Régionales et crise covid : le désengagement du monde

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Si les citoyens estiment leur pouvoir infime, et celui de leurs élites politiques intouchable, alors c’est tout naturellement qu’ils restent chez eux.

Par Frédéric Mas.

Le second tour des élections régionales a confirmé l’abstention record du premier tour. Mais fallait-il s’attendre à mieux après un an d’anomie sociale organisée par un État rendu fou par la crise sanitaire ?

Le taux de participation s’est légèrement amélioré du premier au second tour, mais pas de quoi se réjouir. 66,7 % des électeurs ne s’étaient pas déplacés pour le premier tour, 65,7 % se sont abstenus pour le second. Comparées aux élections précédentes, les régionales de 2021 sont catastrophiques. En 2010, le second tour des régionales atteignait 48,8 % et en 2015 41,6 %.

La grande parade politique

La classe politique ne semble pas spécialement perturbée par ce désaveu populaire. La droite crie victoire, Xavier Bertrand se voit déjà à la présidentielle, le PS relève la tête, les discours convenus pleuvent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Pourtant la déconnexion entre les gouvernants et les gouvernés atteint un sommet sans précédent.

Pourquoi une telle abstention ? Usure du pouvoir macronien, normalisation du discours national-populiste et sécuritaire, uniformisation socialiste de l’offre électorale. Les raisons possibles sont nombreuses mais personne pour relever une dynamique de fond : le désengagement public des Français après un an de guerre sanitaire.

L’été arrive. Les cafés, les restaurants et même les discothèques rouvrent. Les festivals et les concerts repartent. Seulement les contraintes sanitaires sont toujours là, et leur esprit général est toujours le même : éviter la trop grande socialisation pour éviter la contamination.

Du coup, les Vieilles Charrues dans le Finistère, les Francofolies à la Rochelle ou encore le festival Pause Guitare à Albi peinent à vendre leurs places. À Paris, ce sont les soirées tests dans les discothèques qui ont dû être annulées faute de volontaires. On se souvient également des scènes hallucinantes de la Fête de la musique, où les forces de l’ordre ont été déployées pour empêcher les fêtards de former des groupes de plus de 10 personnes.

Le monde commun du travail déserté

Les Français ne sont pas non plus trop pressés de retrouver le monde commun de l’entreprise après la généralisation du télétravail pour répondre à la crise sanitaire. Un sondage Harris Interactive réalisé par l’agence Epoka vendredi dernier révèle que les salariés souhaitent rester en télétravail la moitié de la semaine.

56 % des personnels en télétravail complet estimaient leur condition de travail meilleure qu’au bureau, contre seulement 26 % les jugeant moins bonnes. Le monde du travail se morcelle donc au même titre que la vie privée.

Pour les plus jeunes et les plus pauvres, le sentiment de solitude a explosé pendant la crise, provoquant dépressions, pensées suicidaires et décrochages scolaires. Notons que ce sont aussi ces catégories de la population qui se sont massivement abstenues.

Difficile de ne pas rapprocher ce fractionnement à l’extrême de la société civile de l’analyse faite par Jérôme Fourquet dans son livre pénétrant L’archipel français : la dislocation des références culturelles communes, qui aboutit à une société pluriculturelle qui juxtapose les communautés et les classes sociales plus qu’elle ne les intègre, efface aussi toute idée de destin politique commun.

Or, les libertés politiques défendues par la démocratie moderne ne peuvent fonctionner qu’en imaginant un horizon d’action commun, incarné par des organes politiques élus. Si les citoyens ne s’estiment plus représentés par les institutions, et solidaires des grandes questions qui traversent le débat public, alors la démocratie représentative ne représente plus rien. Si les citoyens estiment leur pouvoir infime, et celui de leurs élites politiques intouchable, alors c’est tout naturellement qu’ils restent chez eux.

L’anomie sociale bureaucratique

La grande nouveauté de ce moment d’anomie sociale généralisée, c’est que ce n’est pas la faute à l’ultralibéralisme, cet éternel bouc émissaire de la classe médiatique et politique, mais le produit d’une politique publique délibérée au nom de l’état d’urgence sanitaire.

Suspendre l’État de droit, limiter la liberté de circuler, de se réunir, écraser la société civile de règlementations sanitaires inapplicables, délibérément empêcher les gens de se rencontrer se traduit nécessairement par l’érosion du capital social, cet élément informel nécessaire au bon fonctionnement d’un État libéral et démocratique bien réglé. Que cela se traduise dans les urnes ne devrait étonner personne. Que personne n’en parle devrait par contre inquiéter tous les amis des libertés publiques.

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