Pass sanitaire : un refus libéral

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Yves Bourdillon est écrivain et journaliste aux Échos, où il chronique la pandémie depuis le début. Il est vacciné depuis trois mois. Librement.

Par Yves Bourdillon.

Admirons l’exploit. En rendant de facto la vaccination obligatoire pour adultes et adolescents, la France entre dans un club ne comptant que… le Turkménistan. Même la Chine totalitaire, où seulement 50 % de la population a reçu une première dose, contre 57 % en France, ne l’envisage pas. Il n’y aurait pas là matière à gamberger ?

Eh bien non, selon les sondages, la majorité de nos compatriotes seraient favorables à ces mesures :

  • hyper liberticides, puisque privant les réfractaires de quasiment toute vie sociale ;
  • discriminatoires, puisque des restrictions ciblant les cas à risque, qui auraient eu un sens prophylactique, avaient été écartées à l’automne dernier au nom de l’égalité devant la loi et de la Constitution ; cette dernière a beaucoup vieilli en dix mois…
  • et disproportionnées, comme on le verra plus loin au vu de la situation épidémique.

Baston chez les libéraux

Les deux tiers de notre devise nationale par terre. L’étonnement bascule dans la sidération quand il apparaît que des libéraux, ou simili tels, approuvent ces décisions.

Certains, d’habitude mieux inspirés, comparent les mesures annoncées par le président de la République le 12 juillet au port de la ceinture en voiture, ou affirment qu’elles « n’entravent aucune liberté fondamentale » !

Aucune, en effet, juste celles de prendre le train, travailler, se rendre dans un lieu public, scolariser ses enfants collégiens, ou être maître de son propre corps, sans doute la plus importante de toutes. Les réfractaires à la vaccination vont même subir un confinement par certains aspects, pire que celui de mars-avril 2020, puisqu’ils ne pourront plus se rendre à l’hôpital, ou dans certains commerces.

Et si certains professionnels, policiers, enseignants, seront curieusement exemptés de l’obligation vaccinale, ils devront en fait s’y plier pour prendre le train ou entrer dans un restaurant…

Il ne s’agit, au passage, pas là d’une de ces disputes dont les libéraux raffolent « tu n’es pas un vrai libéral puisque tu n’es pas pour le port d’arme, la GPA ou la légalisation des drogues » (cochez la case inutile), mais d’un débat essentiel ; peut-on approuver une intrusion exorbitante dans la propriété de son propre corps au nom de la défense du « bien commun », concept honorable mais dont on sait combien il peut être dévoyé et instrumentalisé ? Et s’agit-il vraiment de « perdre temporairement quelques libertés pour en regagner bien d’autres et notamment celle de mener une vie normale » ? Les précédents historiques montrent que les libertés perdues se retrouvent rarement.

Une chose semble sûre, en tout cas ; il est éthiquement indéfendable d’obliger des enfants de douze ans à se vacciner contre une maladie qui ne les concerne pas (nombre de décès sans facteur de comorbidités pour les moins de vingt ans en France depuis le début : 1) pour protéger des cas à risque qui ne veulent pas se protéger.

Dilemme trompeur

Évacuons d’emblée le faux dilemme « vaccination obligatoire ou reconfinement », piège ou chantage diraient certains, imposé par les pouvoirs publics en taisant l’alternative « ni l’une ni l’autre » choisie par nombre de pays pourtant confrontés à des flambées d’infections.

Tels le Royaume-Uni, retourné à une vie normale, ou les États-Unis, dont une bonne moitié des États1, pas tous mieux vaccinés que la France, interdisent que le pass sanitaire puisse être exigé à l’entrée d’un lieu public.

