Vers la société de surveillance généralisée

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Les solutions « vendues » à la population et qui sont mises en place s’appuient principalement sur l’ignorance technologique des citoyens.

Par Yannick Chatelain.

« Selon une chaîne de télévision danoise, les États-Unis auraient espionné des dirigeants européens, dont Angela Merkel, au moins jusqu’en 2014 en utilisant des câbles sous-marins danois ».

Quelle surprise ! Quel étonnement ! Les méthodes ont changé mais depuis l’affaire Snowden, c’est là un secret de Polichinelle que de révéler que tout le monde observe tout le monde : les alliés surveillent leurs alliés tout comme ils surveillent par tous les moyens les pays hostiles. Par ailleurs cette soi disant information qui resurgit aujourd’hui n’est pas nouvelle tant s’en faut. Cette affaire d’espionnage ciblé s’est produite pendant et après l’affaire Snowden.

En 2013, ce dernier avait révélé l’existence d’un système de surveillance mondiale des communications et d’internet visant – entre autres – l’Allemagne et notamment  le téléphone portable de la chancelière. Nous sommes en 2021, il aura donc fallu huit ans pour demander des explications officiellement ? Bizarre, vous avez dit bizarre… comme c’est étrange.

Nonobstant ces petits espionnages entre amis (alliés) qui s’offusquent des violations supposées de leurs correspondances, ce courroux légitime n’en demeure pas moins surjoué. Il faudrait être bien naïf de croire que seuls les services de renseignements américains jouent à ce petit jeu tandis que les services de renseignements des pays cibles joueraient eux à la belote entre deux tarots.

Ce sont pourtant ces même offusqués, ces mêmes gouvernants demandant des explications qui infligent dans le même temps, pas à pas, un « capitalisme de surveillance augmentée » à leur propre population au mépris des droits les plus fondamentaux de leurs citoyens, et même au mépris des lois internationales à l’instar de la France.

Certes vous n’êtes probablement pas détenteur de secret défense, mais « selon que vous soyez puissant ou misérable » il n’en demeure pas moins que la violation du secret des correspondances est un délit.

Le Code pénal réprime le fait, commis de mauvaise foi :

D’intercepter, de détourner, d’utiliser ou de divulguer des correspondances émises, transmises ou reçues par la voie des télécommunications ou de procéder à l’installation d’appareils conçus pour réaliser de telles interceptions.

La dynamique de l’enfermement

Quand j’introduis la notion de « capitalisme de surveillance augmentée » qui tente de se mettre en place dans une temporalité discutable, à savoir durant un état d’urgence sanitaire, qui, quoi que l’on en dise permet si ce n’est de museler, tout du moins de limiter fortement les possibilités de contestations,  je m’appuie sur « le capitalisme de la surveillance » qu’a pointé Shoshana Zuboff et qui cible directement l’homo œconomicus.

Comme elle le souligne :

« L’industrie numérique prospère grâce à un principe presque enfantin : extraire les données personnelles et vendre aux annonceurs des prédictions sur le comportement des utilisateurs. Mais, pour que les profits croissent, le pronostic doit se changer en certitude. Pour cela, il ne suffit plus de prévoir : il s’agit désormais de modifier à grande échelle les conduites humaines. »

Ce type de capitalisme poussé à son paroxysme vise ainsi, à grand renfort d’algorithmes et de récolte outrancière de données, à transformer l’internet, hier encore porte fenêtre ouverte sur le monde, en une espèce de judas où l’usager se voit progressivement offert au gré de ses recherches révélatrices de ses centres d’intérêt et besoins un Internet paupérisé, reconfiguré (défiguré) sur mesure, sa mesure, qui ne lui proposera à terme que des informations ou produits de consommation, correspondant au plus près à sa personnalité.

L’homo œconomicus sapiens un peu connaisseur en matière de technologie est à même de se soustraire à cette dynamique d’enfermement en dissimulant ses usages par l’utilisation de navigateurs anonymes comme Tor, DuckDuckGo, Brave, Cake… qui garantissent un relatif anonymat.

En revanche, pour les usagers moins habiles et/ou moins connaisseurs, la dynamique de l’enfermement est engagée, l’étau se resserre, s’attaquant à leur insu à leur libre arbitre. Un libre arbitre appelé à disparaître progressivement au gré de la collecte de données les concernant.

L’objectif final  de ce « capitalisme de la surveillance », le Graal de ceux qui œuvrent à cet enfermement étant naturellement l’édification à terme d’un marketing prédictif fondé sur une connaissance absolue de l’utilisateur et de ses comportements. Le but ultime étant de pouvoir à terme proposer à ce dernier ce dont il a besoin au moment où il en aura besoin.

Vous comprendrez mieux désormais les attaques menées contre toutes les formes de dissimulation offerte à l’utilisateur, celles précédemment citées, ou les VPN et Proxy anonymiseur

Ce nouveau modèle capitaliste est ipso facto mauvais joueur, voire suspect, l’usager se refusant de participer à cette mégacollecte de data. À l’aune de ces éléments, vous comprendrez également mieux les disqualifications récurrentes du Darknet –  tant par les États que par les Gafam – cet empêcheur de vous espionner à loisir.

