Propriétaire immobilier : cette coûteuse passion française

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OPINION : la crise des subprimes n’a pas refroidi les ardeurs des dirigeants français qui n’ont eu cesse depuis 2008 de soutenir un marché immobilier français.

Par Franky Bee.

Tout commence lors du débat qui s’est tenu le 28 août dernier entre Rafik Smati et Éric Zemmour.


L’économie ? « Ce n’est pas la priorité », affirmait Zemmour. En face, le président d’Objectif France est tout le contraire de son contradicteur sur ce sujet, à savoir l’un des rares hommes politiques français à avoir développé une véritable réflexion économique dans un monde de hauts fonctionnaires et philosophes, où les projets sur l’économie sont construits à la va-vite à la manière d’un grand bingo des choses censées répondre aux besoins des Français.

Et pourtant c’est bien ce même Smati qui a déclaré vers la fin de cet échange vouloir faire émerger une France « où chacun peut devenir propriétaire ». Le mot était lâché !

Voilà plus de quinze ans qu’on nous rabâche les oreilles avec cette idée. Déjà en 2007, Nicolas Sarkozy nous expliquait vouloir « une France de propriétaires ». Un peu comme Clinton et Bush quelques années plus tôt du côté américain, qui avaient au passage créé les conditions de l’une des plus grandes débâcles financières de l’histoire moderne.

Mais la crise des subprimes n’a pas pour autant arrêté les États-Unis, tout comme elle n’a pas refroidi les ardeurs des dirigeants français qui n’ont eu de cesse depuis 2008 de soutenir un marché immobilier français qui ne cesse pourtant de battre des records. Assouplissement des conditions d’emprunt par-ci, plan de défiscalisation par-là, tout a été fait pour permettre au plus grand nombre de ménages de devenir propriétaires, le rêve ultime en France.

Il n’y a pas de repas gratuit

Bizarrement, il n’y a jamais eu grand-monde pour s’inquiéter de l’impact de cette hyperinflation des prix de la pierre (notamment dans les grandes métropoles) sur la santé financière des ménages des classes moyennes et populaires.

À une époque où économistes et commentateurs de plateau (du plus politiquement correct au plus iconoclaste) sont unanimes pour nous expliquer que les craintes actuelles d’inflation sont exagérées, personne ne semble s’émouvoir de la perte de pouvoir d’achat que subit l’individu moyen depuis deux décennies, du fait de cette hausse excessive et totalement injustifiée de l’immobilier. Le fait de ne pas voir cela comme de l’inflation témoigne du fossé qui sépare les classes supérieures du reste de la population.

Pire, à l’instar de ses homologues étrangers, l’INSEE produit régulièrement un indice des prix à la consommation au sein duquel le poids des dépenses de logement ne dépasse pas 10 % du budget des ménages. Le jeune locataire parisien appréciera cette vision particulièrement peu réaliste. Et cela vaut aussi pour le primo-accédant, contraint désormais de s’endetter sur des durées allant de 20 à 25 ans pour des biens devenus ridiculement chers au regard de leur qualité.

Le fait que la qualité des logements sur le marché se dégrade au fil des années n’est d’ailleurs pas dû au hasard, car l’une des conséquences de prix d’achat anormalement élevés est que la part de budget consacrée aux travaux de rénovation ne cesse mécaniquement de diminuer. Après tout, une maison ou un appartement reste un bien qui se déprécie dans le temps, un peu comme votre voiture…

Le grand déclassement immobilier

Dans ce contexte, difficile de ne pas comprendre qu’une part croissante des Français a le sentiment d’une grande perte de pouvoir d’achat. Car à part certaines personnes âgées, la situation finit par peser sur le plan grand nombre d’entre eux.
Au-delà des ménages, cette bulle est aussi un énorme frein pour l’économie française. En effet, le prix du foncier impacte aussi les entrepreneurs qui doivent s’installer dans des zones touchées par la surchauffe immobilière. Comment faire pour être rentable lorsque vous commencez par payer un loyer astronomique ?

En outre, plus il y a d’épargne immobilisée dans la pierre, moins il y a d’argent disponible pour l’économie réelle. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que le verbe investir est dans le langage courant devenu synonyme d’acheter un logement. A contrario, investir dans une entreprise est depuis longtemps l’équivalent de jouer en bourse, ce qui pour autant est peut-être le cas actuellement !

Les préjugés ont la vie dure

Évidemment, il y aura beaucoup de gens pour vous expliquer que la hausse des prix des logements est tout à fait justifiée, et qu’il n’y a rien d’anormal à ce que les heureux propriétaires puissent avoir le bonheur de s’enrichir en dormant.
De toute manière, on nous raconte régulièrement qu’il n’y a pas de problème car l’immobilier n’aurait jamais été aussi attractif du fait des taux bas.

Un argument de poids pour un commercial, mais totalement faux d’un point de vue scientifique puisque le niveau de taux d’intérêt ne compense en rien des prix qui ne cessent de grimper si on les compare au revenu disponible. Ce que font en réalité les banques, c’est de solvabiliser des ménages qui n’ont plus les moyens d’acheter, en allongeant les durées de prêt et en diminuant les mensualités grâce à la magie de la Banque centrale européenne.