Quand bien même les infections augmenteraient très rapidement, un reconfinement n’aurait, contrairement à la vérité établie du moment, rien d’automatique, puisqu’il n’est instauré dans aucun des pays qui ont déjà affronté la vague Delta, ni même de légitime, ne serait-ce que parce que son efficacité ne saute pas aux yeux ; les trente-deux pays ayant imposé un lockdown strict au printemps 2020, interdiction sous peine d’amende de sortir de chez soi sauf motif impérieux, figurent presque tous parmi les cinquante à plus forte mortalité Covid en proportion de leur population.

Ne pas se tromper de responsabilités

Le pass sanitaire, c’est-à-dire vaccinal (personne ne se fera tester longtemps tous les deux jours pour se rendre dans un lieu public ou à son travail) approuvé par certains libéraux paniqués à l’idée qu’on les prenne pour des partisans de l’égoïsme, serait justifié par la responsabilité incombant à chacun de contribuer à l’immunité collective.

Voilà là un étrange et double glissement du principe de responsabilité. Si un cas à risque refusant imprudemment de se faire vacciner est contaminé par un jeune, qui est responsable ? Le premier, non ? Attention, quand « chacun est responsable de tout le monde » cela sonne bien sous la plume de Saint Ex par temps de guerre, mais cela présagerait ici surtout d’une solidarité dévoyée en totalitarisme.

D’autant plus que le vaccin fait courir un risque, certes minime mais non nul, de myocardite et péricardite, aux jeunes. On peut demander parfois à ces derniers de prendre des risques pour, par exemple, protéger la patrie, ou participer à l’immunité générale contre une maladie, mais cela n’est acceptable que si elle a une létalité bien plus élevée que celle du Covid, comme la variole ou la diphtérie et la polio.

Quant au « vous êtes responsable du fait qu’on ne puisse pas reprendre une vie normale » lancé aux réfractaires, il oublie simplement que, par définition, la responsabilité d’une décision incombe à celui qui la prend. En l’occurrence, les pouvoirs publics s’ils jugeaient un reconfinement nécessaire en septembre.

Delta seulement deux fois plus létal que la grippe

Certes, si les non vaccinés ne mettent en danger qu’eux-mêmes et leurs homologues, ils pourraient contribuer à une quatrième vague débordant les services de soins. Un scénario inquiétant brandi pour obtenir l’assentiment, mais très improbable.

Il ne reste plus que cinq millions de cas à risque (plus de 60 ans, voire plutôt 75 ans, obèses, diabétiques, hypertendus non traités) non vaccinés et sans doute moins de deux millions fin août, alors qu’il a fallu dix-sept mois au Covid pour infecter six millions de personnes dans une France où le vaccin n’avait pas encore cours.

Le nombre de patients en soins intensifs pour cause de Covid est tombé à 890 contre 7000 en avril. Et la létalité du variant delta, responsable des flambées d’infections actuelles, semble huit à douze fois moindre que celle de ses prédécesseurs au vu des flux de décès au Royaume Uni, Floride, Texas, Israël, etc., trois semaines (délai correspondant à incubation + maladie) après le début du regain de cas.

Cette létalité de 0,15 % serait à peine deux fois supérieure à celle de la grippe. La suprématie d’une souche peu létale correspond d’ailleurs à une évolution logique sur le plan darwinien et observée dans maintes épidémies ; elle supplante celles qui se tirent une balle dans le pied en tuant leur hôte.

L’argument « les cas d’aujourd’hui sont les réas de demain et les décès ou Covid longs d’après-demain » ne semble donc plus valable, les épidémiologistes reconnaissant que ce lien a été cassé en maints pays. Ce qui montre combien le pass sanitaire méconnait le principe de proportionnalité au cœur d’un État de droit.

Défiance envers les discours officiels

La vaccination obligatoire serait aussi justifiée parce que les réfractaires seraient des égoïstes tirant les marrons du feu en profitant de l’effort de la majorité. Des passagers clandestins en quelque sorte. Mais de quel paquebot ? Car les quatre cinquièmes des réfractaires sont des jeunes qui ne profiteront pas de cette fameuse immunité, puisqu’ils ne souffrent de toute façon pas, sauf cas de Covid longs (1 % d’entre eux) de la maladie.