Se dessinent ainsi les contours des mauvais citoyens-usagers qui ont prétention à défendre leur droit à une vie privée ; a contrario, on vante la bonne parole du citoyen-usager modèle.

Ceux qui y trouvent un intérêt marchand ne peuvent que glorifier les assertions mortifères de libertés fondamentales de certains usagers parmi lesquelles « je me moque d’être surveillé, je n’ai rien à cacher », qui est peu ou prou aussi inepte que d’affirmer – comme le pointait Edward Snowden – se moquer de la liberté d’expression parce que l’on n’aurait rien à dire !

Du capitalisme de surveillance au  capitalisme de surveillance augmentée

Indéniablement ce capitalisme de la surveillance abuse certains usagers ignorant les outils déployés. Nous pouvons cependant postuler que certains n’ont rien à y redire et y trouvent même un certain confort.

Lorsque je parle de capitalisme de la surveillance augmentée, c’est que dans le même temps et dans le même esprit, les États, dont la France, mettent en place des outils de surveillance de masse de la population. Des outils supposés servir un peu plus la sécurité des citoyens.

Ainsi dans une dérive de solutionnisme technologique – souvent en réaction à des faits divers ou Internet est impliqué –  le législateur a prétention à répondre à l’attente de la population en proposant des solutions miracles. Celles-ci ne seraient pas dramatiques si elles n’étaient des leurres ne pouvant répondre à ses attentes.

Le lecteur conviendra qu’un besoin de sécurité diffère grandement d’un simple sentiment d’insécurité. Ce qui est proposé souvent en réaction à un drame ne répond malheureusement en rien au besoin de sécurité attendu, a contrario à grand renfort de lois permettant le déploiement d’outils de plus en plus intrusifs. Les réponses du législateur s’inscrivent dans la même dynamique que le capitalisme de la surveillance et ce à des fins non pas économiques, mais sécuritaires.

Les solutions vendues à la population et qui sont mises en place s’appuient principalement sur l’ignorance technologique des citoyens. Même s’il est difficile de se faire entendre, bis repetita placent, les faits sont têtus. Lorsqu’on analyse sérieusement les actions entreprises – dont des lois – votées dans l’urgence des états d’urgence successifs les mêmes impostures sont invariablement remises en avant :

  • augmentation de la vidéosurveillance,
  • recours à la reconnaissance faciale,
  • velléités de suppression d’un pseudo-anonymat, etc.

Autant de marronniers et de baiser Lamourette qui reviennent sur l’avant-scène bien qu’ils ne garantissent nullement une sécurité tangible des citoyens. N’en déplaise au législateur, l’inefficacité de nombreux outils qu’il met en avant en matière de prévention des crimes et délits a été régulièrement actée dans les faits.

Quiconque est de la partie sait très bien que les boîtes noires désormais pérennes sont déployées à l’aveugle contre l’ensemble des citoyens et sans le moindre début de preuve de leur efficacité. La vidéosurveillance est mise à mal par toutes les études qui lui ont été consacrées. La reconnaissance faciale multiplie les échecs cuisants. La suppression de l’anonymat sur Internet est une absurdité qui signerait au mieux l’avènement d’une autocensure généralisée contrainte par une pensée dominante.

Dans les faits, les outils supposés protéger la population ne peuvent au mieux qu’infléchir le sentiment d’insécurité tout en la désignant comme suspecte a priori !

Ainsi voilà une population placée sous une surveillance abusive qui ouvre la porte à tous les dévoiements. Dans les faits la population ne peut nullement espérer la sécurité qu’elle demande, qu’elle attend et qui lui est promise, par contre et à l’instar du capitalisme de surveillance, son droit inaliénable à la vie privée ne cesse d’être malmené.

L’abus de l’ignorance technologique nuit gravement

Sous couvert de l’état d’urgence, puis de l’état d’urgence sanitaire, la France aura ainsi multiplié des initiatives, les lois plus liberticides les unes que les autres donnant in fine raison à tous les fléaux combattus soucieux de voir nos libertés de penser et d’agir affaiblies, quitte à transgresser la réglementation européenne. Des lois iniques ont été votées, des tentatives de violation constitutionnelles ont été tentées.

Il ne suffit plus de clamer son attachement à un État de droit ; en état d’urgence l’État de droit n’est plus, c’est une dictature temporelle. Il ne suffit plus de parler de démocratie et d’en déclamer à l’envi son amour quand dans les actes tout est fait pour mettre ses principes à terre ! Lois sans conscience n’est que ruine de la démocratie !

Qui sont les coupables ? Le législateur. Qui sont les complices et victimes ? Les citoyens. Qui sont les assassins d’une démocratie digne de ce nom ? Je vous laisse juge.

Mais rogner loi après loi, décret après décret des libertés fondamentales sans pour autant et en conscience assurer davantage de sécurité, m’amène à la conclusion suivante : France… nous avons un problème !

Nous – moi, vous, nous tous – étions trop naïfs – Edward Snowden

 

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