GPA : « il faut se concentrer sur les témoignages des personnes concernées »

Un entretien avec Fiorella Mennesson, qui est née grâce à la GPA.

Par Corentin Luce.

La GPA. À la seule évocation de ces trois lettres, des cohortes de politiciens, de pseudo-philosophes et autres conservateurs déclinistes agitent les chiffons rouges et les peurs. Haro sur cette GPA ouvrant la voie au Meilleur des mondes d’Huxley, vous comprenez. Déclarations fantaisistes, explications grotesques, insultantes et pernicieuses, bref tout est bon pour discréditer la GPA, fruit de cet horrible capitalisme et de l’entreprise ultra-libérale de « marchandisation du corps » (exit les sportifs qui ne vendent que des performances grâce à leur corps ?).

Quitte à laisser lettre morte la vérité et la réalité, deux facettes que l’on oublie de montrer à chaque sujet touchant à la société (IVG, mariage homosexuel). C’est alors qu’on en oublie que derrière ces chiffres, ces polémiques, se cachent des femmes, des hommes, des parents, des enfants où la petite histoire côtoie la grande. Mais comme dirait l’autre, quand l’abjection dépasse les bornes, elle n’a plus de limites.

L’humanité ne recule devant rien.

À travers tous les débats contemporains sur l’euthanasie, la prostitution, la GPA ou encore le transhumanisme, se joue en réalité une question centrale : celle de la libre disposition du corps. Michel Foucault a montré, dans Surveiller et punir, comment « il y a eu, au cours de l’âge classique, toute une découverte du corps comme objet et cible de pouvoir ».

Contrôler l’individu et le peuple, pour l’État central, c’était avant tout rendre son corps docile. Le combat de la modernité a donc porté à la fois sur l’émancipation et l’appropriation du corps. Il a donc fallu faire de l’individu le maître de lui-même, de sa vie et de ses choix, en affirmant comme Tocqueville que « chacun est le meilleur juge de ce qui ne regarde que lui seul ».

Pourtant, dans l’état actuel du droit positif, la libre disposition du corps n’est pas inscrite dans le marbre de la loi française.
Gaspard Koenig propose donc d’inscrire la libre disposition de soi dans la Constitution comme un droit fondamental. De là découleraient toutes les libertés qui restent mal assurées en droit français : liberté procréative, liberté sexuelle, liberté religieuse, liberté d’expression, liberté vestimentaire…

Une fois acquis ce principe, seraient enfin dissociées la loi qui règle les rapports d’individus autonomes et la morale qui réunit des groupes et des communautés propres.

Pour tenter de redonner un visage et une dignité à ces invisibles qui sont pourtant les principaux concernés, j’ai eu le plaisir d’interviewer Fiorella Mennesson, qui est née grâce à la GPA.

Corentin Luce : premièrement, pouvez-vous nous raconter votre histoire ?

Fiorella Mennesson : Je suis née par GPA il y a 18 ans aux États-Unis, c’est-à-dire que c’est une gestatrice qui a porté ma sœur et moi et non pas ma mère car elle souffre du syndrome MRKH. Mes parents ont également eu recours à une donneuse d’ovocytes. Dans la vraie vie, ça ne change absolument rien – nous sommes une famille tout ce qu’il y a de plus banal, mais ce que j’ai en plus c’est la nationalité américaine et ce que j’ai en moins c’est la filiation avec mes parents. Car en France, nous ne sommes toujours pas reconnues comme les filles de nos parents.

Bien souvent, pour résumer la GPA, les personnes disent : « Un papa, une maman, une donneuse d’ovocytes et une gestatrice ». Est-ce l’histoire de votre vie ?

