ignore la chimie industrielle

Publié le 1 octobre 2021
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Par Samuel Furfari.

Lorsque les armées de Napoléon passaient devant le Clos de Vougeot afin d’honorer ce grand vin de Bourgogne, Napoléon voulait que ses soldats marchassent au pas. Le Parlement européen semble ne pas avoir le même intérêt que Bonaparte pour des choses de valeur puisqu’il confond piquette avec grand vin. Mais ce n’est pas d’œnologie qu’il s’agit ici, mais d’hydrogène.

Le Parlement européen vient de décider qu’en UE certains gazoducs pourront, jusqu’en 2027, encore bénéficier d’une étiquette « projet d’intérêt commun », label qui démontre leur intérêt stratégique ce qui leur permet d’avoir accès plus facilement au financement des banques et à bénéficier d’exemptions aux règles de concurrence de l’UE. La crise en cours des prix de l’énergie montre combien l’approvisionnement en gaz naturel est crucial pour notre économie, mais plus encore pour se chauffer. On ne rappellera jamais assez qu’environ la moitié de l’énergie finale que nous utilisons dans l’UE sert à produire de la chaleur.

Si on ne perd pas de vue cette forte réalité encore très longtemps incontournable, on comprend que ce ne sont pas les éoliennes ni les panneaux solaires qui vont permettre de se passer du gaz naturel. Cela les députés l’ont compris et ils ont donc permis que ces gazoducs nécessaires à l’achèvement des interconnexions gazières lancés par la Commission Juncker reçoivent l’estampille de projet d’intérêt commun. Toutefois, pour calmer les ONG environnementales furieuses qui ne veulent plus du tout entendre parler d’énergie fossile, le parlement a assigné à cette possibilité l’obligation de transporter aussi de l’hydrogène, sans d’ailleurs préciser le pourcentage d’hydrogène que le gaz naturel devra contenir. Et c’est là que la comparaison entre le grand cru et un vin médiocre nous aidera à comprendre de quoi il s’agit.

Appauvrir le gaz naturel avec de l’hydrogène

Dans la première édition de mon livre L’utopie hydrogène, j’avais intitulé la section qui traite de cette idée « Enrichir le gaz naturel avec de l’hydrogène ». La molécule d’hydrogène étant tellement noble que tout naturellement j’avais choisi ce titre sans trop y réfléchir. Ce n’est qu’en travaillant sur la version anglaise que j’ai réalisé l’erreur et que je l’ai intitulée « Appauvrir le gaz naturel avec de l’hydrogène ».

Voyons pourquoi.

L’idée n’est pas neuve. Le rapport EUR12610 de la Commission européenne le proposait déjà en 1990 :

« Dans une période de transition, l’hydrogène pourrait être ajouté au gaz naturel et ce mélange être transmis par les gazoducs existants. Il faut toutefois garder à l’esprit que le système de gazoduc de méthane existant n’est pas optimisé pour le mélange. En fait, l’hydrogène a un pouvoir calorifique volumétrique égal à environ un tiers de celui du méthane »

Cesare Marchetti, un brillant physicien fonctionnaire européen, l’avait proposé encore plus tôt, en 1973 :

 « C’est pourquoi, lors d’une conférence à Moscou, j’ai fait une proposition audacieuse, à savoir réformer en cours de route une partie du méthane que la Russie vend en Europe en utilisant l’énergie nucléaire. […] En mélangeant l’hydrogène avec le méthane distribué, le réseau distribuerait l’hydrogène dans toute l’Europe »

Mais lui proposait de le faire avec l’énergie honnie par les institutions européennes.

À présent, l’Allemagne — le pays qui nous entraine vers la EnergieKatastrophe — propose d’utiliser du gaz naturel enrichi à l’hydrogène (dans le jargon anglais : « hydrogen-enriched natural gas » — HENG). On mélangerait au gaz naturel de l’hydrogène, dans une proportion de 5 à 20 % pour tenir compte des normes de sécurité en vigueur, car il y a des raisons objectives pour lesquelles de grandes quantités ne peuvent être injectées. Cependant, l’hydrogène sous forme gazeuse possède un pouvoir calorifique d’un tiers de celle du méthane (10,8 MJ/m³ contre 35,8 MJ/m³). Un ajout de 20 % d’hydrogène dans le réseau gazier diminuerait le pouvoir calorifique du mélange à 30,8 MJ/m³, soit une perte de 14 % en pouvoir calorifique, tout en réduisant de 20 % ses émissions de CO₂. Dans ce contexte, la question qui se poserait naturellement est de savoir comment inciter les fournisseurs de gaz et les utilisateurs finaux à utiliser un gaz plus pauvre.

