Bitcoin : les monnaies échappent désormais aux États

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Le chambardement initié par les cybermonnaies introduirait une dose de concurrence entre les monnaies, concrétisant l’expérience mentale de Friedrich Hayek.

Par Jean-Pierre Chamoux.

D’usage confidentiel pendant ses premières années d’existence (2009-2017), le système Bitcoin a fait de nombreux émules, souvent inspirés par l’original. Des milliers de systèmes analogues ont été développés en quelques années. Cette floraison suggère que le privilège monétaire des États-Nations, établi depuis des siècles, est moins incontournable qu’il ne l’était auparavant.

Pour comprendre la portée et la signification de cette disruption monétaire, il faut toutefois l’inscrire dans le temps long et l’associer à d’autres évolutions du paradigme monétaire mondial,  engagées depuis le milieu du XXe siècle.

De l’eurodollar à Bitcoin

Les monnaies métalliques sur lesquelles reposait l’édifice financier des pays développés avant 1914 ont progressivement disparu au cours du XXe siècle. Cette mutation s’est produite en deux temps : la Grande Guerre de 1914-1918 et la grande dépression de 1929-30 avaient bien bousculé la plupart des monnaies ; puis, après la Seconde Guerre mondiale, le dollar américain est devenu l’auxiliaire incontournable du commerce mondial. Cette monnaie de référence est omniprésente de nos jours, même en Chine communiste qui s’est progressivement ouvert au monde depuis 1978.

Mais les États-Unis ont décroché leur dollar de l’or, il y a exactement cinquante ans, trahissant ainsi la promesse inscrite en 1944 dans les accords de Bretton Woods1. Depuis lors, le paradigme monétaire n’a apparemment pas changé puisque c’est toujours autour du dollar que s’organisent les autres devises ; depuis son apparition en 1999, l’euro n’a pas fait exception.

La grande crise de 2007-2008 a toutefois troublé la perspective : les troubles provoqués par cette crise ont suscité l’apparition d’un jeton monétaire nouveau, le bitcoin. Librement échangeable à l’échelle mondiale, ce bitcoin se crée, s’échange et se transmet en pair-à-pair par Internet, sans qu’intervienne un tiers ni aucune autorité ! Inaugure-t-il une nouvelle ère monétaire ?

Du roi dollar à son avatar, le dollar-monde

Aux lendemains du conflit mondial, le Plan Marshall (1948 à 1951) mobilisa d’importants crédits en dollars pour soutenir la reconstruction de l’Europe occidentale et l’achat d’équipements américains par les anciens belligérants (Allemagne, Bénélux, Italie, France, Royaume-Uni, etc.) Dépositaires d’une partie de ces dollars, certaines banques britanniques imaginèrent alors d’émettre des crédits en dollars depuis Londres ; elles créèrent ainsi une monnaie de banque soustraite aux règles américaines.

Les eurodollars étaient nés ; ils se multiplièrent pendant un demi-siècle, finançant une partie significative du commerce international. D’autres grandes banques, installées ailleurs qu’à Londres, mais toujours en dehors du territoire américain, firent de même à partir de dépôts en dollars offshore appartenant, par exemple, aux émirs du pétrole.

Dans le même temps, l’informatisation des banques, des bourses, des assurances et des places financières sur lesquelles s’échangent les monnaies et les titres, ont révolutionné la finance : l’argent n’est plus de nos jours qu’un signe électronique qui circule d’ordinateur à ordinateur, qui se conserve et qui se transmet par des virements informatiques.

Parallèlement, les frontières se sont ouvertes à la circulation des biens, des services et des hommes, à peu près partout dans le monde. Les intermédiaires du commerce transfrontières ont donc inventé et multiplié des prestations financières qui supportent les échanges de services ou de marchandise partout dans le monde.

Qu’il s’agisse de transactions au comptant, à terme ou à option, toutes ces écritures sont électroniques. Elles portent sur des titres de propriété, sur des devises ou sur d’autres valeurs fiduciaires, toutes également dématérialisées. C’est pourquoi, comme au temps des grands marchands génois, hanséatiques ou vénitiens qui inventèrent la finance moderne, la liquidité, le crédit et les finances qui assurent la fluidité et la solidité du commerce contemporain ne sont plus vraiment régis de nos jours par les institutions monétaires nationales.

