Alimentation : prêts à payer plus cher vos repas ?

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Relocaliser une part importante de la production alimentaire, est-ce vraiment réaliste et souhaitable ?

Par Quentin Molinié.

Les fruits et les légumes ont connu des hausses de prix fulgurantes lors du confinement, sur fond de fermeture des frontières. Aujourd’hui il est question de relocaliser une part importante de la production alimentaire, ce que désireraient les Français selon plusieurs sondages. Mais est-ce vraiment réaliste et souhaitable ?

Alimentation : les prix des fruits et légumes s’envolent

Pas besoin d’être analyste économique pour s’en étonner : les prix des produits de première nécessité ont augmenté dès le début du confinement.

Dès les premiers jours, dans la foulée de la ruée vers les denrées périssables, les pâtes ont vu leur prix grimper de 5 % le premier mois, selon une enquête UFC-Que choisir. La farine, disparue des rayons, s’est envolée de 14 %. Si de manière générale les produits d’épicerie ont moins subi les effets du confinement, les fruits et légumes ont en revanche été touchés de plein fouet.

La hausse des prix n’est « que » de 6 % pour les produits conventionnels, elle atteint 12 % pour les fruits et légumes bio. Les bananes bio ont ainsi grimpé de 1,98 euro à 2,22 euros le kilo (+ 12 %), et les tomates grappes bio ont explosé de 4,25 euros à 5,32 euros le kilo (+ 25 %).

Les raisons de cette augmentation sont logiques. Les frontières fermées ont coupé les principales lignes d’approvisionnements en fruits et légumes (Espagne, Maroc, Italie, Pologne…). Les coûts de production ont largement augmenté, avec notamment la main-d’œuvre, à défaut de travailleurs saisonniers, et le prix des emballages pour sécuriser les produits.

En parallèle, faute de restaurants ouverts, la demande n’a cessé d’augmenter. Enfin, les produits les plus abordables ayant été rapidement dévalisés, un effet de montée en gamme s’est vite développé, contraignant les Français à acheter des produits de plus en plus chers, issus d’une production française plus coûteuse.

Payer le prix pour tout relocaliser après la crise ?

Les Français veulent consommer de plus en plus local, c’est un fait. Mais sont-ils prêts à en payer le prix ? La tendance de ces cinquante dernières années ne semble a priori guère plaider en ce sens.

Selon l’Insee, la part du budget alimentaire dans la consommation des ménages n’a cessé de baisser depuis les années 1960, passant de 35 % à 20 %  au début des années 2010. Une légère tendance à la hausse semble toutefois s’opérer ces dernières années, en particulier en faveur des produits bio et d’origine locale. Le confinement a brutalement amplifié ce constat – en bonne partie par défaut, faute d’importations concurrentielles pour les produits français.

Selon un sondage réalisé pour Les Échos, neuf Français sur dix souhaiteraient voir les relocalisations apparaître parmi les priorités de l’après-pandémie, et 35 % souhaitent manger plus local selon un sondage IFOP sur l’alimentation des Français. Pour l’alimentation et en particulier les fruits et les légumes, cette ambition ne poserait en théorie guère de problèmes.

À condition d’y mettre le prix. « Le concombre français est deux à trois fois plus cher que le concombre hollandais », déclarait le ministre de l’Économie Bruno Le Maire. « Idem pour la tomate. C’est le prix de la qualité française. » Pour d’autres secteurs en revanche, tel le textile, l’affaire sera ardue, sinon impossible : les compétences sont depuis longtemps exilées en Asie.

Une question plus riche et plus complexe que le made in France

Avec le retour progressif à la normale, les Français voudront-ils continuer à faire abstraction de la concurrence étrangère ?

Selon un sondage BVA datant de 2018, les trois-quarts des Français envisageaient de payer plus cher des produits alimentaires uniquement d’origine française. Les deux-tiers des agriculteurs et des distributeurs étaient de même prêts à suivre cette logique. L’argument d’un « produit français » semblait déjà décisif dans le choix des Français. 82 % des consommateurs et 90 % des distributeurs percevaient une tendance de fond susceptible de fortement s’amplifier au fil des années.

Comme les sondages ne font part que d’une intention, seul l’avenir proche nous dira si les Français peuvent se permettre d’augmenter dans ces proportions leur budget consacré à l’alimentation. Il ne faut pas oublier que le poids de ce budget a baissé depuis 50 ans au profit d’autres dépenses : les vacances par exemple, ou le divertissement en général.

Les questions des sondeurs devraient donc ressembler plutôt à « Souhaitez-vous consacrer plus d’argent à votre alimentation, et moins partir en vacances ? ». Quelque chose me dit que les instituts n’auraient pas obtenu les mêmes résultats. Payer ses fruits et légumes deux ou trois fois plus cher est indolore pour un cadre, mais est déterminant pour le confort de vie d’un ouvrier – et ce dernier décidera mécaniquement d’en consommer moins, en agrandissant d’autant plus l’écart d’espérance de vie entre CSP+ et CSP-.

Comme dans de nombreux domaines, l’alimentation du futur doit être européenne, et la vision plus large. Ici il est surtout question des moyens de transport utilisés, du cahier des charges des différents labels de qualité tels que le bio et des innovations dans le domaine de la distribution qui permettent de limiter le nombre d’intermédiaires (voir la Ruche Qui Dit Oui par exemple, et les magasins bio en ligne nouvelle génération qui vendent à prix coûtant).

Ainsi si la question de la qualité de notre alimentation est bien évidemment centrale, il s’agit de ne pas tout mélanger en ayant un raisonnement binaire « Français et bon » / « importé et mauvais ». Manger des avocats non-bio du Mexique n’a pas la même empreinte carbone que manger des tomates bio de saison importées par train d’Espagne, notre proche voisin. Et ces tomates seront moins énergivores que des tomates cultivées sous serre en hiver à Paris, et acheminées par camion à Marseille…

Enfin n’oublions pas que l’Union européenne s’est d’abord construite sur les échanges de denrées alimentaires ; la PAC est d’ailleurs l’un de ses plus gros budgets. La collaboration en matière d’alimentation est centrale pour solidariser des cultures et renforcer les liens, et doit continuer de participer à la construction européenne. C’est tout le sens de la standardisation des critères de qualité et des labels dans le secteur de l’alimentation, et c’est à ce niveau-là qu’il semble préférable d’agir.

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