Bien heureusement non ! Ma vie ne se résume pas à la façon dont je suis née. Au quotidien, être née par GPA importe peu. Ça ne m’empêche pas d’étudier, de voir mes amis, de vivre ma vie. À la maison, il y a ma mère, mon père, ma sœur, mes chats et ce sont eux ma famille. Oui, ma gestatrice et ma donneuse d’ovocytes m’ont permis de naître et sont évidemment importantes pour moi, mais jamais elles ne seront aussi importantes que mes parents dans ma vie. Mon histoire est riche et parfois un peu plus longue à expliquer mais c’est ma normalité.

Comment vivez-vous par rapport aux regards des autres ? Que voyez-vous dans leurs yeux quand vous leur expliquez que vous êtes née grâce à la GPA ?

Toutes les personnes à qui j’ai eu l’occasion d’en parler se sont toujours montrées très compréhensives, très bienveillantes. Personne ne veut plus me parler une fois qu’ils apprennent que je suis née par GPA parce qu’au fond, ça ne me définit pas. Ça ne change rien à mes rapports aux autres. Et c’est justement très drôle de voir l’immense écart avec ce que l’on peut trouver sur internet, où tout le monde devient soudainement expert en la matière.

J’ai lu des choses assez extrêmes sous des interviews, où je ne suis justement présentée qu’à travers la GPA. Mais honnêtement, je ne pense pas que ces personnes seraient capables de me dire la même chose en face – c’est toujours facile de se cacher derrière un écran. Alors au fond, ça ne m’affecte pas plus que ça car je sais que ce n’est pas la réalité. Je sais qui je suis, je sais qui est ma famille et qui ne l’est pas. Personne ne peut me retirer ça.

À titre personnel, ressentez-vous le besoin de dialoguer régulièrement avec votre gestatrice et/ou votre donneuse d’ovocytes ?

Absolument pas. Mes parents sont beaucoup plus proches d’elles et c’est normal : ils sont dans la même tranche d’âge, ils ont traversé tout ça ensemble, ça les a rapprochés. Quand j’ai l’occasion de les voir je suis toujours très contente mais je ne ressens pas ce besoin, tout simplement.

Quel est votre regard sur les débats qui vont s’ouvrir sur la bioéthique concernant la PMA, la GPA ? Est-ce que ce débat vous paraît représentatif de ce que vous vivez ?

C’est vrai qu’en ce moment nous sommes en plein dedans mais je n’ai pas l’impression que ça avance malheureusement. C’est tellement absurde parce que dans mon quotidien je ne pense jamais au fait qu’on n’a pas de filiation, ce genre de choses…

C’est évident pour moi et pourtant, on doit se battre pour ça. Je ne comprends pas pourquoi ce sont des personnes non concernées qui puissent décider à notre place de qui est une famille et qui ne l’est pas, qui peut avoir des enfants et qui ne peut pas. La France prétend que nous sommes tous égaux mais dès qu’il s’agit d’infertilité, que ce soit pour les couples hétérosexuels ou homosexuels, c’est le parcours du combattant pour devenir parents.

Et même quand l’on y parvient, on doit continuer à se battre pour être traité comme des êtres humains. Même le mot « débat » me dérange quand on parle de cela, car il s’agit de vraies personnes, de vraies vies. Moi ma vie n’est pas un débat. Ma filiation n’est pas un débat. Je mérite d’être traitée avec respect et décence comme n’importe quel autre enfant.

Je suis fatiguée de voir des inconnus décider à ma place de qui sont mes parents, de qui est ma famille. Je suis fatiguée de voir mes parents se battre encore et encore pour quelque chose qui est aussi simple. Ils m’aiment, ils m’aident, ils me protègent. C’est ça qui fait d’eux mes parents et pas une stupide filiation pseudo-biologique.

Que répondez-vous à ceux qui défendent la « filiation », se sentent heurtés à l’évocation de la GPA ?

