Zemmour, Rousseau : la radicalité au service du macronisme

Screenshot 2021-06-10 at 14-07-26 Éric Zemmour « Gérard Larcher c’est un peu Obélix » - YouTube — CNEWS on Youtube,

Dans un paysage politique aseptisé, Sandrine Rousseau et Éric Zemmour prennent Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur leur frange extrême, les faisant passer pour des modérés.

Par Jonathan Frickert.

Les Français seraient 47 % à souhaiter des changements politiques radicaux, contre 52 % pour des changements progressifs. C’est en tout cas ce qui ressort d’un sondage Elabe paru mercredi.

Alors que l’Allemagne a clos ce dimanche l’ère Merkel lors d’une élection où la prime fut clairement attribuée au candidat le plus centriste, les Unes des journaux français se focalisent sur deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre mais qui incarnent à leur façon cette radicalité demandée par les Français : Sandrine Rousseau et Éric Zemmour.

Deux radicalités relevant de l’agitation conforme à l’ère du temps pour l’une, de la rationalité anticonformiste pour l’autre.

Deux radicalités également argumentées par la peur et l’urgence des enjeux sur lesquels elles s’appuient : la submersion maritime et écologique pour l’une, la submersion migratoire et démographique pour l’autre.

Surtout, les deux incarnent à leur manière les obsessions de l’époque.

Sandrine Rousseau se positionne en tenant celle des élites qui souhaitent un monde déconstruit où tous les repères civilisationnels disparaissent au profit du relativisme le plus absolu. Éric Zemmour personnifie celle du peuple qui refuse de voir son mode de vie de déliter sous l’effet conjoint de l’islamisme et du progressisme.

Genre et civilisation

Mais ces traits communs masquent évidement de profondes oppositions.

La pensée de Sandrine Rousseau est fondée sur la question privée, intime, nanopolitique : le sexe, le genre voire l’ethnie, masqués par le cache-sexe de la question environnementale devenue accessoire dans le discours des Verts.

Éric Zemmour interroge l’opposé : se voulant dans une rationalité virant à la brutalité, il souhaite porter un combat de civilisation, par nature macropolitique, à l’opposé absolu de la fureur des humeurs intimes de l’ancienne élue du Nord.

Un positionnement antagoniste

Ces pensées sont soutenues par un positionnement antagoniste.

La pensée de Rousseau est incarnée par un positionnement victimaire. La candidate à la primaire écologiste veut personnifier la victime absolue du capital, des Blancs, des hommes ou encore des hétérosexuels. Elle se pose dans un ethos de la victime permanente.

Le positionnement d’Éric Zemmour est celui des prétendus oppresseurs dénoncés par Rousseau : la majorité qui craint de devenir à son tour une minorité dans son propre pays. Son ethos est celui de la vieille bourgeoisie gaullienne.

Des représentants des exclus

Ces deux radicalités s’inscrivent parfaitement dans les enseignements d’un ouvrage que j’avais chroniqué dans nos colonnes en juin dernier, Islamogauchisme, populisme et nouveau clivage gauche-droite, de Philippe Fabry et Léo Portal, dont la dernière partie analyse l’émergence de deux pensées dont Rousseau et Zemmour constituent des figures de proue : l’islamogauchisme et le populisme.

Sandrine Rousseau et sa revendication écoféministe s’inscrivent en effet dans cette nouvelle gauche issue du mouvement décolonial, considérant la révolution comme une fin permettant d’abattre tout ce qui est ressenti comme oppressif – selon le nouveau mot à la mode dans les cercles décoloniaux – tels que le capitalisme, la blanchité ou encore l’hétéronormativité, tous trois étant les principaux problèmes des nouveaux exclus de la gauche. C’est oublier que c’est bel et bien Sandrine Rousseau et ses amis qui ont le plus intérêt à maintenir cet électorat dans une position victimaire, comme hier le PCF n’avait aucun intérêt à améliorer le sort des prolétaires.

De son côté, bien qu’animé par un certain élitisme, Éric Zemmour s’inscrit à sa manière dans le mouvement populiste en tant que représentant des exclus de droite : la classe moyenne blanche périclitante. Des exclus qui, aux États-Unis, ont constitué le socle d’une autre figure médiatique, à savoir Donald Trump.

Ces deux radicalités représentent donc les deux classes d’exclus des deux camps.

Le retour du clivage

Lorsqu’on reprend l’ouvrage de Fabry et Portal, on comprend la stratégie de ces deux figures et en particulier celle d’Éric Zemmour, puisque les auteurs évoquent plusieurs moyens d’accès au pouvoir des populistes et notamment le retour d’un clivage gauche-droite exacerbé par le conformisme élitiste dont nous connaissons également une vague à travers le centrisme autoritaire d’un Emmanuel Macron.

Des projets de société

Cette radicalité rend ces deux figures paradoxalement plus présidentiables. Contrairement à l’image renvoyée depuis 40 ans, un président de la République n’est pas un assistant social destiné à régler le moindre bobo. La notion d’élyséeologie, que j’ai repris à mon compte il y a bientôt deux ans, permet de comprendre la véritable nature d’un chef d’État : une figure d’incarnation du pouvoir régalien à l’intérieur et de la nation à l’extérieur. Un président de la République doit donc porter une vision civilisationnelle.

Ce point est évident chez Éric Zemmour qui décline à longueur d’entrevue une civilisation française mourante en raison de l’enjeu démographique, sans pour l’instant évoquer des solutions concrètes aux problèmes des Français qui, sans le savoir, pourraient parfaitement les résoudre sans intervention des hommes politiques.

Tel est également le cas, à la marge, de Sandrine Rousseau, qui porte une idée de l’Occident fondée sur la destruction de ce qui a fait son succès : la primauté de la rationalité contre la complainte, du droit contre l’arbitraire et de l’individu contre l’enfermement communautaire.

Une prime aux centristes

Mais cette radicalité ne les fera pas gagner. Les discours clivants sont en effet généralement le fait de candidats de premier tour. S’il est impossible de prédire le positionnement futur de ces deux personnalités, en particulier de Sandrine Rousseau en cas de victoire à la primaire écologiste ce mardi, l’état actuel des forces interroge sur la capacité de ces deux candidats à rassembler.

Aujourd’hui, le paysage traditionnel souffre de son enfermement dans ses catégories-cibles. Anne Hidalgo, dont j’évoquais ici il y a dix jours la proposition de doublement de salaire des enseignants, ne fait pas autre chose. Le PS ne parle qu’aux fonctionnaires, les LR ne parlent qu’aux retraités et LREM jouit d’un électorat bourgeois et urbain.

Dans ce paysage politique aseptisé, Sandrine Rousseau et Éric Zemmour prennent Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur leur frange extrême, les faisant passer pour des modérés.

Or, en France comme en Allemagne la radicalité au pouvoir effraie. La question sera donc celle de l’offre politique conformiste la plus à même de l’emporter pour faire barrage à ces candidatures, quand bien même elle a manifesté un autoritarisme soft dans laquelle la plupart des Français se sont complu.

Et à ce jeu-là, le grand vainqueur ne saurait être qu’Emmanuel Macron.

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