Entretien avec Peggy Sastre : « C’est bien l’étiquette féministe qui dérange aujourd’hui »

Au cours d’un entretien exclusif, Peggy Sastre nous parle de sa notion de féminisme, de la perception du féminisme à l’heure actuelle et des combats à mener.

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Entretien avec Peggy Sastre : « C’est bien l’étiquette féministe qui dérange aujourd’hui »

Publié le 12 août 2021
- A +

Par la rédaction de Contrepoints.

La rédaction de Contrepoints s’est entretenue avec Peggy Sastre. Elle est docteur en philosophie des sciences, spécialiste de Nietzsche et de Darwin. Ses travaux s’orientent principalement autour d’une lecture biologique des questions sexuelles. Elle a notamment signé Ex utero – pour en finir avec le féminisme (2009, La Musardine) ainsi que La domination masculine n’existe pas (2015, Éditions Anne Carrière).

Un article du journal  Le Parisien titrait il y a quelques jours « Mort de Gisèle Halimi : la voix des femmes s’est tue ». Alors, la voix des femmes s’est-elle réellement tue ? Nous avons posé trois questions à Peggy Sastre à propos de sa vision du féminisme d’aujourd’hui.

Peut-on dire que la voix des femmes s’est tue ? N’est-ce pas sous-estimer l’extrême richesse de la pensée féministe ? 

Le titre de l’article « La voix des femmes » parle de Gisèle Halimi, pas de la voix des femmes en général. Cependant, il y a dans l’article une imprécision qui rejoint ce que vous mentionnez.

C’est lorsqu’il est écrit « à l’heure où disparaît Gisèle Halimi, le féminisme est sous le feu des critiques ».

Premièrement, c’est confondre LE féminisme avec effectivement la pluralité des voix féminines qui aujourd’hui se font entendre et s’engagent pour l’égalité des droits entre les sexes. C’était l’un des objets de mon premier livre, Ex Utero, sous-titré « pour en finir avec le féminisme », comme dans « pour en finir avec le féminisme au singulier, l’idée que le féminisme serait univoque et avec les expressions du féminisme qui se prennent pour les seules et uniques garantes de la doctrine ». Le féminisme est aujourd’hui assez développé pour compter des tas de voix différentes et souvent très discordantes en son sein, et c’est très bien comme ça.

Deuxièmement, c’est assimiler les expressions féministes les plus médiatiques (et, ceci explique cela, les plus radicales et fanatiques) avec le degré de pénétration des idées féministes dans la société. Depuis des années, des chercheurs sondent régulièrement les populations occidentales en leur posant deux types de questions.

La première « Êtes-vous féministe ? ». Ici, on tombe sur environ 15 % de la population qui répond par l’affirmative, et la proportion diminue effectivement ces dernières années, en particulier dans les plus jeunes générations.

La seconde « Est-ce que vous êtes favorable à l’égalité des hommes et des femmes dans la société ». Là, les pourcentages s’inversent complètement et on tombe sur environ 85 % de oui, 15 % de non.

Ce qui signifie que c’est bien l’étiquette féministe qui dérange aujourd’hui, bien plus que ce que le féminisme veut dire, dans son acception la plus commune. Il y a sans doute énormément de raisons à ce décalage, mais il me semble que le caractère épouvantail de certaines des féministes aujourd’hui les plus médiatiques y joue pour beaucoup.

Les gens « normaux » sont dégoûtés du féminisme tel que ces personnes le représentent, mais pas du féminisme en tant qu’une force d’avancées et de paix sociales parmi les plus puissantes de ces 200 dernières années.

Pourquoi, d’après vous, certains médias donnent l’impression que ces voix des femmes ne sont pas entendues ? 

Parce que l’écosystème médiatique est ainsi fait qu’il n’y a généralement pas de place pour la véritable pensée, c’est-à-dire celle qui n’entre pas facilement dans une case, et encore moins sur la pancarte d’un slogan de manif.

