Turgot : « Réflexions sur la formation et la distribution des richesses »

Turgot nous offre une belle leçon d’économie.

Par Johan Rivalland.

Pour qui connaît un peu l’Histoire de la Pensée économique, l’œuvre de Turgot intervient, tout en s’en distinguant sur certains points fondamentaux, dans la lignée des idées des physiocrates, avec lesquels il correspondait et avait des débats intellectuels (de même qu’avec Adam Smith). Mouvement qui s’inscrit lui-même dans la suite logique des idées de Boisguilbert, puis de Cantillon, en réaction aux idées des économistes mercantilistes, qui ont régné durant plus de deux siècles, mais aussi du système de Law.

La formation de la richesse selon Turgot

Les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1766) s’inscrivent dans la continuité des idées des physiocrates et constituent le socle de l’œuvre économique de Turgot, dont elles fondent, d’une certaine manière, les premiers postulats. À la suite de son vibrant Éloge de Vincent de Gournay, véritable instigateur du « laissez-faire, laissez-passer », sept ans auparavant.

À travers une construction logique, fondée sur cent propositions qui s’enchaînent en une démonstration progressive et harmonieuse, Turgot établit de quelle manière la Terre est la source de toute richesse (si on se replonge dans l’Histoire longue, les progrès économiques ont en effet toujours résulté des progrès et des révolutions agricoles, avant de se diffuser dans les autres domaines de l’économie, une fois les moyens de subsistance assurés, ce qui n’est jamais allé de soi avant au mieux les deux derniers siècles).

C’est elle qui permet, ensuite, d’envisager l’échange et le commerce, en réponse à la multiplicité des besoins et grâce la diversité des aptitudes qui permettent les spécialisations de chacun.

De fait, Turgot remonte aux origines de la propriété, pour montrer comment se sont développés l’exploitation des terres, la spécialisation, la création du surplus, puis l’échange, ou encore le salariat. Il montre aussi les sources naturelles des inégalités dans le partage des propriétés, dont le caractère est inévitable.

Mais il retrace également les origines de la violence et des massacres des premiers temps, fondées sur la faiblesse et les craintes liées aux privations. Jusqu’à ce que la culture adoucisse les mœurs, sans toutefois les corriger entièrement, puisque tant que demeurait la pénurie d’hommes pour exploiter les terres, toutes celles qui existent n’ayant pas encore été occupées, au lieu de tuer les plus faibles, l’intérêt fut de se les approprier pour leur faire travailler les terres. D’où la naissance de l’esclavage.

Dont il montre l’inefficacité, au-delà du caractère destructeur (idée qui ne semble pas même admise de tous aujourd’hui encore). Et avant que les progrès de la civilisation ne le fassent disparaître peu à peu (certes, pas encore totalement et partout) par des conventions.

Dès que cette abominable coutume a été établie, les guerres sont devenues encore plus fréquentes. Avant cette époque, elles n’arrivaient que par accident ; depuis, on les a entreprises précisément dans la vue de faire des esclaves, que les vainqueurs forçaient de travailler pour leur compte ou qu’ils vendaient à d’autres. Tel a été le principal objet des guerres que les anciens peuples se faisaient, et ce brigandage et ce commerce règnent encore dans toute leur horreur sur les côtes de Guinée, où les Européens le fomentent en allant acheter des noirs pour la culture des colonies d’Amérique.

Là où Turgot ne se distingue pas encore des physiocrates est lorsqu’il établit sa qualification des classes de la société de telle sorte que celle des cultivateurs seule est appelée « productrice », alors que les autres (artisans et propriétaires fonciers) sont qualifiés de classe « stérile » ou de « stipendiés ».

Une initiation aux principes de base de l’économie

Pour le reste, au-delà des aspects historiques passionnants sur la valorisation et de l’exploitation des terres, ses idées concernant l’intérêt, la valeur d’échange (qui ne va pas de soi lorsqu’on connaît l’importance des débats sur la valeur dans l’histoire des idées), ou encore le commerce, préfigurent les futures analyses libérales. Le tout étant présenté de manière concise et avec une grande clarté.

De même que les mécanismes de la fixation des prix, résultant du jeu de l’offre et de la demande et des vertus de la concurrence. Puis, l’émergence de la monnaie, le rôle de l’épargne dans l’économie, l’investissement (les avances), les salaires, la formation (autre forme d’avances), le profit.

Mais aussi l’entrepreneur, la création, l’innovation, l’importance des intermédiaires (les marchands, c’est-à-dire avec le vocabulaire d’aujourd’hui les commerçants, négociants, grossistes ou distributeurs, entre autres : tous ceux qui achètent pour revendre), la circulation de la monnaie, le rôle des capitaux et du prêt à intérêt, la notion de risque, l’incidence de la quantité de monnaie émise sur sa valeur.

L’ensemble se lit très vite et très facilement. Et est une excellente initiation à l’économie. Si vous avez des enfants qui sont amenés à, ou qui veulent, s’initier à l’économie en en comprenant les mécanismes de base et les fondements historiques de leur apparition, je vous conseille d’ailleurs vivement de leur faire découvrir cette lecture (même s’il en existe bien sûr d’autres également de très bien). Car il s’agit d’une bien belle leçon d’économie.

 

Anne-Robert-Jacques Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, CreateSpace Independent Publishing Platform, Editions Dupleix, août 2017, 172 pages.

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