Ceux qui défendent la biologisation de la filiation peuvent aller s’occuper de leurs oignons. Si l’on ne veut pas avoir à recours à la GPA, hé bien on n’y a pas recours. Mais il ne faut pas venir nous faire la leçon et décider de qui est notre mère et qui ne l’est pas. Ce n’est pas le lien génétique qui devrait définir la parentalité. Il y a des géniteurs et des génitrices qui ne s’occupent pas de leurs enfants, qui ne les aiment pas.

Les vrais parents ce sont ceux qui sont là, qui donnent de l’amour, qui aident à s’épanouir : tout ça n’a rien à voir avec la génétique. Ces personnes qui défendent à tout prix un modèle de la famille unique (un papa, une maman, dans un monde parfaitement hétérosexuel et cisgenre) veulent prétendre qu’un simple lien génétique serait la garantie d’un véritable rôle, comme ils prétendent qu’il faudrait absolument un père et une mère pour créer un environnement parental stable.

Je pense tout le contraire. Pour moi le modèle de famille est bien plus simple : ce sont des parents aimants qui font tout pour que leurs enfants s’épanouissent et ce, peu importe leur lien biologique. Ce n’est pas ça qui importe mais les sentiments, les intentions, les faits.

Comment vivez-vous le fait que la France ne reconnaisse pas toujours les enfants issus de la GPA, qu’est-ce que cela vous inspire ? Comment souhaitez-vous que la loi évolue ?

Je n’ai plus de filiation avec mes parents depuis 2011. Voir mes parents lutter et lutter tout en grandissant pour obtenir cette filiation a vraiment quelque chose de révoltant. Les voir s’épuiser, se prendre sur la tête, passer des heures et des heures pour la prochaine décision pour qu’au final on n’obtienne jamais rien, ça m’énerve.

Tout ce temps on pourrait le passer ensemble, comme une famille, mais non. On leur demande de se justifier en agitant des arguments qui n’ont même pas lieu d’être. Mais ils n’ont pas à se justifier de quoi que ce soit. Je voudrais qu’on arrête de tourner en rond et qu’on nous donne cette filiation une bonne fois pour toutes sans que mes parents aient à justifier quoi que ce soit. En tant qu’enfant née par GPA j’aimerais que l’on sorte du vide juridique et qu’on soit enfin traités avec respect, ce que la France n’a jamais réussi depuis notre naissance.

Que préconisez-vous de faire pour tout un chacun de façon à être réellement informé sur ce sujet polémique ?

Il y a trop de personnes qui se sont donné le droit de parler en notre nom alors qu’elles n’ont aucune idée de ce qu’est la GPA. Aujourd’hui, il faut se concentrer sur les témoignages des personnes concernées en premier lieu : les enfants, les parents, les futurs parents, les gestatrices… Nous sommes de plus en plus nombreux à prendre la parole et nous méritons de gagner plus d’attention pour raconter nos histoires.

Je sais qu’en témoignant, cela permet de mettre un visage sur ce qu’est la GPA et ne pas rester dans les chiffres, les statistiques abstraites et les fantasmes éloignés de la réalité qu’on a trop tendance à ressortir. Il faut montrer que nous sommes plus que de vagues personnes, nous existons réellement et nous ne menaçons rien du tout quand nous réclamons d’être reconnus.

Une dernière question, si vous aviez l’occasion de rencontrer le président de la République, qu’est-ce que vous lui diriez ? 

Le président de la République a fait des promesses concernant la PMA et la GPA durant sa campagne que nous attendons toujours. J’aimerais lui rappeler que nous sommes des centaines d’enfants à toujours attendre notre filiation, certains à peine âgés de quelques mois.

J’aimerais qu’ils n’aient pas à vivre la même chose que moi, qu’ils n’aient pas à voir leurs parents passer des années pour obtenir ce qui nous revient de droit. Et bien au-delà de la reconnaissance de la filiation, devenir parents devrait être accessible à tous : cela signifie l’ouverture de la PMA à toutes les femmes et également la légalisation et l’encadrement de la GPA sur le sol français.

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