Cela vaut malheureusement pour à peu près tout. Beaucoup de médias, notamment les audiovisuels et les chaînes d’info en continu, ont besoin de punchlines, de contenus simples, de trucs faciles à tronquer et à poster sur les réseaux sociaux pour en faire des contenus viraux.

Ce n’est pas ma guerre, comme disait Rambo. Je fais un pari sur l’intelligence des gens en général et de mes lecteurs en particulier : je ne vais pas vous prendre par la main, je ne vais pas vous brosser dans le sens du poil mais, je vous assure, vous ne serez pas déçus du voyage. Je travaille sur et pour le temps long, ce n’est pas ce que beaucoup de médias vendent.

En outre, ce problème de marginalisation de la dissidence est aussi dû à la pratique médiatique des représentants d’un féminisme qui se veut et se croit hégémonique.

J’ai (relativement) souvent été désinvitée de plateaux ou de conférences parce que les autres invités ne voulaient pas apparaître en ma compagnie, certains en faisant même de grosses colères. De mon côté, jamais je ne demande qui sera invité avec moi, à part au tout dernier moment pour me préparer un tantinet. Mais jamais je ne fais dans le « c’est eux ou moi ».

Sauf que c’est aussi ainsi qu’on occupe le terrain médiatique et qu’on fait croire à une position majoritaire : en ostracisant les multiples minorités qui ont l’outrecuidance de vous contredire.

Enfin, une question plus générale, qu’est-ce que le féminisme doit défendre aujourd’hui ? 

Les idées qui changent le monde suivent souvent une évolution en trois temps.

Il y a d’abord l’apparition. À ce stade, l’idée est socialement « contre-nature » (comme pouvait l’être l’anti-racisme au temps de l’esclavage ou le féminisme à la fin du XIXe siècle) et rencontre une très forte et violente opposition dans la population.

Ensuite, vient le temps de la maturation et la diffusion, quand l’idée séduit de plus en plus de monde, jusqu’à gagner sa naturalité culturelle. À ce stade, la monstruosité est désormais chez ceux qui s’y opposent.

Puis vient le temps de la dégénérescence et de la rétractation. L’idée coule de source, elle n’a plus rien de séditieux et les activistes qui ont souvent un intérêt proprement économique à ce qu’elle garde son côté frondeur – c’est la célèbre formule du philosophe américain Eric Hoffer : « toutes les grandes causes commencent en mouvement, deviennent un business et finissent en racket » – sont obligés de lui trouver des expressions de plus en plus artificielles, dans le mauvais sens du terme, et risquer ainsi de s’aliéner de nouveau une proportion croissante de la population. Nous en sommes là avec LE féminisme.

À mon sens, tous les grands combats ont été gagnés et il n’en reste qu’un : l’obtention de droits égaux pour les personnes faisant commerce de services sexuels. Il est là, le lumpenproletariat de notre siècle.

Que les revendications des prostituées et, plus généralement, des travailleurs du sexe, soient aussi méprisées par les féministes dominantes en dit long de l’hypocrisie et finalement sur la superficialité de leurs engagements.

Il y a là une confusion patente entre féminisme et autoritarisme moral. Ce ne sera jamais mon féminisme.

Le dernier ouvrage de Peggy Sastre, La haine orpheline, est disponible ici.

Un entretien publié initialement le 6 août 2020.

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  • Les féministes dites de combat ne défendent pas les femmes mais leurs rentes financées entre autres par des prédateurs sexuels.

    • Leur rente est aussi financée par vos impôts…

      • L’overdose du féminisme politiquement gauchiard finit par être contreproductif (rejet sans analyse, effet inverse de celui désiré)
        Certaine d’entre-elles sont appointées par l’état : c’est tout dire !

      • C’est comme avec les antisémites, les hommes ne sont pas fréquentables mais leur pognon à curieusement une bonne odeur.

