Le drame de l’Afghanistan : vingt ans après, vingt ans pour rien

taliban by newsonline (creative commons) (CC BY 2.0)

L’ethnocentrisme et l’immaturité des chancelleries occidentales voulant imposer par la force un modèle démocratique s’est une fois de plus terminé par un cuisant échec.

Par Philippe Charlez.

Vingt Ans après est surtout connu en littérature comme la suite qu’Alexandre Dumas donna aux célèbres Trois Mousquetaires.

Ce titre pourrait aujourd’hui faire la Une des principaux quotidiens puisque, presque jour pour jour vingt ans après le 11 septembre 2001, les sanguinaires Talibans ont réinvesti Kaboul et ridiculisé l’ensemble des pays occidentaux fuyant dans une débandade indescriptible la capitale afghane.

Comme toujours l’histoire se répète : cette situation est pratiquement un copié/collé de l’évacuation de l’ambassade américaine de Saïgon le 29 avril 1975. Une humiliation pour la première nation mondiale que ne manqueront pas d’instrumentaliser les mouvances islamistes sources de terrorisme mais aussi les Chinois et probablement les Russes.

La Chine communiste, l’un des régimes les plus méprisables de la planète, n’a d’ailleurs pas tardé à tendre la main aux Talibans. Le business n’attend pas ! Le pacte germano-soviétique l’avait clairement démontré : les oppresseurs trouvent toujours des points d’accord pour s’allier.

Le retour du totalitarisme taliban

Connus pour leur brutalité, les « fous de Dieu » réinstalleront sans ambiguïté un régime totalitaire reposant sur la charia au mépris des droits humains les plus élémentaires réservant, selon les propos mêmes du Secrétaire Général de l’ONU Antonio Guterres, « un sort horrifiant aux femmes restées sur place1».

Règlements de compte, assassinats, viols, lapidations redeviendront la règle à Kaboul. Quant aux 1500 milliards de dollars investis par la communauté internationale depuis 20 ans, au mieux ils partiront en fumée, au pire ils profiteront aux Talibans eux-mêmes pour conforter leur pouvoir.

Ce constat effrayant n’est pourtant que la « face émergée de l’iceberg ». La véritable responsabilité historique ne revient finalement pas aux Talibans qui ont suivi à la lettre leur sinistre agenda mais aux Occidentaux, États-Unis en tête, dont la pitoyable politique étrangère s’est révélée plus que catastrophique depuis un demi-siècle dans cette région du monde.

Face à l’intégrisme islamiste

En janvier 2015 juste après l’attentat contre Charlie Hebdo, j’avais publié un long article intitulé « L’immaturité historique des chancelleries occidentales face à la montée de l’intégrisme islamique » .

À partir d’une rétrospective historique remontant à la révolution iranienne de 1979, cet article détaillait comment, en mélangeant les genres et en voulant tout à la fois assurer leurs intérêts économiques et leur sécurité énergétique, se déculpabiliser du fardeau colonial et satisfaire un besoin naïf d’humanisme, les puissances occidentales avaient aveuglément transformé un « Croissant fertile » panarabique à dominante laïque et nationaliste gouverné par des dictateurs corrompus en une terre de conquête pour un impérialisme islamique totalitaire et transnational.

Par leurs choix de court terme et leurs émotions du moment, elles en avaient oublié tout réalisme géopolitique. Leurs choix avaient de facto ranimé une guerre par procuration entre les deux géants pétroliers que sont l’Iran disciple d’Ali et l’Arabie Saoudite disciple d’Abou Bakr.

Elles avaient aussi, toujours par procuration, prolongé virtuellement une guerre froide qui n’a finalement jamais cessé et qui oppose aux puissances occidentales pro sunnites, un tandem sino-russe proche de l’Iran et opposé à toute ingérence de l’Occident dans les affaires syriennes.

Le deuxième acte de cette tragédie se déroule non pas depuis vingt ans mais depuis quarante ans en Afghanistan.

Le précédent soviétique

Lorsque les chars soviétiques forcèrent la frontière afghane le 27 décembre 1979, personne ne connaissait vraiment ce pays lointain enclavé entre le Moyen-Orient et la péninsule indienne. Un pays quasi féodal sans ressources secoué par des luttes intestines entre des chefs tribaux se disputant le pouvoir.

Instabilité, assassinats et putsch sanglants s’y étaient toujours succédés. Malgré son extrême pauvreté, ce pays occupait pour l’Union soviétique une position stratégique permettant de se rapprocher des champs pétroliers du Moyen Orient alors sous contrôle occidental.

Dans un premier temps l’opération militaire fut un succès : l’armée rouge investit Kaboul et quelques grandes villes afghanes et installa un président à leur botte. Mais dans les montagnes et les campagnes, une rébellion s’organisa rapidement autour des Moudjahidins « combattants de la guerre sainte ».

Soutenus par l’ensemble du monde musulman ils reçurent aussi un soutien militaire et financier du monde occidental souhaitant freiner à tout prix l’expansion soviétique. À partir de 1986, les Moudjahidins reçurent même des Américains des missiles anti aériens capables d’abattre hélicoptères et avions de chasse.

On connaît la suite : l’armée rouge va certes connaître une défaite cuisante précipitant la chute de l’Union soviétique mais dix ans plus tard on assistera au drame des twin towers.

En réaction, les Américains chasseront les Talibans de quelques grandes villes comme l’avaient fait les Soviétiques et mettront au pouvoir comme leurs prédécesseurs un président tout aussi corrompu.

Un peu sonnés au départ les islamistes reconquirent progressivement montagnes et campagnes pour finalement vaincre à nouveau. L’ethnocentrisme et l’immaturité des chancelleries occidentales voulant imposer par la force un modèle démocratique s’est une fois de plus terminé par un cuisant échec. Iran, Afghanistan, Irak, Libye, la liste des fiascos est longue.

Massoud en appelle à BHL

Ironie de l’Histoire, dans le Journal du Dimanche du 15 août 2021, le fils du commandant Massoud « supplie la France de ne pas abandonner les combattants de la liberté face aux talibans » en écrivant une lettre ouverte à « son ami Bernard-Henri Levy ».

Pavoisant sur un char le 19 mars 2011 à Benghazi, BHL s’était réjoui de la chute de Mouammar Khadafi. Rappelons que l’intervention franco-britannique encouragée par le philosophe-essayiste a implicitement transformé la Libye en zone de non droit et en couloir de passage des principaux flux migratoires africains vers l’Europe.

L’Histoire se répète inlassablement, l’immaturité des chancelleries occidentales aussi. Puisse le discours raisonnable de Joe Biden défendant fermement le retrait des troupes américaines et affirmant que « notre mission en Afghanistan n’a jamais été de construire une nation [ni] une démocratie unifiée centralisée » puisse inspirer certains. La démocratie et les valeurs qui lui sont associées ne se forcent pas, elles s’apprennent.

[Mise à jour : 26/08/2021 à 9:30]

  1. Le Journal du Dimanche – 15 août 2021.
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