Agribashing : l’écologisme contre l’agriculture française

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Campagnes d’information et de désinformation se mélangent, et participent in fine à un travail de sape contre l’agriculture française.

Par Pascal Kleber.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Les croisades écologistes et antispécistes ne dérogent bien évidemment pas à la règle. Les exemples ont été nombreux ces dernières années : qu’ils aient comme sources des émissions grand public ou des groupes d’activistes, ils ne font que brouiller la réalité. En bout de chaîne, les consommateurs se retrouvent trop souvent incapables de faire le tri parmi les informations. Car si la démarche des lanceurs d’alerte semble souvent louable, les effets pervers sont nombreux : cela commence par la désinformation du public et finit par un effet boomerang désastreux pour l’alimentation des Français et pour l’écrasante majorité des agriculteurs. Explications avec trois cas d’école, trois cibles décriées, souvent à tort.

Cible nº1 : l’élevage

Tous secteurs confondus, l’élevage représente un tiers du PIB agricole français et une cible de choix pour bon nombre d’activistes. À commencer par les plus virulents d’entre eux, les militants animalistes de L214, coutumiers d’actions coup de poing dans les élevages ou les abattoirs français. Si leur combat paraît légitime pour celles et ceux considérant que la vie animale est aussi sacrée que la vie humaine, leur agenda pose en revanche question : pour qui roulent-ils exactement ?

La réponse va paraître étonnante : pour les géants américains du numérique, les fameux GAFAM, qui « pensent » le monde de demain où la (vraie) viande n’existera plus. En 2019, l’École de guerre économique (EGE) révélait le budget en très forte hausse de L214 et les noms de ses principaux bailleurs, dont l’Open Philanthropy Project (OPP) créé par l’un des co-fondateurs de Facebook et lancé dans la course aux substituts à la viande (insectes, soja, viande moléculaire…).

« Alors que la consommation de viande recule en France de 12 % depuis dix ans selon une étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, celle des substituts à la viande a augmenté de 451 % en Europe en l’espace de quatre ans, précisait l’EGE. Ce nouveau marché, porté par les magnats de la Silicon Valley et les GAFAM, devrait générer 6,3 milliards de dollars de revenus en 2023. »

Avec, à terme, une menace évidente sur toute la filière agricole française et sur le contenu de nos assiettes.

Résultat, la consommation de viande en France risque très probablement de poursuivre son inexorable dégringolade : malgré un léger rebond en 2020, elle chute en moyenne de 1 % chaque année depuis 2010. En danger, des éleveurs français mettent chaque année la clé sous la porte, laissant la place à l’importation de produits non soumis aux normes rigoureuses de l’Union européenne. Un effet pervers très concret de l’agribashing.

Cible nº2 : les phytosanitaires

L’affaire avait fait grand bruit en 2016. Cash Investigation, l’émission présentée par Élise Lucet, avait fait l’effet d’une bombe.

En préambule, les mots de la journaliste avaient mis à mal le monde agricole :

« Bienvenue dans le monde merveilleux des affaires. Ils sont invisibles, mais ils sont partout dans les aliments que nous mangeons, dans l’eau que nous buvons, dans l’air que nous respirons et nos enfants sont en première ligne. Une contamination à grande échelle donc et les principaux responsables, ce sont les pesticides. Ils font la fortune de firmes opaques et même secrètes dont vous ignorez presque tout. […] Cancer, malformation de naissance, puberté précoce et même autisme, ce soir, Cash vous révèle pourquoi ces pesticides peuvent être nocifs pour notre santé. »

Cash Investigation affirmait tout haut que 97 % des aliments que nous consommions contenaient des pesticides. Ce chiffre était totalement faux, mais le mal était fait.

Quelques jours plus tard, l’enquête d’Élise Lucet avait été démontée, et le fameux pourcentage de 97 % dénoncé :

« Un chiffre répété deux fois lors du documentaire, et repris abondamment depuis. Mais un chiffre faux, donc, précisaient Cédric Mathiot et Pauline Moullot dans Libération. Ce chiffre est tiré d’un rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) lu un peu trop vite. L’étude indique en fait que 97 % des échantillons analysés respectent les limites légales, alors que 3 % dépassent la limite maximale autorisée. Là où Cash Investigation s’effraie de l’importance du 97 %, l’EFSA se félicite au contraire que le chiffre soit haut. L’enquête précise également que parmi les 97 % d’aliments respectant les normes, 54,6 % des échantillons ne contiennent aucun résidu détectable ou quantifiable. »

Fruits et légumes dans nos paniers sont donc sains, mais les producteurs ont subi de plein fouet les répercussions de l’émission en prime time de France 2.

Cible nº3 : les fertilisants

Parmi les lanceurs d’alerte gravitent aussi des journalistes, véritables chevaliers blancs des temps modernes. Leurs enquêtes sont à charge, quitte à tordre le cou à la réalité. Après les pesticides, les fertilisants minéraux font donc l’objet de vraies campagnes de désinformation. Cela a été le cas par exemple en 2020 avec l’enquête réalisée par Martin Boudot sur la contamination des pommes de terre cultivées en Bretagne, dont les résultats avaient même été repris par le très sérieux quotidien Le Monde.

L’histoire vaut le détour.

L’accusation contre les agriculteurs bretons est frontale : le titre de l’enquête Le cadmium, ce poison caché dans votre assiette est anxiogène, et la présentation des faits biaisée, comme celle de Cash Investigation. L’enquête porte sur la concentration de cadmium dans l’urine de 57 personnes : selon le journaliste, 21 % montreraient des taux au-dessus d’un seuil acceptable. En cause, l’utilisation de fertilisants minéraux dans la culture de la pomme de terre, qui serait responsable de la contamination par le cadmium, métal lourd abondamment documenté et scruté à la loupe par les autorités sanitaires françaises et européennes.

Fort de ses conclusions, Martin Boudot réclame que le taux légal de cadmium dans les engrais disponibles en France soit ramené à 20 mg/kg, contre 90 mg/kg aujourd’hui et 60 mg/kg avec la nouvelle réglementation européenne devant entrer en vigueur en 2022.

Mais l’argumentaire ne tient pas, pour plusieurs raisons. D’abord parce que le cadmium n’est pas assimilable par les végétaux, comme l’assure l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) :

« Il a été clairement démontré par de nombreuses études qu’il n’existe aucune relation entre la concentration en contaminant minéral présent dans un sol et la concentration dans les végétaux cultivés sur ce sol. »

Ensuite parce que le cadmium présent dans l’organisme humain provient principalement de la consommation de poissons et de fruits de mer, et du goudron des cigarettes, comme l’a révélé en juillet dernier une nouvelle étude de Santé publique France. Mais là aussi, le mal était fait : les agriculteurs étaient à nouveau pointés du doigt, accusés d’être des serial empoisonneurs… alors qu’ils respectent les normes les plus strictes au monde. Un comble.

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