  • « À mon sens, tous les grands combats ont été gagnés et il n’en reste qu’un : l’obtention de droits égaux pour les personnes faisant commerce de services sexuels. Il est là, le lumpenproletariat de notre siècle. »

    Je me sens souvent bien seul à penser ça…

  • Beaucoup de micro-mouvements actuels, plutôt masculinophobes que féministes, me font penser aux résistants de la 23° heure : lorsque le combat était pratiquement gagné, ils s’étaient lancés dans la surenchère guerrière et le revanchisme stérile

    • Il existe un mot dans la langue française pour désigner ce que vous appelez « masculinophobie » : la misandrie.

      • J’essayais d’être dans l’air du temps avec ce néologisme délibéré, reprenant à la fois une amorce correspondant à celle de « féminicide », utilisé à la place de gynocide, et une finale en « phobe », qui me paraît actuellement très prisée

  • Est-ce que la rédaction de Contrepoints pourrait lister les différences de traitement, dans le droit français, entre les femmes et les hommes ?
    Merci d’avance.

    • Ben normalement il ne devrait pas y en avoir sauf pour les cas suivants:
      Les lois concernant l’avortement et l’accouchement (difficile à appliquer aux hommes).
      Les lois règlements concernant les maladies uniquement féminines.
      Mais il me semble qu’il y en a d’autres comme la loi sur la maturité sexuelle (à vérifier) l’age autorisé pour le marriage etc…
      J’ai rien vérifié. c’est juste des pistes…

      • il ya des différences réglementaires dans le boulot, travail de nuit, port de charges ..

        • Je me demande s’il y en a d’autres… Après il y a les règles officieuses. Au bac malgré un barème avantageux les filles étaient aussi surnotées en sport même si l’immense majorité était d’une nullité crasse absolument consternante.

  • Pas qu’un problème d’étiquette.
    Les discours et prises de positions d’une Alice Coffin provoquent l’effroi.
    Apporter son soutient au clan Traoré, il est vrai qu’il violait des hommes (En Prison, a l’extérieur ? )
    Et accusé la moitié de l’humanité, les hommes, d’être des cogneurs et des violeurs, c’est quand même du lourd !

  • le problème du féminisme c’est que c’est une idéologie de domination fondée sur l’appartenance ou pas à un groupe. En l’occurence, les femmes.
    Il y a un mot qui existe pour regrouper les idéologies de ce type : le socialisme.
    Ca ne marche pas (pour atteindre les buts d’égalité et de bonheur) mais ça tourne toujours à la tyrannie violente. Et notre époque voit s’approcher le moment où le socialisme basé sur le sexe (au lieu de la religion, de la richesse ou de l’ethnie comme jadis, encore que ce nouvel avatar s’allie généralement volontiers à ces derniers) tournera à la dictature violente.

    Un truc à bannir, donc, pour un libéral (ou même généralement quelqu’un de bon sens).

  • Je n’ai rien contre les femmes, je suis au contraire tout contre. Les femmes ne sont pas le féminisme et le féminisme les pénalisent plus qu’il ne leur apporte.
    S’il convient naturellement de concevoir une égalité financière pour un travail ou des responsabilités, je me demande comment de nos jours cela peut faire débat. Il suffit de respecter ou de faire respecter notre Constitution.
    Mais l’égalité ne peut pas être et ne sera pas biologique et une des plus grande vertu de cet inégalité est justement cette complémentarité que les femmes nous apportent et celle que nous pouvons leur donner afin de construire ensemble des vies.
    Ne dit on pas que derrière chaque grand homme il y a une femme, sous entendu une grande femme…
    Les femmes n’ont jamais manqué d’espace dans notre histoire et même y ont laissé des pages splendides.
    Un mot plein de bon sens de Sacha Guitry: inférieure peut-être, supérieure sûrement, mon égal jamais.
    Et tant mieux car c’est cette différence qui fait la richesse et la grandeur de nos rapports.

  • Le féminisme n’est jamais rien de plus qu’une petite névrose capitaliste.