On ne peut pas l’envisager rationnellement, car cela reviendrait à ajouter un produit à haute valeur ajoutée (produit à partir du méthane !) à du méthane bon marché. En effet, actuellement près de 90 % de l’hydrogène produit dans le monde (130 millions de tonnes par an) provient de reformage du gaz naturel. C’est la méthode la plus simple et la moins chère et elle consomme sept fois moins d’énergie que l’électrolyse de l’eau.

Donc ils espèrent produire — probablement en Russie, mais le Parlement européen ne le dit pas — de l’hydrogène à partir de gaz naturel (russe) pour ensuite le diluer dans… du gaz naturel.

Se chauffer en brûlant des sacs à main Louis Vuitton

Ce serait comme ajouter un grand vin — par exemple du Château Petrus ou Clos de Vougeot ― à du vin à prix réduit pour mieux s’en débarrasser, ce qui est plutôt surréaliste. Peut-on un seul instant envisager que Gazprom préfèrera vendre de l’hydrogène au prix du gaz naturel alors qu’il en obtiendrait un prix plus élevé en le vendant à la pétrochimie n’importe où dans le monde ?

La principale utilisation de l’hydrogène est la production d’ammoniac qui lui sert à produire des engrais indispensables pour alimenter une population mondiale en croissance. Et eux pensent sérieusement de bruler cette molécule fabriquée à partir de méthane pour se chauffer ? C’est comme — pour rester dans l’analogie des produits de luxe — se chauffer en brulant des sacs à main Louis Vuitton.

Lorsqu’on perd de vue les principes scientifiques — en l’occurrence dans ce cas ceux de la chimie industrielle —, on fait de l’idéologie. Il est temps comme je l’explique dans mon livre L’utopie hydrogène que l’UE abandonne ce rêve que la Commission européenne avait pourtant étudié dans tous ses aspects dans les années 1970-1990.

Le dernier ouvrage de Samuele Furfari est Écologisme. Assaut contre la société occidentale (Éditions VA)

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  • Les politiques et les fonctionnaires, plus ils sévissent à un niveau élevé, et plus ils sont c…

  • Bah, on ajoute bien de l’alcool dans l’essence pourquoi pas de l’hydrogene dans le gaz. Ça va permettre de faire consommer d’avantage et plus cher. Les producteurs sont vraiment très content de la commission de bruxelles.
    On aurait pu s’attendre, quand même, que cette hydrogène provienne de l’énergie perdue issu de l’eolien et du solaire… Pas du gaz.

    • @Baby-foot
      « On aurait pu s’attendre, quand même, que cette hydrogène provienne de l’énergie perdue issu de l’eolien et du solaire… Pas du gaz. »
      Dans ce cas l’hydrogène (dit « vert »), obtenu par électrolyse, serait beaucoup plus cher, environ 3 fois plus cher que l’hydrogène (dit « blanc ») obtenu par vaporeformage du gaz.

  • Question: l’hydrogène étant un gaz particulièrement difficile à contenir, l’étanchéité des gazoducs sera-t-elle suffisante pour acheminer le mélange sans pertes ( fuites ) d’hydrogène?
    Déjà qu’au désert le bilan financier et le rendement thermique ne sont pas positifs , car consommer de l’énergie pour extraire l’hydrogène du méthane, puis le re-mélanger en perdant 14% de pouvoir calorifique, il faut être énarque pour monter un pareil dispositif! C’est gribouille qui se tirait par les cheveux en espérant décoller!

    • … au départ…

    • L’article parle de 5 à 20% d’hydrogène. Il faut peut-être lire 20 à 5% (au départ et à l’arrivée.)