De nombreuses valeurs circulent ainsi entre les multiples opérateurs du commerce international soit par l’entremise de bourses (actions, obligations, matières premières, etc.) soit de gré à gré

Régis par une lex mercatoria extraterritoriale, tous ces échanges se décomptent en dollars-monde2. Ces transactions sont régies par des conventions de droit privé international. Et beaucoup de ces dollars ne sont ni créés, ni échangés, ni transformés sous la houlette des autorités monétaires américaines. Il s’agit d’une monnaie de banque qui s’appuie sur des valeurs collatéralesauxquelles les opérateurs font confiance. Il s’agit notamment des bons du Trésor américain ou d’obligations émises par des firmes globales très solvables.

De nos jours l’économie internationale repose ainsi sur un système sui generis auquel participent, outre de très grands établissements financiers, des assurances, des multinationales, des plates-formes Internet, des fonds d’investissement ou de pension et des marchands asiatiques. Leurs liquidités contribuent à financer le commerce mondial. Libellées principalement en dollar-monde, (global money), ces transactions se sont peu à peu affranchies du privilège monétaire étatique…

Monnaies libres, États prisonniers ?

Le succès des milliers de cybermonnaies qui foisonnent de nos jours prouve que les politiques monétaires mises en œuvre depuis 2017 (rachat des titres de dette, renforcement de l’encadrement bancaire, etc.) ne répondent pas à toutes les attentes.

Décompté principalement en dollar-monde, le financement de l’économie mondiale repose sur un écheveau subtil de conventions et sur des systèmes électroniques instantanés et interconnectés, mais assez vulnérables. Cette infrastructure trans-frontières peut d’ailleurs se dérégler lorsque les liquidités qui lui sont nécessaires pour répondre à la demande de crédit viennent à manquer ce qui s’est produit régulièrement depuis 20083.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, la Chine cherche à obtenir à la fois le beurre et l’argent du beurre :

  • engranger les dividendes du mercantilisme qui l’enrichit ;
  • profiter de la libre circulation des biens et de l’argent promue depuis un demi-siècle par les pays occidentaux ;
  • conserver fermement la main sur ses habitants, sur sa monnaie et sur les devises étrangères nécessaires au fonctionnement de son économie.

De la Libra aux cyber monnaies de banque centrale : la roue tourne !

C’est autour d’un signe monétaire analogue aux dollars-monde que s’est organisé le projet Libra dévoilé sous les auspices de Facebook à Genève en mai 2019. Tirant avantage de sa chalandise mondiale, Facebook espérait évidemment fournir des services financiers transfrontières à ses adeptes et s’introduire ainsi dans le cercle restreint des intermédiaires financiers internationaux que dominent les cartes de crédit, PayPal et Western Union4.

Récemment rebaptisé Diem, le système imaginé chez Facebook ciblait en particulier une population très nombreuse, pas ou peu bancarisée, qui commence à bénéficier d’une partie des nouvelles richesses créées par exemple en Chine, dans d’autres pays asiatiques ou en Inde.

En Chine communiste, c’était aussi l’objet d’Alipay, service financier du groupe Alibaba, de faire circuler la monnaie au sein de la population. Devenu un auxiliaire indispensable de la vie quotidienne, les autorités communistes ont décidé d’en prendre le contrôle5

Plusieurs États occidentaux ont tenté de déstabiliser le projet Libra : autorités publiques et personnalités politiques ont pu retarder son lancement ; peut-être l’ont-ils même condamné.

Mais, simultanément, les banques centrales préparent urbi et orbi leurs propres cybermonnaies, laissant ainsi entendre que le système des cybermonnaies peut se poursuivre :

– les grands argentiers mondiaux admettent l’intérêt de cette innovation : lancée par la respectable et très ancienne Banque Royale de Suède, la couronne électronique le prouve. Il ne s’agit certes pas d’une extrapolation du bitcoin, mais si cette cybermonnaie publique rencontre le succès, l’argument qu’avancent ceux qui s’efforcent de détourner le public des cybermonnaies s’effondre.