On vous dira aussi qu’il n’y a pas assez d’offre et que le marché ne fait que régler ce déséquilibre. Cet argument est des plus fallacieux. Contrairement aux idées reçues, la construction de nouveaux logements dépasse le nombre de nouveaux ménages chaque année – comme le montrent les chiffres du CGEDD – sachant en outre que le marché est en train de passer structurellement vendeur du vieillissement de la population.

Certes, quelques zones demeurent relativement tendues, mais l’idée générale d’une absence d’offre est un schéma circulaire, car c’est bien l’excès de demande sur le marché de l’achat-vente qui crée cette illusion de rareté de l’offre.
Pour résumer : tant que les ménages voudront acheter leur logement, les prix ne cesseront de monter, générant une peur de manquer chez les non-propriétaires et poussant encore davantage de monde à l’achat. Et comme le marché deviendra encore moins abordable, les politiques viendront inévitablement prendre des mesures pour aider les Français à concrétiser leur projet d’achat, poussant encore un peu plus les prix à la hausse, et ainsi de suite.

L’immobilier : une obsession française

Il faut dire que la pierre est bien plus qu’une passion, c’est un véritable objectif de vie pour un grand nombre de Français. Celui qui n’a pas acheté sa maison à cinquante ans a plus ou moins raté sa vie dans l’esprit de bon nombre de nos compatriotes. De manière assez étrange, nos voisins allemands ne partagent pas du tout cette vision des choses.

Le plus inquiétant est l’aveuglement d’une large partie de la classe politique sur ce sujet, tout comme d’un grand nombre d’économistes, d’intellectuels ou de journalistes. Et le constat vaut, quel que soit le bord politique. N’ayez aucun doute sur le sujet : le ou la prochaine présidente de la République proposera un nouveau plan de soutien à l’achat immobilier. C’est dans les gènes.

Il faut rendre à César ce qui est à César, mais Gilles Raveaud – économiste bien plus habitué des colonnes d’Alternatives Économiques que de celles de Contrepoints – est quasiment le seul à surnager dans cet océan de paresse intellectuelle. Lors de son passage chez Thinkerview il y a cinq mois, il expliquait très clairement que les prix de la pierre constituent la matrice des problèmes économiques français. Mais force est de constater que son constat a été peu relayé.

Le contrôle de la monnaie

Ne soyons pas trop durs avec Rafik Smati et Objectif France, ils ont au moins le mérite de mettre le doigt sur la problématique du poids de l’État dans les décisions et son impact sur une économie de plus en plus immobile. Mais des réformes de fond en la matière, aussi radicales soient-elles, seront insuffisantes pour recréer la confiance collective appelée de ses vœux en son temps par Alain Peyrefitte, tant que l’on ne s’attaquera pas à cette problématique de la manipulation de la monnaie.

Car fausser la valeur de l’argent c’est favoriser une spéculation ubuesque, avec des évolutions de prix absurdes donnant lieu à de profondes inégalités et à des distorsions qui freinent le potentiel économique de nombreux de pays occidentaux.
La richesse doit avant toute chose être le fruit de la production d’un pays, et non pas le résultat d’une politique monétaire visant à porter à bout de bras une bulle qui a cessé depuis fort longtemps d’être amarrée à la réalité économique. Comme l’a dit Charles Gave, la monnaie est une chose trop sérieuse pour ne pas être strictement régulée, car l’instabilité des prix est un coup bas porté aux particuliers et aux entrepreneurs de demain.

Et il faut le dire et le redire, l’histoire est malheureusement remplie d’expériences de planches à billets et autres politiques hasardeuses qui se sont terminées en drame humain.

La Suisse a compris depuis très longtemps que favoriser la stabilité des prix était une nécessité, et notamment dans un domaine aussi critique que le logement. Quoi que l’on pense du régime de Pékin, la Chine de Xi Jinping évolue de plus en plus dans cette direction, le pouvoir ayant manifestement compris que le rôle clé joué par l’hyperinflation immobilière à Hong Kong dans le mouvement de révolte en 2019.

On ne pourra pas répondre à ce sentiment de déclassement qui frappe la France depuis au moins deux décennies – et qui semble être le principal catalyseur de l’émergence des Gilets jaunes – tant que l’on ne s’attaquera pas au problème de la spéculation sur la pierre, et à la question sous-jacente qui est celle de la manipulation de l’argent.

Choix du passé contre choix de l’avenir

Évidemment, le problème n’est pas simple à résoudre, et tout éclatement de la bulle immobilière fragiliserait un grand nombre de ménages trop endettés ou trop attachés à la valeur virtuelle de leur patrimoine. Mais ne vous faites aucune illusion, ne rien faire consisterait à reculer pour mieux sauter, à savoir continuer d’écraser classes populaires et moyennes tout en créant les conditions d’une crise encore plus violente dans les prochaines années.

En résumé, mieux vaudrait enrayer volontairement la spéculation et tenter de piloter l’atterrissage du marché plus ou moins en douceur, plutôt que de continuer de nourrir la hausse et de subir une chute très violente qui finira tôt ou tard par arriver (ceux qui prétendent le contraire sont au mieux des ignorants au pire des menteurs).

Comme le préconisait Lee Yuan Kew, penseur du modèle singapourien, entre deux décisions, un chef d’État devrait toujours opter pour la plus difficile.

Là où la Chine semble s’orienter dans la première direction, cherchant à provoquer le dégonflement de ses bulles financières et immobilières, la France a clairement choisi la seconde en continuant de faire l’autruche.

Mais notre pays a-t-il seulement conscience de tout cela ?

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