Certains réfractaires, pas tous anti-Vax ou anti-science contrairement à ce que prétendent certains médias, doutent simplement du discours officiel riche en approximations, revirements (vous vous souvenez de « le masque ne sert à rien » en mars 2020 ?) et contradictions.

Le président de la République, notamment, affirmait l’été dernier que « si quelqu’un vous dit qu’un vaccin peut être prêt avant la fin de l’année c’est qu’il vous ment », ou il y a à peine trois mois que le pass sanitaire ne serait jamais instrument de discrimination. Des arguments factuels en faveur de la vaccination (dont l’obligation semble justifiée pour certains soignants, dans les services d’urgences, en gériatrie, ou en EPHAD) seraient bien plus efficaces et légitimes que les spots à base de piquousés souriants, ou la condescendance et les menaces.

On peut en outre s’interroger sur la proposition « vaccinés puis libérés » des pouvoirs publics, puisque l’obligation du port du masque sera vraisemblablement maintenue dans les lieux publics pourtant fréquentés seulement par des vaccinés. Et le secrétaire d’État aux affaires européennes a envisagé, ce lundi, un retour du couvre-feu, alors que la vaccination obligatoire est censée précisément déboucher automatiquement sur le retour à une vie normale.

Les pouvoirs publics sont-ils passés, sans le dire vraiment, de la stratégie officielle « empêchons le débordement des services d’urgence » à celle du quasiment zéro Covid ? Ce qui impose 100 % de vaccination… dans le monde entier. Attention aux désillusions dans ce cas, car si des études indiquent que les vaccins réduisent nettement le risque de contagiosité, c’est loin d’être définitivement prouvé au vu de la flambée actuelle en Israël (Pfizer), à Gibraltar, où 99 % de la population est vaccinée, ou Malte (79 %) à l’Astra Zeneca. Une stratégie zéro Covid pourrait bazarder droits et libertés pour rien…

Un précédent dangereux

Ne pas oublier non plus combien le pass sanitaire crée un précédent dangereux. Il nous fait basculer dans une société de surveillance généralisée, où commerçants, employeurs, tenus de licencier les récalcitrants après deux mois de mise à pied, et enseignants (bonne chance pour la rentrée de septembre) sont nommés supplétifs de police pour traquer le non vacciné.

Une société de défiance où il faut montrer dix fois par jour son attestation de vaccination contre, aujourd’hui le Covid delta, demain la grippe, après demain quoi encore ? Montrer qu’on a payé ses impôts et n’a pas attrapé de gastro-entérite pour entrer dans un restaurant ?

L’administration peut croire désormais qu’elle peut exiger de larges atteintes à la vie privée ou restrictions sans susciter de réactions. L’espace public ouvert et anonyme risque d’être transformé en une succession de sas sanitaires, voire sociaux et moraux, minant l’État de droit, met en garde le philosophe Gaspard Koenig.

Et Vincent Laborderie, politologue à l’université de Louvain, craint que les pouvoirs publics français lancent le pays dans une « aventure dystopique » où « beaucoup vont prendre goût aux pulsions mauvaises de surveillance et délation du voisin. Une société éclatée entre bons citoyens et réfractaires. »

Une énième dissension, après celle des pro et anti Gilets jaunes, gauche-droite, etc., dans notre pays qui ressemble de plus en plus au village de gaulois bagarreurs d’Astérix. L’humour en moins.

  1. Alaska, Alabama, Arizona, Arkansas, Floride, Géorgie, Idaho, Illinois, Indiana, Iowa, Dakota du nord, Dakota du sud, Nebraska, Montana, Missouri, Mississippi, Michigan, Massachusetts, Minnesota, Texas, Kansas, Kentucky, Maryland, Vermont, Utah, Washington et Wyoming.
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