Le déballage des réseaux sociaux est-il pervers ?

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OPINION : les réseaux sociaux n’impliquent ni de connaître celui qui s’exprime, ni même de savoir avec qui l’on est mis en rapport. Leur prétention à la « transparence » menace de faire éclater la vie en société!

Par  Jean-Pierre Chamoux.

Facebook, Twitter ou Linkedin ont profondément transformé les relations humaines. Transmettant à distance l’image, le mouvement, l’écrit et le son, ces réseaux modifient profondément les relations entre les hommes : au contraire des échanges face à face, les réseaux sociaux n’impliquent ni de connaître celui qui s’exprime, ni même de savoir avec qui l’on est mis en rapport. Leur prétention à la « transparence » menace de faire éclater la vie en société!

Le réseau social plonge le nouvel entrant dans un milieu dont les participants lui sont principalement inconnus ; il permet à certains d’escamoter leur identité derrière un pseudonyme qui peut être mensonger ou trompeur . Ces réseaux incitent par contre chacun à dévoiler ingénument son corps et son âme, qui il est, ce qu’il pense, ce qu’il aime ou ce qu’il fait ; et à partager avec des inconnus des pans entiers de sa personnalité !

Car le réseau social érige en système l’exposition de soi; il associe l’impudeur et l’indiscrétion avec une prétendue socialisation ; il pousse chacun à décrire son entourage, ce qui lui est cher, ce qu’il déteste. Chacun croit alors bon de forcer le trait, d’exprimer des vues tranchées, des émotions exagérées. Ce penchant favorise l’exhibitionnisme, encourage la vanité, décourage la mesure, la réflexion, la prudence et la modestie. Est-ce ainsi que l’on maintient la cohésion d’une société ?

Réseaux sociaux : secret ou transparence ? Il faut choisir

Dès l’an 2000, le philosophe Alain Etchégoyen condamnait déjà le « principe de transparence » : c’est un germe d’inquisition diabolique, une imposture contraire aux respectables traditions que sont le secret du confesseur, celui de l’avocat et le serment d’Hippocrate.

La « transparence », disait-il, sape les mœurs qui visent à pacifier les relations humaines et imposent pour cela à chacun de respecter les autres et leur intimité.

Dans la vie publique comme dans la vie privée, ajoutait-il, la modération et la délicatesse permettent de maîtriser l’instinct belliqueux, de contrôler son expression et de limiter le risque de conflit. Ne vaut-il pas mieux, à tout prendre, user d’un langage diplomatique et tolérer ces pieux mensonges que raillaient les esprits forts des XVIII° et XIX° siècles?

Quatre ans plus tard, le bâtonnier Jean-Marie Burguburu appelait lui aussi ses confrères avocats à défendre le secret professionnel qui fonde leur métier. Alain Etchégoyen, alors Commissaire au Plan, renouvela à cette occasion sa critique de la transparence : non, ce n’est pas une « vertu cardinale» ; mais un travers qui détruit la civilité, stimule la défiance entre les hommes et menace nos libertés !

Le grand civiliste Pierre Catala constata, lui aussi, que « le secret régresse » : la sécurité publique grignote le secret professionnel de l’avocat ; la répression de la pédophilie menace le secret de la confession ; la santé publique lève l’anonymat du malade et bafoue le secret médical (sous prétexte) d’observer les patients ! » Quant aux lois Informatique & libertés dont Catala fut l’un des inspirateurs dès 1975, il regrettait déjà que la réforme européenne en affaiblisse sérieusement l’effet: « si la vérité des choses est (sans doute) un progrès, je doute qu’il en soit de même pour la vérité des êtres » !

Qu’en conclure aujourd’hui? Que si la société impose la transparence à tous et classe cet impératif catégorique au dessus de tous les autres, elle cultive de fausses valeurs. Ce qu’avait cyniquement noté Malraux, il y a bien longtemps : « l’homme est ce qu’il cache : un misérable petit tas de secrets ». Entre deux maux, je choisis le moindre: je préfère la vie privée à la transparence inquisitoriale !

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