    • En plus d’une perte, il y a aussi un phénomème de fragilisation des matériaux au contact de l’hydrogène.
      Je doute que des conduites qui n’ont pas été prévues pour ça résistent longtemps…

      • parfaitement exact mais sous condition d’un taux de carbone assez élevé dans l’acier !!! ( les aciers à très bas carbone ne sont pas concernés !!)

  • Les députés n’ont aucune connaissance scientifique mais savent compter. Quand le prix du gaz atteindra celui de l’hydrogène, un bon petit mélange à 20% sera le bien venu. Il entraînera une hausse de la consommation de 14%, ce qui implique une rentrée fiscale de + 14% sans que le crétinus moyen ne s’en rende compte.
    N’oublions pas que le seul objectif d’un député est d’augmenter les impôts sans qu’on ne s’est rende compte.

    • Judicieux calcul, c’est tout à fait ça! sauf que les fuites et les ruptures de gazoducs risquent de mettre à mal ce comptage des œufs dans le cul de la poule!
      Et le méthane, c’est bien un gaz à effet de serre! Les écolos vont hurler ( de quoi, on ne sait pas encore!)

      • Mais non !! Regardez les Allemands champions de l’écologie. Rien à faire de la pollution du charbon. Il suffit de s’adresser correctement aux boeufs d’électeurs pour qu’ils gobent n’importe quoi.
        Demain le méthane sera super si nécessaire.

  • Les politiciens ignorent tout, on se demande ce qu’ils faisaient pendant les cours de chimie à l’école. Afin de produire de l’hydrogène il faut casser par électrolyse ce qui nécessite énormément d’énergie. Et c’est un gaz hautement explosif, la négligence et l’inconscience de la population ne permet pas de lui en laisser la manipulation! Il n’est employé que dans les sous-marins allemands, par du personnel formé et vigilant.

  • Il faudrait d’abord préciser que le pouvoir énergétique de l’hydrogène est supérieur à celui du méthane quand on parle en masse, mais ici, et c’est normal quand on parle de gazoduc, on parle en mètres cubes.
    Je en crois pas que les idéologues de l’hydrogène (des hydrogénophiles ?) pensent à la production grâce au gaz, ils cherchent essentiellement à stocker leur électricité « renouvelable ». Utiliser une éolienne qui produit de l’électricité, utiliser cette dernière pour produire de l’hydrogène par électrolyse et enfin brûler cet hydrogène mélangé avec du méthane pour se chauffer. Voilà le schéma fantasmé. De quoi apparemment renvoyer dans les cordes les arguments liés à l’intermittence de l’éolien. Je n’ose pas imaginer le rendement final de l’opération, et encore moins son coût. La fée éolienne accouche d’un monstre.

    • Encore faudrait-il qu’il y ait un surplus d’électricité non stockable à convertir en hydrogène par électrolyse! or vu comme c’est parti (voitures électriques + pompes à chaleur + panneau PV et éoliennes intermittents et moins de nucléaire ou gaz), il va falloir acheter les surplus de nos voisins? C’est quand même ballot qu’ils fassent aussi le même calcul!

    • Les plus anciens doivent connaitre les shadocks ?
      Cette histoire m’y fait penser ;-(

      • A l’époque, je trouvais ça idiot : un peu comme le gag de la peau de banane.

        Je n’avais pas compris que c’était de la Science Fiction. (Qui pour une fois ne s’était pas trompé).

  • Ce sont nos votes qui font le PE. Et nous avons truffé la maison d’écolos qui remplacent le nucléaire par le charbon…. Bien fait !

  • Einstein avait bien prévenu que la bêtise humaine est infinie! Les politiciens font tout ce qu’ils peuvent pour le démontrer. Comment des gens instruit peuvent-ils être aussi ignorants et bornés?

    • Le ridicule ne tue pas, celà a été démontré par les politiciens { ils se portent tous bien !
      ….. Mais ce n’est pas une raison pour en abuser !
      La vraie citation d’Einstein est la suivante :
       » Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine… mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue.  »
      ….. Et c’est toujours d’actualité !
      Energiquement vôtre. JEAN

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