– chacun admet que les signes monétaires sont tous électroniques et que les devises ne reposent plus que sur des conventions : n’étant plus gagé sur l’or, l’argent moderne est comme une langue universelle qui révèle une richesse et un pouvoir d’achat, deux indicateurs très sensibles au risque d’inflation. C’est sans doute pourquoi un signe franchement déflationniste comme le bitcoin perturbe ceux pour qui l’inflation modérée est un attribut essentiel de la croissance.

La monnaie est-elle encore un attribut de puissance ?

Depuis des siècles, le pouvoir politique considère que la monnaie est un attribut de sa puissance. Mais les prérogatives étatiques ne sont plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’elles furent autrefois. C’est une rude épreuve pour l’ego des gouvernants actuels dont la politique monétaire est soumise à une triple surveillance :

– celles des institutions internationales qui peuvent mettre un État défaillant en tutelle ; commun en Amérique latine où il est difficile à vivre, ce risque a frappé la Grande-Bretagne à la fin des années 1970 ; d’autres pays impécunieux pourraient le subir également de nos jours.

– celle des créanciers qui financent sa dette ; pour rester crédible, un État endetté – lequel ne l’est pas de nos jours ?- doit respecter ses prêteurs et prendre sérieusement leurs intérêts en considération : aucun État n’échappe à cette contrainte, au risque d’être défaillant.

– et celle des banques centrales qui sont plus indépendantes des États qu’elles ne l’ont jamais été et dont l’agenda ne coïncide pas nécessairement avec celui de l’État qui doit donc se défier aussi de cette épée de Damoclès.

Les Pays-Bas, la Suisse ou l’Allemagne ont encore quelques degrés de liberté sur ce plan. Mais les pays très endettés comme la France ou l’Italie (dont la marge de manœuvre est réduite) ont des raisons d’être inquiets.

Quant aux États-Unis, bien que la position privilégiée du dollar leur laissent quelques cartes en main, les nouvelles monnaies privées les préoccupent aussi, ce qui explique les nombreuses suggestions politiques qui visent à réglementer ce nouveau segment de la finance.

On peut espérer que ces tentatives de tordre le cou aux nouveaux signes monétaires n’auront qu’un temps. À ce jour, seules les dispositions prises par le pouvoir communiste chinois depuis deux ans laissent entendre que ce pays-continent pourrait se replier sur lui-même comme il l’a souvent fait au cours de sa longue histoire brillante mais tourmentée.

Je constate en définitive que (sauf peut-être en Chine ?) le chambardement initié par les cybermonnaies marque déjà notre siècle. Cette mutation est cependant entachée d’inconnues. A minima, il est concevable qu’un nouveau paradigme monétaire se concrétise, confirmant l’expérience de pensée que Friedrich Hayek avait élaborée en 1976, au lendemain du Prix Nobel qui couronna sa carrière en 1974.

Le chambardement initié par les cybermonnaies introduirait alors une dose de concurrence entre les monnaies, concrétisant l’expérience mentale de Friedrich Hayek, en quelque sorte.

Réflexions inspirées par : L’ère du numérique 3 : Des mœurs & des usages », ISTE-Wiley, Londres, 2021.

 

  1. Un différend entre banques centrales a provoqué cette décision unilatérale. Des pays fortement créditeurs en dollars comme l’Allemagne songeaient à convertir en or leurs créances ; pour éviter l’effondrement brutal du stock d’or des États-unis, le président Nixon changea brusquement la règle du jeu, il y a juste un demi-siècle
  2. Cf. à ce propos : Pistor, K. The Code of Capital : How the Law creates Wealth & Inequality, Princeton U.P. 2019 ; ainsi que : MacKaay, E. & al. Analyse économique du droit, Dalloz, Paris 2021 (3° ed.).
  3. Jeffrey Snider analyse bien ces épisodes de tension Jeffrey P. Snider – Alhambra Investments
  4. Cf. notre chronique du 22 décembre 2019 : « Jean-Pierre Chamoux prend la défense de la monnaie lancée par Facebook »
  5. Le gouvernement chinois a nationalisé ce cyber-service monétaire pendant l’hiver 2020. « Un coup dur pour les grands groupes et leurs fondateurs : l’offensive de Pékin a effacé plus de mille milliards de dollars de valorisation de ces entreprises chinoises. » Le Temps, 18 août 2021.
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