  • Les Dingos-Féministes qui polluent la société ferait bien de commencer par lire un livre d’Elisabeth Badinter sur le sujet : « L’un est l’autre ».
    Rien que le titre explique tout.

  • Les féministes devraient pratiquer l’aïkido, Art martial où votre adversaire n’est pas vu en ennemi mais en partenaire. C’est-à-dire qu’il existe pour vous faire progresser. La misandrie des féministes démontre la faiblesse et l’idiotie de leurs arguments et revendications. Si vous avez participé à un débat avec l’une d’elles soit elle quitte le débat à court d’arguments soit elle vous injurie et vous traite de tous les noms. C’est impossible d’avoir un débat serein, posé et respectueux avec de telles furies.

  • C’est toujours un plaisir de lire Peggy Sastre, surtout quand, comme dans cet entretien avec Contrepoints, elle réalise le choix d’une expression simple, facile à comprendre par un tout un chacun, et affranchie des formules de style polémistes que (malheureusement) elle se croit obligée de temps en temps d’avoir recours quand elle est confrontée à l’adversité. Rien ne vaut le calme et le sang froid. Merci Contrepoints de cet entretien.

  • On parle de combien de personnes et parmi elles combien vivent du féminisme ?… Une secte quoi.

  • Bonjour Mme Sastre,
    Qu’appelez-vous « Les gens « normaux » », svp?

    • C’est pourtant simple, la normalité c’est la majorité.

      • Aaaaah ! D’accord, merci, je comprends mieux :
        Donc, 70% des Français portant des lunettes, 30% des Français ayant une bonne vision ne sont pas normaux ?
        Donc les Asiatiques étant 60% de la population mondiale, je ne suis pas asiatique, donc je ne suis pas normale ?
        Donc, 80% des humains ayant les yeux marrons, ceux ayant les yeux bleus ne sont pas normaux ?
        Donc, la majorité de la population étant valide, les personnes ayant un handicap ne sont pas normales ?
        Donc les hommes étant 50,4% de la population mondiale, les 49,6% de femmes ne sont pas normales ?
        J’espère que vous faites partie du petit pourcentage de plaisantins, et que donc…

        • Voilà, vous avez tout compris, la normalité c’est l’homme à lunette valide et aux yeux marrons.
          En revanche la femme à lunettes ?

          Vous êtes rigolote, vous dites des absurdités que personne ne dit ici et en concluez que nous sommes des plaisantins. C’est pitoyable,

          Alors ici, pour votre info, la majorité on s’en cogne. On défend l’individu et une femme est un individu.

        • Tiens? Justement c’est de vous qu’il s’agit dans cette interview de Peggy Sastre!

        • Pour être aussi ridicule que votre commentaire:
          « A vous lire on sait que vous êtes blonde sans lunette au yeux bleus avec un gros handicape »

    • on vous dit juste que ne pas être norma n’est ni un mal ni un bien c’est avant tout une considération statistique dans un contexte donné..

      les gens normaux en effet..

  • « Puis vient le temps de la dégénérescence et de la rétractation. L’idée coule de source, elle n’a plus rien de séditieux… »
    Ce temps-là n’est pas encore venu. C’est se voiler la face que de le croire.

    • Vous oubliez la suite : « toutes les grandes causes commencent en mouvement, deviennent un business et finissent en racket »
      Nous y sommes.

  • Le paradoxe est de voir que les féministes afro-américaines aux USA ne défendaient pas leurs consoeurs contre les violences de leurs maris, par solidarité raciale. Elles viennent seulement de changer de politique à l’occasion du procès de R. Kelly. Alors que les hommes de cette communauté sont bien plus machos et violents. Idem avec les féministes qui non seulement ne manifestent aucune solidarité envers les femmes musulmanes opprimées par leur religion et leur hommes, mais les y maintiennent en approuvant les revendications des islamistes: port du foulard et du hijab, burkini, piscines réservées aux femmes, etc…

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